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le guide de lectures > les classiques >> Bruce Chatwin


Bruce Chatwin est né le 31 mai 1940 à Sheffield, il est mort à Nice le 18 janvier 1989. Ce chantre du nomadisme est considéré comme le chef de file des écrivains-voyageurs - bien que lui-même ait récusé cette étiquette qu'il jugeait par trop réductrice, ou pour le moins comme l'un des plus importants écrivains voyageurs. Sur cette page:

Bruce CHATWIN - Le Chant des pistes - En Patagonie - Qu'est-ce que je fais là -

Autres pages sur les classiques:

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 «La sélection naturelle nous a conçus tout entiers pour une existence coupée de voyages saisonniers à pied dans des terrains épineux écrasés de soleil ou dans le désert.» Bruce CHATWIN


Quelques liens: D'Orient et d'Occident - un dossier sur  Routard.com - Un après-midi chez Bruce C sur Chroniques Nomades

 

Les oeuvres complètes de Bruce CHATWIN, aux éditions Grasset, collection Cahiers rouges.

Bruce Chatwin - Le Chant des pistes

Le mythe de la Création : c’est en chantant le nom de toutes choses (animaux, plantes, rochers, lieux) que des êtres légendaires ont fait venir le monde à l’existence. C’était le Temps du Rêve. Ces chants, ce réseau de repères, ce labyrinthe où s’inscrit leur histoire, encore parfaitement connus aujourd’hui des aborigènes, sont devenus un peu comme une religion, un rituel. Marcher dans les pas de ses ancêtres sans changer un mot ni une note c’est assuré le maintien de la Création. D’où les problèmes quand un projet de ligne de chemin de fer doit traverser un de ces lieux chantés.

Chatwin se rend en Australie dans les années 80 afin d’étudier ces croyances. Voyage pittoresque, au cours duquel il fera la connaissance de personnages un peu décalés, ce qui est logique au vu de la problématique rencontrée, et un peu truands, comme partout ailleurs. Ainsi, les aborigènes sont incités à peindre leurs chants, à illustrer ce Temps du Rêve. Source d’un commerce pas toujours très clair entre l’artiste et l’acheteur.

L’auteur apprendra aussi à comprendre. «Les Blancs changent sans arrêt le monde pour l’adapter à la vision fluctuante qu’ils ont de l’avenir. Les aborigènes mobilisent toute leur énergie mentale pour laisser le monde dans l’état où il était. En quoi cette conception est-elle inférieure ?» Compréhension et lucidité : «les aborigènes, avec leur terrifiante immobilité, tenaient, d’une façon ou d’une autre, l’Australie à la gorge. Il se dégageait une formidable impression de puissance chez ces gens apparemment passifs qui restaient assis, observaient, attendaient et manipulaient la culpabilité de l’homme blanc.»

Les songlines des aborigènes ne sont peut-être pas si originaux ni isolés. En effet, que dire des menhirs et tumulus disposés en lignes en Grande Bretagne ; des lignes du dragon de la géomancie chinoise ; des pierres qui chantent des Lapons ; des lignes de Nazca, dans le désert du Pérou central. «J’avais le sentiment que les itinéraires chantés ne se limitaient pas à l’Australie, mais constituaient un phénomène universel, le moyen par lequel les hommes marquaient leur territoire.»

Comme toujours avec Chatwin le récit est très vivant. Au lieu de nous expliquer, de nous raconter, il reproduit beaucoup de dialogues. On a alors l’impression d’assister à la conversation, comme si nous étions dans un bar ou dans un train avec les protagonistes, écoutant et découvrant en même temps que les autres.

Une autre curiosité de cet ouvrage : brusquement l’auteur semble quitter son récit pour nous inciter à une réflexion sur le nomadisme. En fait on n’est pas si loin du sujet. Les aborigènes ont été des nomades. Les pistes existent partout dans le monde. La théorie que Chatwin cherche à conforter et à défendre : l’homme serait né nomade, et il en reste encore quelque chose aujourd’hui. Tout le monde s’est posé cette question (comme Pascal) : pourquoi l’homme ne peut-il tenir en place ? Parce que, selon l’auteur, «la sélection naturelle nous a conçus tout entiers pour une existence coupée de voyages saisonniers à pied dans des terrains épineux écrasés de soleil ou dans le désert.» Je vous laisse lire les réflexions et les extraits de divers journaux de voyages que Chatwin insère un peu partout dans ce récit australien, de nature à expliquer sa position.

Les premières lignes : «A Alice Springs, quadrillage de rues écrasées de soleil où des hommes en chaussettes blanches entraient et sortaient sans arrêt de Land Cruisers, j’ai rencontré un Russe qui dressait la carte des sites sacrés aborigènes.» Édition Grasset 1988


 

«Je n’ai pas de religion particulière ce matin. Mon dieu est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps vous n’avez probablement besoin d’aucun autre dieu.» Bruce CHATWIN


 

Bruce Chatwin - En Patagonie

La réédition de ce récit, sous la nouvelle couverture des Cahiers Rouges, nous donne l’occasion de relire ce classique du récit de voyage. En 97 chapitres, nous ferons avec Chatwin, le tour de la Patagonie, dans le présent, mais aussi sur les traces du passé, avec comme d’habitude chez cet auteurs, de nombreux détails, et des conversations rapportées, comme si on y était. Les chapitres sont souvent courts, incisifs, suffisants pour faire un portrait ou décrire un paysage.

La galerie des personnages rencontrés au cours de ce voyage est impressionnante : des enracinés, des artistes, des brigands, illustres ou inconnus, les Indiens de la Terre de Feu, des paumés, des déracinés, des exilés écossais, irlandais, allemands... Comme si de tous temps les révoltés, les chassés, s’étaient donné rendez-vous sur cette terre limite. Les personnages du passé ne sont pas moins fascinants: Orélie Antoine de Tounens, avoué à Périgueux sous le Second Empire, puis roi des Araucaniens, royaume insolite et discuté ; Saint-Exupéry, dont la tempête de Vol de nuit avait eu lieu dans la région ; Butch Cassidy, en cavale vers la fin de ses jours, autre forme de voyage...

Coté paysage, la Patagonie, « qui commence sur le Rio Negro » et s’étend jusqu’au Cap Horn, et qui a la réputation d’une contrée désolée et déserte, est pour Chatwin un pays merveilleux. Ambiance : « La tempête soulevait des nuages de poussière sur lesquels les torchères des derricks jetaient de sinistres lueurs orange. » Jeux de couleurs : « Les eaux du lac étaient d’un triste blanc crème. Au-delà s’étendait un cirque de prairies vert émeraude cerné par une ligne de montagnes bleues. » Ou, à l’inverse : « à l’horizon, la terre et le ciel sont confondus dans la même absence de couleurs. »

On lira bien sûr des considérations sur le voyage et la marche, le point de vue d’un écrivain voyageur. Par exemple : « Pourquoi allez-vous à pied ? demanda le vieillard. Vous ne savez pas monter à cheval ? Les gens par ici n’aiment pas les marcheurs. Ils pensent que ce sont des fous. » Réponse ailleurs dans le livre, par un auteur qui est peut-être un cas de ce que Baudelaire appelait « la grande maladie de l’horreur du domicile » : «Je n’ai pas de religion particulière ce matin. Mon dieu est le dieu des marcheurs. Si vous marchez assez longtemps vous n’avez probablement besoin d’aucun autre dieu.»

Enfin ce livre doit probablement une part de son succès à ses chapitres consacrés à la préhistoire, aux brontosaures, mylodons et autres bestioles étranges comme la licorne patagonienne, dont on ne sait trop s’il s’agit (comme le yeti) d’une croyance religieuse, d’un mythe, d’une réalité un peu transformée.

« Il n’y a plus que la Patagonie, la Patagonie, qui convienne à mon immense tristesse » écrivait Blaise Cendrars. Bruce Chatwin a trouvé un pays vivant, voire truculent, et nous en restitue toute la richesse et la beauté, non sans un humour un peu british, mais on ne s’en plaindra pas.

Les premières lignes : « Dans la salle à manger de ma grand-mère il y avait un petit meuble vitré et derrière la vitre un fragment de peau. Ce dernier n’était pas bien grand, mais d’un cuir épais et couvert de touffes de poil roux. Une punaise rouillée le fixait à une carte postale. Sur cette carte figurait aussi quelques lignes d’une encre décolorée, mais j’étais alors trop jeune pour lire. Qu’est-ce que c’est, maman ? Un morceau de brontosaure. » Éditions Grasset 1979.


«Le vrai domicile de l’homme n’est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied. » Bruce CHATWIN


 

Bruce Chatwin - Qu'est-ce que le fais là

Ce livre contient des textes choisis par l’auteur, parmi les récits, portraits et journaux de voyages qu’il a rédigés. C’est en quelque sorte un résumé de sa vision du monde, basée sur de nombreuses analyses (géographiques, historiques, sociologiques, voire scientifiques) mais surtout sur des rencontres.

Rencontre, sur le tournage de Cobra Verde, avec Werner Herzog, pour qui « la marche n’est pas une simple thérapeutique mais une activité poétique qui peut guérir le monde de ses mots. » Rencontre avec les nomades, ceux que Chatwin a toujours chercher à comprendre, eux «qui n’errent jamais sans but d’un endroit à l’autre, comme les présentent les dictionnaires.» Rencontre avec les sherpas, voyageurs invétérés, vivant dans un pays «dont chaque piste est ponctuées de cairns et de drapeaux à prières, rappelant que «le vrai domicile de l’homme n’est pas une maison mais la route, et la vie elle-même est un voyage à faire à pied. »

Autres rencontres : en Afrique, en Chine, en Russie, dans la Pampa, à Marseille, en Afghanistan sur les traces de Robert Byron, son mentor ; dans le présent, dans le passé lors de digressions historiques; sur la genèse de ses livres ; avec des personnages célèbres (André Malraux), étonnants ou familiers, peintres, écrivains, scientifiques, anonymes aux histoires étonnantes, précieuses. Ce livre foisonnant, impossible à résumer, à l’érudition jamais prétentieuse, aux portraits et récits toujours intéressants, est absolument passionnant. C’est peut-être celui qu’il faut ouvrir pour découvrir cet écrivain. C’est certainement celui qu’il faut lire pour mieux le connaître.

Les premières lignes : « Qu’est-ce que le fais là ? Je suis allongé sur le dos dans un hôpital du Service national de santé et j’espère, en priant, que les maux et les fièvres qui m’accablent depuis trois mois s’avéreront bien être la malaria -  malgré les nombreuses analyses de sang que j’ai subies, on n’a pas trouvé le moindre parasite. » Éditions Grasset & Fasquelle 1991.


Avec Chatwin: Portrait d'un écrivain, par Susannah CLAPP, aux éditions Grasset.

Le Jardin de lumière du Roi Ange : Voyage avec Bruce Chatwin en Afghanistan, de Peter LEVI, aux éditions du Rocher.

A lire aussi: Anatomie de l'errance (éditions Grasset) Tout au long de sa vie, Bruce Chatwin s'est interrogé sur ce besoin incoercible de voyager que Baudelaire appelait la "grande maladie, l'horreur du domicile". Chef de file des écrivains-voyageurs - bien que lui-même ait récusé cette étiquette qu'il jugeait par trop réductrice -, Bruce Chatwin n'a cessé de publier : essais, récits, romans mais aussi articles, contributions, reportages, voire critiques. Ce sont ces derniers textes, introuvables pour la plupart, qui constituent Anatomie de l'espérance et permettent de découvrir un Chatwin aux talents multiples.

Bruce Chatwin a écrit trois romans: Le Vice-Roi de Ouidah, sur l'ascension et la chute d'un aventurier insaisissable, roman qui est aussi un traité de l'exil intérieur. Grasset 2003, mes Cahiers rouges. Les Jumeaux de Black Hill; et Utz, roman-testament de l'auteur. "Le regard nostalgique du nomade sur le propriétaire, le sédentaire", et en particulier sur quelques grands collectionneurs - au 16e siècle, Rodolphe II de Habsbourg; au 20e siècle, le baron Utz, juif praguois et sur Johannes Böttger, inventeur (au 18e siècle) de la porcelaine. Une oeuvre d'intelligence et de culture. Grasset, les Cahiers rouges.

Le Jardin de lumière du Roi Ange : Voyage avec Bruce Chatwin en Afghanistan, de Peter LEVI, aux éditions du Rocher. Peter Levi (1931-2000) fut nommé à la chaire de poésie d'Oxford en 1984. En 1970, il partit avec son ami Bruce Chatwin sur les routes de l'Afghanistan à la recherche du passé de ce pays. Ils mettent leurs pas dans ceux des grands conquérants grecs, des moines bouddhistes, des empereurs mongols, des soldats égarés de l'armée de l'Empire britannique qui avant eux voyagèrent en Afghanistan, l'un des grands carrefours de l'histoire.

Avec Chatwin: Portrait d'un écrivain, par Susannah CLAPP, aux éditions Grasset. Il y a toujours un décalage entre l'idée qu'on se fait d'un écrivain à partir de ses livres et l'individu vu par ses proches. Avec ce portrait de Bruce Chatwin peint par son éditrice, le décalage prend des allures de fossé. Bien sûr, elle nous apprend beaucoup de choses sur le petit génie de chez Sotheby's, sur le conteur encore plus brillant à l'oral qu'à l'écrit, sur l'original typiquement britannique qui voyagea comme Stevenson et aima les garçons comme Oscar Wilde, avant de mourir du sida en 1989. Mais quelle surprise de découvrir, derrière le bourlingueur de légende, un parasite de milliardaires, un coquet, un précieux plus souvent fourré chez les esthètes de la jet-set que chez les aborigènes australiens!


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