|
|
|
|
|
|
|
Saint Jacques de Compostelle, en «cette lointaine Galice où très longtemps s’arrêta le monde connu des hommes» Jean Claude BOURLES |
Jean Claude BOURLES - Le grand chemin de CompostelleC’est en juillet 1993 que l’auteur, accompagné de sa femme, décide de rejoindre Saint Jacques de Compostelle, en «cette lointaine Galice où très longtemps s’arrêta le monde connu des hommes». De Saint Jean Pied de Port partent des pèlerins en tous genres, certains plus soucieux de performance que de motivation spirituelle, et qui marchent vers le tombeau de Saint Jacques, frère de Jean et comme lui apôtre, un tombeau renfermant probablement plus de légende que de réalités historiques, mais vers lequel on se dirige pourtant depuis 1000 ans, comme vers Rome ou Jérusalem. Un périple dur, fatiguant. On ne compte plus les problèmes physiques (tendinites, insolations, chutes) et on déplore quelques accidents, les morts de Compostelle, renversés par des voitures ou des camions, sur ce Camino Francès qui n’est parfois que le bas-côté d’une route nationale. Un périple étrange, où chacun, même muni de ses insignes symboliques (la gourde / le salut, le bourdon / bâton d’espérance, la coquille / écuelle de charité), est seul avec ses joies ou ses souffrances, alors qu’il chemine pourtant au milieu d’une foule de marcheurs. «Étrange comme même ici, sur ce chemin qui en principe devrait nous émanciper de nos craintes et phobies, nous demeurons conditionnés par la peur de l’autre.» Marcher, manger, boire et dormir. Actes primordiaux qui occupent le pèlerin. Avec cependant ce caractère que «dès l’instant où elle s’inscrit dans la durée, la marche secrète une sorte d’euphorie.» En raison de l’effort physique, notamment, mais aussi par «les rapports pas toujours facile avec la nature, les autres, ou leur absence, les rencontres, la solitude.» Le pèlerinage est une longue marche, mais aussi un retour sur soi. Avec les questions habituelles du pèlerin : qu’est-ce que je fais là ? L’auteur répond «car enfin, jour après jour, je marche vers un fait dont je conteste par ailleurs l’authenticité : la présence du corps de l’apôtre dans le sarcophage de Compostelle.» D’autre part : «pourquoi tous ces gens ? Pourquoi, en cette fin de siècle où l’on s’acharne à éradiquer toutes velléités de nomadisme chez l’individu, ceux-là partent-ils ?» Névrose collective, comme la ruée vers l’or ? Pourquoi, après tant d’événements (Luther, le siècle des Lumières, la guerre civile espagnole, le Seconde Guerre mondiale...), ce chemin existe-t-il encore dans la mémoire des hommes ? Dans ce récit, composé d’un tiers de descriptions des lieux, un tiers d’Histoire, un tiers de réflexions personnelles, nous suivons l’auteur - pèlerin pas à pas, jusqu’à la découverte de Compostelle du haut d’une colline. Cris de joie, larmes, émotions. Même si la ville disparaît aujourd’hui sous les nuages de fumée des zones industrielles. Puis c’est le geste traditionnel : porter la main sur la colonne de marbre où l’apôtre figure en majesté. Mais l’arrivée est bien difficile. Trop de marchands, trop de touristes. Après des jours de marche, d’effort, de solitude, la réalité de la ville est difficilement supportable. D’où le sentiment d’être «naufragé d’un projet achevé». Les premières lignes : «Partir, nous en rêvions. Le plus souvent à voie haute. Peut-être pour prendre date. Partir pour déchiffrer l’espace et les traces sur la draille, retrouver l’accent et les goûts rudes, les heures sans concession et certains soir de défaite...» Éditions Payot & Rivage 2001.A lire aussi: la trilogie, avec Retours à Conques (Payot), Du Velay à l'Aubrac. Deux cents kilomètres à pied en neuf jours. Un tronçon de l'itinéraire historique qui mène les pèlerins à Saint-Jacques-de-Compostelle; et Passants de Compostelle (Petite bibliothèque Payot), les observations de divers pèlerins et hôtes recueillies par l'auteur sur la route de Compostelle et ses interrogations sur la popularité de ce pèlerinage. Sur le même thème: Un paysan picard à Saint-Jacques-de-Compostelle (1726-1727), de Guillaume Manier (Payot 2002). Ce récit de voyage admirablement présenté par Jean-Claude Bourlès est un vrai livre d'aventures. Celles d'un jeune tailleur picard parti en 1726 pour Saint-Jacques avec trois compagnons. Son témoignage sur la France qu'il traverse puis sur le nord de l'Espagne est un extraordinaire portrait sur le vif qui s'adresse tout autant aux pèlerins de Dieu qu'aux pèlerins de l'histoire. Escapades avec Don Quichotte et autres aventures espagnoles (Payot 2003) est une fresque somptueuse de cette Espagne si bien incarnée par l'Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Une Bretagne intérieure (Flammarion 1998), pour changer de direction. |
Redmon O'HANLON - Au cœur de Bornéo.Deux anglais, que l'on imaginerait mieux bien sapés dans une party, décident de s'enfoncer dans la jungle à la recherche d'un animal mystérieux. Pleins d'enthousiasme mais ignorants des réalités locales, ce prétexte les conduira de catastrophes en renoncements, mais aussi de surprises en découvertes. Tout d'abord il faut bien le constater : la jungle est très bruyante, surtout la nuit, quand «le volume des décibels excède de beaucoup celui autorisé dans les discothèques», et que des bestioles éclairent la nuit comme des ampoules de cent watts. D'autre part, la nourriture concoctée par les guides locaux tient de «la chambre à air de camion aromatisée vase et cistude». Tout ceci rend nostalgique «d'un ciel bleu comme en Angleterre» où il ne ferait pas 43° à l'ombre Mais, passés ces petits inconvénients, les deux explorateurs ont un grand mérite : ils gardent les yeux ouverts et les oreilles attentives. Et leur leçon est la suivante : restez au contact de la population locale, même si ce n'est pas évident. «Quand on a sur le dos un sac de trente kilos, se hisser jusqu'au niveau principal d'une longue maison en grimpant le long d'un tronc glissant entaillé de coches n'est pas un mince exploit...» Il faut pourtant tenter le coup, tant bien que mal. «Une fois à plat ventre, il me sembla que la longue maison croulait sous une tornade de rire.» Mais il vous sera pardonné car vous aurez essayé. Et quand la convivialité sera installée vous constaterez que vous avez plein de choses à apprendre de ceux que vous ne connaissez pas, qu'ils soient doyens d'universités ou papous vêtus de chiffons colorés. Vous trouverez dans ce livre des exemples de ce qu'il convient de faire ou de ne pas faire quand vous êtes les hôtes d'une contrée inconnue, Bornéo ou la Gâtine tourangelle, ou même une vallée savoyarde, et vous comprendrez que si la réaction à votre égard est parfois différente d'un endroit à l'autre, ce n'est pas toujours du coté des autochtones qu'il faut chercher l'erreur. Vous l'aurez compris : ce livre est à la fois un chef-d'œuvre d'humour et un manuel de relations humaines. C'est l'ouvrage à lire au refuge, en attendant la fin de l'orage et de pouvoir repartir. Dépaysement garanti. Les premières lignes. «En ma qualité d'ancien universitaire et de critique d'ouvrages d'histoire naturelle, je fut stupéfait de constater, alors que j'allais bientôt m'exiler pour deux mois dans la jungle primaire de Bornéo et que le temps m'était compté, combien l'homme pouvait lire avec une prodigieuse célérité.» Éditions Payot 1991.A lire aussi: Help (Payot), Une expédition de tous les dangers (maladies, faune, population, etc.) en Amazonie, à la rencontre des Yanomami. O'Hanlon au Congo (Flammarion 1998); Atlantique Nord (Hoëbeke 2004), est le récit d'une autre épopée, aux Orcades avec le capitaine Jason à bord du chalutier Norlantean, à la pêche dans les grands fonds au large du Groenland. |
|
|
«D’après une plaque apposée au mur, Liszt avait tenu l’orgue ici, autrefois. Mais cela ne nous aidait en rien à trouver un toit.» Jason GOODWIN |
Jason GOODWIN - Chemins de traverse.Le sous-titre du livre éclaire sans aucun doute sur son contenu : Lentement, à pied, de la Baltique au Bosphore. L’objectif de l’auteur, historien de Cambridge, (de sa compagne et d’un ami qui fera un bout de chemin) est donc de partir du nord de la Pologne et de rejoindre Istanbul. Traverser l’Europe de l’Est. 3000 kilomètres. Et «pas question de trains ni d’autocars :ce serait un pèlerinage. Je me rendrais à Istanbul à pied. Je tiendrais un bâton à la main, je porterai un havresac et je sentirai la route s’ouvrir sous mes pas.» On achète les chaussures, on les fait à ses pieds dans Charing Croos Road en sortant le chien, on consulte les cartes, on hésite en faisant le sac (qui de toute façon sera trop lourd et qu’on allégera plus loin), tout ça pour faire les premiers kilomètres... en voiture, entre le débarcadère et Gdansk, le vrai point de départ. Et voilà, c’est la route. L’heure de se livrer à la marche. Marcher c’est aussi du temps pour réfléchir, pour «engendrer des obsessions, les agiter et leur donner du ressort.» Saviez vous, par exemple, qu’un fromage de cinq cent grammes, soulevé maintes et maintes fois au cours d’une journée de marche, finissait par peser quatre tonnes ? Quand on y pense... n’est-ce pas l’heure de la pause repas ? La Pologne, «un pays avec un haut et un bas, mais sans côtés», est traversée (ou plutôt : descendue). Nombreuses pages sur l’Histoire, l’ancienne ou la récente (nous sommes en 1990, mais ici ou là on croit encore aux vampires), sur les États, les villes, les peuples. Czestochowa, la ville de la Vierge Noire, l’âme de la Pologne, ville à l’atmosphère désespérée, où l’on retrouve l’ivrognerie et la détresse fourbe propres à ce pays . Histoire, réalités et préjugés se mélangent. Cracovie. Puis la Slovaquie. Les textes sont parfois très beaux, poétiques. Notamment quand les lieux s’y prêtent. «La montagne est déconcertante. Son paysage est plissé et secret. Un pic lointain ressort dans un rayon de soleil, tandis que des monts plus proches se perdent dans la brume. Un nuage bas, en suspens, crée un horizon illusoire (...) Les mots et les habitudes butent sur le passages des cols.» Ailleurs on trouve des associations d’idées saugrenues, comme à Budapest où, «d’après une plaque apposée au mur, Liszt avait tenu l’orgue ici, autrefois. Mais cela ne nous aidait en rien à trouver un toit.» Puis c’est la Roumanie, la Transylvanie. Un pays où rien n’est simple, ou tout est doute, et que les voyageurs traversent à un moment important de son histoire. «Ceausescu était un imbécile, Iliescu, lui, est un malin.» Si la première partie du livre est plus " voyageuse ", avec ses histoires de marche, de chemins, de chaussures, d’ampoules, la suite est plutôt faite de rencontres, de dialogues, ce qui est justifié en raison de l’importance des changements politiques récents dans les régions traversées. C’est donc aussi un document intéressant sur l’histoire au début des années 90, après la chute du mur de Berlin. Comme en cette Roumanie, «la fiole au cafard», bientôt quittée pour le Danube et la Bulgarie. Et enfin la banlieue d’Istanbul, où le voyage s’achève, avec son lot de contrastes. «Le truc, c’était l’indécision. Durant des mois, nous avions changé notre argent à la banque, quand on en trouvait une. Nous étions descendus à l’hôtel, s’il y en avait un ; nous avions acheté des provision, pris des repas ou des consommations partout où nous trouvions une épicerie, un restaurant ou un bar. Et ce qui nous frappa en passant la frontière turque, puis en cheminant sur la grande route qui entrait dans Edirne, ce ne fut pas la vue des minarets ou la nouveauté de la langue, mais l’indécision paralysante et débilitante où nous nous trouvions précipités. Tout était à profusion.» Rien à jeter : un grand récit de voyage, par un voyageur qui sait voir et écouter, qui sait raconter, et qui suit les traces (géographiques et littéraires) de Patrick Leigh Fermor, qui est passé par ici une cinquantaine d’années plus tôt. Les premières lignes : «De loin, le voyageur apercevait les remparts massifs de la ville, des toits, des dômes et des minarets qui escaladaient sept collines en forme d’œuf, et une forêt de mâts aux voiles déferlées comme les tentes d’une armée en croisade. Dans la cité se trouvait, semblait-il, la moitié du trésor de la planète.» Éditions Phébus, 1995. |
|
|