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le guide de lectures > les flâneurs émerveillés >> p2


De longues déambulations, des rencontres, une écoute, des échanges, un regard «de biais» sur les choses et le monde... pour ces écrivains voyageurs le temps ne presse pas, et le voyage est souvent une suite de petites découvertes qui font de grands bonheurs. Sur cette page:

Henri CALET - Acteur et témoin - Poussières de la route. Philippe DELERM - Les chemins nous inventent. Paris l'instant. Michel DEON - Je me suis beaucoup promené... - Cavalier, passe ton chemin! Guy GOFFETTE - Partance et autres lieux, suivi de Nema problema.

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«On chantait souvent. Le goût des voyages, de l’immensité, de l’aventure était en nous.» Acteur et témoin, de Henri CALET, au Mercure de France.


Henri CALET – Acteur et témoin

«En vérité, non, cela n’avait pas particulièrement retenu mon attention» pourrait être la devise de l’auteur, Henri CALET (1904 – 1956), un journaliste et écrivain aujourd’hui de second plan. A tort, évidemment.

«Vers 1925, j’étais curieux et timide en même temps, et jeune; je suis resté timide, je ne suis plus jeune. Je commence à être couvert de feuilles mortes, je n’aurai bientôt plus que des souvenirs à me mettre sous la dent. Ça va être l’automne. Les souvenirs froids, ce n’est pas très bon…» Autoportrait ? Celui qui a été «mis bien souvent à la porte dans ma vie», ce «touriste aux allures singulières, à la démarche peu commune, au pas précautionneux de l’Indien»? Lui qui déclare que «l’air des sommités est préjudiciable à mon organisme (…) Altitude de la place de la Concorde: 34 mètres. C’est dans ces hauteurs là que j’évolue à l’aise, ou à peu près.»

Henri Calet était journaliste, reporter. Donc il allait voir. Dans les années 50 le voyage en banlieue était déjà de l’exotisme. Il suffisait de passer le pont pour changer de monde. «Vous vous croyez loin de Paris, en province. Les maisons sont basses, les chaussées mal pavées. Vous vous sentez tout dépaysé. Et pourtant la distance n’est pas très longue ni la dépense très élevée.» Dans ces années 50, le tourisme était balbutiant, mais on trouvait déjà des autocars «d’une belle couleur orangée» remplis en majorité de femmes, pour des voyages organisés conduits par des guides qui «ne manquaient pas de nous signaler tout ce qui était à voir: ici des arbres, là des pelouses, là un canal…» Le single existait déjà également. Et déjà les personnes seules payaient un supplément «comme pour vous punir encore de votre solitude.» Dans les chambres d’hôtels suisses il fallait déjà mettre 1 franc dans les appareils de radio pour écouter de la musique. «Un franc de musique, même suisse, c’était au dessus de mes moyens. Ce qui ne signifie pas que je n’apprécie pas la musique suisse, loin de là.» Mais basta! C’était les vacances, même autour de Dieppe. «On chantait souvent. Le goût des voyages, de l’immensité, de l’aventure était en nous.»

Morceau de bravoure du recueil: le récit d’un séjour dans un camp de vacances du coté de Guéthary. Les prémices de ce qui deviendra à la mode quelques années plus tard. « Les cabines s’appellent des bungalows (prononcez bingalo), il y en a 150 de 3 mètres sur 3,40 mètres; ils sont faits de bois, la toiture est en toile.» Un règlement intérieur permet à la fois de conserver une certaine rigueur dans les relations, mais aussi de se laisser aller comme il n’était pas permis ailleurs. La relation des faits et gestes de ces pionniers du camping de masse donne l’impression de voir les bronzés 50 ans avant…

Saint-Paul de Vence, où traînait Prévert, était déjà encombrée de voitures et de toutes sortes de gens. Cagnes était différent. «Ce sont de vraies petites gens qui sont assis sur le seuil de leurs portes.»

Dans ces reportages au ras du sujet dans la France des années 50 – à l’époque ses écrits étaient acceptés par les journaux parce qu’ils distrayaient un peu le lecteur entre des pages de politique intérieure et extérieure – ce recueil de chroniques, de «riens», de «choses vues» par un écrivain un brin décalé, Acteur et témoin, au tire banal, propose avant tout de la littérature. L’écriture est simple mais exacte, sensible, avec du détachement et de l’humour. Toujours à la limite du noir. Mêmes dans le récit de la tournée des bordels entre les deux Guerres. Même dans un «reportage» sur le bikini, un «miracle de précision», «un sujet sur lequel je crois pouvoir me vanter d’une certaine culture.» Dans ce recueil on retrouve les thèmes favoris de Calet: Paris, les souvenirs d’enfance, la déambulation, voire le vagabondage, l’émerveillement, les voyages cocasses et la naissance de la société des loisirs. On trouvera enfin quelques considérations pas piquées des hannetons sur la littérature et le métier d’écrivain.

Les premières lignes de Semi camping (p 156): «Tout le monde s’en va, tout le monde est parti… J’ai déjà répété souvent que je n’aime pas la campagne. C’est réciproque, comme on dit : elle ne m’aime pas non plus. Aimer ? le mot n’est-il pas un peu fort ? On dirait plutôt que nous nous ennuyons ensemble, elle et moi. Nous ne sommes pas faits l’un pour l’autre, assurément. Lorsque pour ma part je ne sens pas la chaleur de Paris dans mon dos, il me manque quelque chose, comme si mon cœur n’était pas assez couvert. Au fond je suis absolument opposé aux vacances, et je souhaiterais que l’existence ne fût jamais qu’un long hiver. D’ailleurs, je déteste aussi le froid.» Mercure de France 2006.


«j’avais acheté le billet, mon rêve était plié en quatre au fond de ma poche, un rêve qui me revenait à mille quatre cent quatre-vingt- quinze francs, toutes taxes comprises. Il est assez rare d’arriver à connaître le prix exact d’un rêve.» Henri CALET


 

Henri CALET - Poussières de la route

Je ne sais pas pourquoi mais je m’attendais à lire un écrivain classique, pour ne pas dire un peu ennuyeux, dans le style de Gide, par exemple. La photo de couverture aurais dû m’alerter : un air sec, sévère, un air de ne pas y toucher, mais une froideur que l’on devine toute apparente, et ce visage sombre derrière ces lunettes... On hésite entre Kafka ou Queneau, ou un mélange des deux. En fait on se trouve face à un chroniqueur, et à lire ces récits parfois délirants on pense à Pierre Desproges ou à Jean Louis Ezine. Un exemple de cette acuité alliée à un humour corrosif qui caractérise bien ce recueil : « Il est évident que nul ne peut garantir au touriste sa double noyade quotidienne. C’est un risque à courir : il lui faudra peut-être retourner plusieurs fois au passage du Gois, s’il veut bénéficier du spectacle, assurément unique en France, d’un drame de la mer sans danger et aux moindres frais - tout au plus une paire de jumelles. » C’est ce que J.P. Baril, auteur de la préface, appelle un humour gris, entre le rose et le noir.

Le contenu de ce livre : entre 1948 et 1955 Henri Calet se balade et ramène des reportages, des récits, des chroniques, qui seront publiées dans diverses revues. C’est un voyageur paresseux, craintif. Il n’aime pas la foule, ni ce qui attire les autres. Ni la couleur locale, parfois troublante : un Restaurant du Midi à Deauville, une Guinguette de Nogent sur le Vieux Port... Mais, au sortir de la Guerre, il fait bon changer d’air et participer aux réjouissances. Ce n’est pas parce que « une fois sorti d’un monde à sa dimension, l’homme découvre qu’il est petit, inutile, un peu ridicule même » qu’il ne faut pas y aller : « Enfin, c’était décidé : je m’en allais, j’avais acheté le billet, mon rêve était plié en quatre au fond de ma poche, un rêve qui me revenait à mille quatre cent quatre-vingt-quinze francs, toutes taxes comprises. Il est assez rare d’arriver à connaître le prix exact d’un rêve. Avant même de prendre la route, je goûtais une première satisfaction. »

Cependant Henri Calet a sa conception du voyage : « j’ai adopté peu à peu l’habitude paresseuse de laisser venir à moi les paysages, au lieu de leur courir après. Pas de zèle. J’ai cessé de me prendre pour un appareil photographique. » Qu’il s’agisse de suivre le cours de la Loire ou celui de la Garonne, de déambuler dans tous les recoins du complexe nautique de Levallois, d’une escapade en Suisse ou sur l’île de Noirmoutier, Calet est très souvent étonné par ce qu’il voit, ou ce qu’il entend. La civilisation des loisirs s’installe, les moeurs changent, et l’auteur est un peu en décalage par rapport à tous ces phénomènes un peu trop modernes pour lui. A moins qu’il ne soit pas dupe. Voici un point de vue sur une activité bien connue : le camping. « L’enclos est entouré de fil de fer. Des enfants pataugeaient dans la boue. Quelques vieux couples d’Indiens à l’allure fatiguée se tenaient accroupis à l’entrée de leurs huttes. La coutume est prise maintenant, ce semble, de jouer ainsi aux « personnes déplacées ». Il suffit de payer une petite cotisation pour avoir tous les droits d’un condamné volontaire. »

Humour et lyrisme, subjectivité et décalage, naïveté et étonnement : un subtil mélange, pour un auteur (ou plus exactement le personnage qu’il s’était composé dans ces récits) que Pia comparait à Chaplin, et Ponge à Keaton ; et pour des récits à connaître absolument. Un chef d’oeuvre.

Les premières lignes de Les mauvaises routes : « L’homme des villes n’a pas l’habitude des routes, il les connaît peu ; il les emprunte seulement, quand on l’y oblige. S’il lui arrive, par accident, de s’y trouver, il se sent mal à l’aise, isolé, perdu, vulnérable, comme exposé à de nombreux dangers Non, il n’est pas fait pour vivre sur les grands chemins. D’ailleurs, personne ne vit sur les routes. On n’y rencontre que des nomades, des trimardeurs, des gendarmes et quelques cantonniers maussades. » Établissement du texte, notes et préface par Jean Pierre Baril, éditions Le Dilettante 2002.

Henri Calet. Un grand écrivain et un grand journaliste. Unique. L'une des voix les plus tendres et les plus cruelles de la littérature de l'après-guerre. L'un des meilleurs chroniqueurs des lendemains de la Libération. Le vrai inventeur du journalisme subjectif, d'une littérature arrondissementière, du voyage à la paresseuse, et, peu à peu, d'un humour gris, entre le rose et le noir...

A lire aussi: Le croquant indiscret, pour tout comprendre des frasques du Tout-Paris des années cinquante (Grasset, Cahiers rouges); De ma lucarne - Chroniques, où il n'est ici question que d'amour, de l'amour qu'un écrivain porte à une ville, sa ville, Paris (Gallimard); mais tous les livres de cet auteur, même loin du récit de voyage, sont un régal.

Le site Chroniques nomades publie un important dossier sur cet écrivain, et des extraits de Poussière de la route.


«Les chemins nous inventent. Il faut laisser vivre les pas.» Philippe DELERM


 

Philippe DELERM - Les chemins nous inventent

«Les chemins nous inventent. Il faut laisser vivre les pas» écrit l’auteur dans la préface à ses récits de flâneries en Normandie. D’une écriture simple, qui semble si facile, Delerm nous invite. «D’abord, le jeu consiste à permettre au lecteur de suivre mes pas, si l’envie lui en prend.» Il nous propose des descriptions qui n’ont rien d’exotiques. «C’est vrai qu’il faudrait être fou pour partir en " lointain pays ", quand un domaine extraordinaire peut surgir de la plaine, succéder sans effort à l’espace du blé en herbe ou des champs de colza.» A toutes les saisons, de semaines blanches en été de la Saint Martin, de matins d’hivers en fraîcheur grise de fin d’été, «à l’heure où les touristes s’amenuisent», Delerm nous enchante de ses balades poétiques, de symphonies de couleurs, de rumeurs qui montent des buissons. Même le temps ne s’écoule pas comme ailleurs : «Depuis longtemps, la sirène de midi a retenti. La matinée n’en finit pas d’oublier l’heure.»

C’est «quelque part dans la campagne» ou sur le port de Rouen, la vallée de l’Iton, les courbes de la Seine ou le château d’Harcourt. Reste à «saisir le temps, le cueillir quand il passe». Et écrire quelques lignes qui valent bien des guides de voyage. Sans compter le bonheur. «Dix ans de flânerie à deux c’est un privilège. Partager le silence des chemins avec la femme que l’on aime. Je griffonnais des notes, elle prenait des photos.» Très belles photos, en effet, de Martine DELERM, qui s’accordent merveilleusement au sujet et même au format du livre. Un petit livre attachant, réussi, qui respire, qui invite à la balade, à la découverte de choses simples (un peu comme la première gorgée de bière...) Ce qui nous changera des voyages plus lointains.

Les premières lignes. «Balades, flâneries... Je cherche le mot léger pour dire ce que furent ces instants volés au ciel de Normandie. Oui, tout autour de chez moi, et pas très loin le plus souvent.» (Éditions Stock 1997, le Livre de poche n°14584)

Philippe Delerm, né en 1950, voue son écriture à la restitution d'instants fugitifs, ce qui se traduit par des textes courts, ciselés. Exemple le plus célèbre: La Première gorgée de bière et autres plaisirs minuscules (Gallimard).


Philippe DELERM - Paris l'instant

Delerm pose les yeux sur des choses de tous les jours, celles qui échappent habituellement à nos regards trop pressés : les objets, les couleurs, comme ce «bleu impalpable dans l’air», et en tire des sensations, des émotions, des moments «plus indécis, plus fragiles et plus tendres.» Là où l’on remarquerait à peine quelques badauds, Delerm voit «les silhouettes ont perdu de leur poids sur les trottoirs, se sot mises à glisser comme si le destin les faisait naviguer dans une brume de ville.» Rues, vitrines de cafés ou de librairies, jardins, mansardes, et même le jeu des ombres de la ville sur les murs, qui «projettent des images anciennes sur le grain du jour.»

Delerm, qui semble «mener à jamais une fin d’adolescence paresseusement créatrice, une vie de poète, en somme, mais sans obligation de production», déambule dans Paris avec son regard particulier, à la fois naïf et acéré, pas pressé, et décrit cette ville en quelques phrases concises et poétiques. Car on ne peut pas se tromper : il y a une musique Delerm.  Si on vous lit un de ses textes à haute voix, vous la reconnaîtrez tout de suite. Rien de compliqué, un peu comme du jeune Mozart.  Les photographies de Martine Delerm sont magnifiques, dans le même registre que le texte qu’elles illustrent, et avec lequel elles sont donc parfaitement en accord.

Les premières lignes : «On vient d’en bas. De cette chaleur moite des entrailles du métro qui se mêle curieusement à l’impeccabilité clinique des carreaux blancs de faïence de la voûte. Le regard morne, on a marché vers la sortie – à part les deux ou trois premiers qui grimpent quatre à quatre, les autres ont pris le rythme résigné, rien ne dépasse, chaque homme reste une île.» Librairie Arthème Fayard 2002, Livre de Poche.


«Il y a aussi en tout voyageur un homme traqué, découvrant soudain sa solitude, son impuissance à entrer dans la comédie ou la tragédie qui se jouent autour de lui. Il ne saura jamais frapper de trois doigts dans sa paume pour accompagner la danse d’une Gitane andalouse, ni fredonner un fado...» Michel DÉON


 

Michel DÉON - Je me suis beaucoup promené...

«Je crois m’être beaucoup promené en flâneur sur cette terre et dans les livres des écrivains que j’aimais, parfois un carnet à la main, le plus souvent sans rien.»

Je ne pensais pas trouver tant de choses ni tant de bonheur dans ce petit livre. Et Déon n'est pas non plus réputé dans la catégorie écrivains voyageurs. Et pourtant... Avec l’auteur nous nous promenons en Irlande, en Italie, à Madrid et Barcelone, parmi les danseuses du Barrio Chino. Nous suivons Chateaubriand en Grèce ou Larbaud en Italie. En effet, «que de pages vivantes manqueraient si Montaigne, Montesquieu, Stendhal, Chateaubriand, Nerval, Lamartine ou Gobineau n’avaient pas été de furieux touristes acharnés à courir les routes et les mers…...» Il est vrai qu’à une époque seuls quelques spécialistes exploraient le monde. Les autres lisaient leurs récits confortablement installés. Aujourd’hui encore, et «bien que le voyage soit devenu un sport sans douleur, c’est encore aux livres que nous demandons de confronter une sensibilité à la nôtre et d’être nos compagnons sur les itinéraires suivis par d’illustres aînés.»

Il arrive que Déon se demande «où sommes nous ?» Il ne reconnaît plus les lieux autrefois visités : le bar des habitués a disparu d’Athènes et les traces d’Ulysse sont désormais à peine discernables parmi les flots de touristes et les nuées de moustiques. D’autres fois il ne se fait guère d’illusion sur son statut de voyageur. «Il y a aussi en tout voyageur un homme traqué, découvrant soudain sa solitude, son impuissance à entrer dans la comédie ou la tragédie qui se jouent autour de lui. Il ne saura jamais frapper de trois doigts dans sa paume pour accompagner la danse d’une Gitane andalouse, ni fredonner un fado...» Ou bien : «Tout voyageur est un intrus (...) son arrivée perturbe la vie locale. Il est tantôt le pactole, tantôt une curiosité, tantôt une raison d’interrompre son travail.» Mais en général la promenade révèle bien des émotions qui seront transformées plus tard, lors de la rédaction d’un roman ou d’un récit, en souvenirs à peine oubliés. En conclusion : «Pour bien aimer un pays il faut le manger, le boire et l’entendre chanter.»

Les premières lignes : «En 1926, Morand publiait Rien que la terre. C’était encore un immense territoire qui, depuis, a beaucoup rétréci. A peine y a-t-on ajouté la Lune, mais on ne s’y bouscule pas. Il paraît qu’il n’y a rien à voir et que les Sélénites se cachent dès que les astronautes se promènent en tenue de bibendum.» Éditions La table Ronde 1995, collection la petite vermillon.

A lire aussi: Michel Déon est né à Paris le 4 août 1919. En 1944, il travaille pour un grand hebdomadaire et voyage à travers l'Europe. En 1950, il publie son premier roman " Je ne veux jamais l'oublier "... Après un séjour aux Etats-Unis, il se retire dans un village du Portugal puis dans l'île de Spétsai (Grèce). Michel Déon obtient le Prix Interallié en 1970 pour son roman Les poneys sauvages, puis le Grand Prix de l'Académie française pour Un taxi mauve en 1973. Académicien depuis 1978. Un écrivain "classique", c'est-à-dire à l'écriture impeccable. On lira: Le flâneur de Londres, texte qui nous promène à travers la capitale anglaise d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Sean Seaman - grand photographe londonien - a suivi pas à pas le récit de Michel Déon, créant ainsi un ouvrage tout à fait original, qui permet une vision personnelle et intimiste de Londres. Éditions Romain Pages 2002; et des recueils de souvenirs divers de ce grand voyageur: Pages grecques (Gallimard / Folio); Mes arches de Noé (Gallimard); Bagages pour Vancouver (Gallimard)


Michel DÉON – Cavalier, passe ton chemin !

Sa mère l’emmenait au théâtre assister à des pièces de Wilde, Shaw ou Synge. Plus tard la lecture d’Ulysse sera un choc. Pour Michel Déon, «il est à craindre que la goutte de sang irlandais soit bien diluée, mais elle existe.» Et si la Grèce eut son heure de gloire, l’Irlande est toujours là. Une Irlande colorée, avec ses «gaies maisons bariolées de marron chocolat, rouge sang de bœuf, jaune jonquille, bleu du ciel et même blanc nuageux.» ou encore ces «nobles maisons blanches aux arêtes en damier noir et blanc»; une Irlande au temps incertain – «il faisait beau, ce qui ne veut pas dire que nous étions en été, ce pouvait aussi bien être en hiver ou dans les saisons intermédiaires, enfin l’essentiel était qu’il fit beau», une Irlande avec ses cottages à toits de chaume, la pluie et du whisky.

Une Irlande de portraits, comme celui de ce gentilhomme châtelain suicidé, ou cette Lady H qui montait en amazone, ou Tim, le facteur, «ce grand irlandais maigre et musclé, aux joues rosies par le froid, la grêle, la pluie glace, au regard bleu…» Une Irlande de grands écrivains, comme Yeats, dont l’épitaphe «Regarde froidement – La vie, la mort, – Cavalier, passe ton chemin!» orne la tombe. Yeats, qui occupe un chapitre, avec la visite de Thoor Ballylee, ou ce qu’il reste de cette fortification finalement peu habitée par le grand poète, mais on a les ruines que l’on peut. Un autre grand auteur irlandais croisera la route de Déon: John McGahern

Écriture élégante et intelligente; portraits rares, reportages hors des sentiers battus: ces «pages irlandaises» de Michel Déon se dégustent aisément, comme tous ses livres.

Les premières lignes : La Grèce m’aura obsédé, je ne cesserai jamais d’y penser, d’en remuer les souvenirs, de laisser sa lumière pénétrer dans mes livres, mais c’est l’Irlande qui m’aura gardé… enfin… jusqu’aujourd’hui… laissons à demain ses libertés. L’Irlande est là tandis que j’écris devant la fenêtre et que monte le soir, rose encore à l’horizon, déjà sombre avec de lourds nuages bleuâtres que le vent pousse vers le grand Atlantique.» Éditions Gallimard 2005.


 

«A peine a-t-on mis un pied par terre que déjà on ne sait plus où aller.» Guy GOFFETTE


 

Guy GOFFETTE - Partance et autres lieux, suivi de Nema problema

« Il était une fois dans une chambre d’hôtel un homme à sa fenêtre qui attendait la mer. »

Ce n’est pourtant pas un conte de fée que nous allons lire, mais des récits à base de souvenirs d’enfance. Des récits en forme de poèmes en prose, dans une langue choisie, simple mais chantante. Certains de ces récits ont peut-être été écrits dans Partance, ainsi nommée la caravane oubliée au bout du jardin, « souffrant d’être attachée au piquet dans un paysage immobile. » On ne part pas, écrivait Rimbaud. « Je pars sans bouger à présent, et il n’y a pas de retour » écrit Goffette. « Au fond, les vrais voyages sont immobiles. Immobiles et infinis. Solitaires. Silencieux. Souvent, ils commencent dans une chambre où l’on est enfermé parce qu’il pleut. » Et on attend la mer. Mais : peut-on jamais partir des Ardennes ? et les bords de la Semois, ce « serpent malin que nul n’attrape et qui brille de bout en bout », cette rivière « dont la peau n’a pas d’autres écailles que les reflets du jour » et au bord de laquelle on cultivait le tabac. Et ce blues des Ardennes, « irrésistible endroit, avec ses relents de chou pourri quand le vent se met à souffler du Nord. » Et la pluie, et l’accordéon, et la solitude. « A peine a-t-on mis un pied par terre que déjà on ne sait plus où aller. » Parfois, des rencontres. Comme Rocking, le jars aux petits yeux d’or qui se dandine sur place sur un « pur tempo. » Parfois, rien. On regarde les peupliers et on attend la mer, avec cette « impression de n’avoir jamais commencé, d’être là depuis toujours à attendre que ça veuille bien se mettre en branle. Quoi ? je n’en sais rien. La vie promise, peut-être. »

Très beau voyage dans les Ardennes, Partance et autres lieux est suivi de Nema problema, vignettes, instantanés d’un séjour à Bucarest, moments d’histoire qui ne se retrouveront plus.

Les premières lignes de Partance : « Au fond du jardin, il y avait la mer, c’est là que tout a commencé pour nous deux. Sans nous en douter le moins du monde : nous ne nous connaissions pas. J’avais neuf, dix ans peut-être. » Éditions Gallimard 2000.

A lire aussi: Guy Goffette a publié plusieurs recueils de poèmes, dont Éloge pour une cuisine de province suivi de La vie promise dans la collection Poésie/Gallimard (voir Guide de lectures / les poètes en voyage), ainsi que des récits : Elle, par bonheur, et toujours nue et Partance et autres lieux.


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