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Jacques Réda - L’herbe des talusLes guides de voyages ne lui sont pas d’une grande utilité, lui qui imagine une «géographie du tabac» comme d’autres la route des vins. Aussi Réda part-il à l’aventure sur des circuits connus de lui seul. A pied, en train (les trains ici se nomment omnibus ou micheline, et lui rappellent la musique d’Ellington), ou à vélomoteur. Les chapitres de la première partie, «oisive jeunesse», sont des souvenirs d’enfance, émouvants, souvent. «Les affaires étrangères» nous conduisent en des villes (Londres, Vienne, Prague...) qui deviennent prétextes à souvenirs et anecdotes. Mais c’est dans «Ballast» et «l’herbe des talus» que Réda nous propose des textes sur l’errance, le voyage et ses images, ses sons, ses odeurs, ses rencontres. Et ses curiosités. Comme les passages à niveau écossais dont «à l’opposé d’un coutume universelle, les barrières fonctionnent perpendiculairement au chemin de fer. Si elles s’abaissent c’est alors le train qui s’arrête.» On pourra lire notamment le «Salut au Ventoux», et sourire à l’aventure de l’auteur, sur les traces de Pétrarque, en cyclomoteur. Ce moyen de locomotion que l’auteur affectionne, et qui ne pourra le hisser au sommet, n’est pourtant pas sans danger. Les camionneurs, «ces hommes qu’agite l’esprit d’enfance, deviennent terribles quand on les croise perchés sur leurs engins, d’où ils exercent une dictature impitoyable au long des nationales.» Pour les éviter, reste à prendre les petites routes, les chemins, et traverser des «villes rangées pour l’hiver.» Villes désertes, trottoirs «soudain rétrécis le long des persiennes que je frôle, et qui ferment mal, révélant le couple humain figé, près de son buffet où trône un cadre qui les représente en habits de noces, bouffis par le fameux bonheur.» A chaque coin de rue, à chaque virage, l’aventure et la vie et la mémoire. Et un doute : «On se figure souvent en voyage qu’on devient un autre, que de l’imprévu en sortira...» Une seule certitude : les livres de Réda nous aident à voyager. Sur les chemins et dans la vie. Les premières lignes. «Le ciel va, le ciel plein de nuages motocyclistes. Un peu de vent distrait balaie on ne sait quoi devant la porte ouverte de la chaleur, et par dessus le mur une seule rose remue doucement la tête comme une femme qui dit non.» (Éditions Gallimard 1984.) |
«Le promeneur possède cet avantage d'interrompre aisément sa route où et quand il veut. Un bouquet de pins, une clairière entrevue, le rebord d'une fontaine lui suggèrent irrésistiblement la volupté de s'asseoir ou de s'allonger contre le doux corps spirituel qu'un livre enferme et qui va l'envelopper, avec l'œil glissant vers la fin du chapitre.» Jacques RÉDA
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Jacques Réda - Recommandations aux promeneurs«Laisser refroidir.» Recommandations aux promeneurs n'est pas vraiment un ouvrage pratique, bien que l'auteur y décrive une expérience personnelle dont chacun pourra ou non faire son profit. C'est plutôt une incitation au voyage, une défense et illustration du «tourisme vicinal», un manuel à l'usage des flâneurs, dans lequel il est question de rustines, d'accordéon, de biscuits, d'averses, de cartes, de temps et d'espaces. Ce livre est un promenade dans la promenade. Si «une des dispositions constantes de l'homme est de souhaiter être ailleurs que là où il est», partir n'est pas si simple. Aussi lira-t-on avec profit les chapitres aux titres évocateurs : Devoir partir ; Pouvoir partir ; Vouloir partir ; Savoir partir (et puis rentrer) ; Où, quand, comment, pourquoi ? dans lesquels l'auteur s'égare parfois hors des sentiers terrestres pour un autre voyage, intérieur, dans ses souvenirs -«je conservais leur figure inchangée dans la légende de mes souvenirs, et j'étais le seul, en somme, à avoir pour de bon vieilli»- avant de revenir à la réalité de son voyage extérieur et de clamer haut et fort, du haut de sa pétrolette noire : «plus on va vite et moins on a le temps de profiter des charmes que fait défiler la vitesse.» Cependant, si Réda démontre que charme et poésie ne sont pas incompatibles avec la vitesse, sa devise serait plutôt : «laisser refroidir.» Dans le chapitre «éloge modéré de la lenteur» on verra comment passer d'une carrière abandonnée ou d'un cimetière de voitures à «la taie endormie des mares», le «mur en or mouvant du blé» ou au «galop profond des plaines». Car l'auteur pose parfois le canif et le saucisson pour prendre le stylo et faire des vers. On lira ces poèmes à l'abri, lorsque le mauvais temps obligera d'interrompre la randonnée. Les alexandrins qui chantent et sentent la terre parsèment l'ouvrage, de «Éloge de la pluie» à l'«Invitation à la halte», et jusqu'au dernier chapitre, qui n'est pas le moins important : «Et maintenant reposons-nous un peu». Une précision : Réda n'est pas un vrai randonneur pédestre. Son truc c'est la balade enivrante et pleine de risque sur un 49 cm3 à l'agonie. Et s'il marche c'est souvent parce que l'engin a tendance à chauffer dans les montées. Ce qui ne l'empêche pas d'explorer les anciennes lignes de chemin de fer ou les rives de la Marne. Ou d'aller plus loin encore. Car pour lui et sa monture, le bout du monde s'appelle mont Ventoux ou La Roche Posay. Mais peu importe le moyen de locomotion : ce livre contient assez de réflexions, de poésie, d'astuces pour intéresser tous ceux qui partent, sac au dos, ne serait-ce que pour la forêt la plus proche. Après tout, l'aventure n'est peut-être pas si loin. «Le promeneur possède cet avantage d'interrompre aisément sa route où et quand il veut. Un bouquet de pins, une clairière entrevue, le rebord d'une fontaine lui suggèrent irrésistiblement la volupté de s'asseoir ou de s'allonger contre le doux corps spirituel qu'un livre enferme et qui va l'envelopper, avec l'oeil glissant vers la fin du chapitre.» Les premières lignes. «Dès que la décision est prise,
quand il ne s'agit plus d'une perspective d'autant plus séduisante
qu'indéfinie, mais d'un véritable engagement déjà sanctionné par un certain
nombre d'actes, il se peut que l'idée de partir soudain nous fasse horreur.» (Éditions Gallimard 1988.)
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«Je vais, en somme, comme à peu près tout le monde, pour voir.» Jacques RÉDA
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Jacques Réda - Le sens de la marcheLe Réda nouveau est arrivé. Paru au printemps 1990, Le sens de la marche est le nouvel ouvrage de ce vélocipédiste notoire dont je vous ai déjà parlé. Il sagit cette fois encore dun journal, de notes de lectures, dun carnet de bord. Et ce «passant désinvolte» à lesprit vagabond déambule en des flâneries de proses ou dalexandrins, selon lhumeur, le temps ou la hauteur des talus, dans lennui dune province inerte sous le soleil de midi, ou sous laverse aveuglante dune petite route anglaise. Cest un livre parfais pour le sac à dos. Il nest pas trop lourd, et renferme assez de pages pour occuper longtemps, la plupart dentre elles méritant dêtre lues et relues : descriptions ditinéraires, de lieux magiques ou ordinaires, de personnages réels ou imaginaires, le tout dans un langage allant de la plus classique poésie aux expressions les plus flamboyantes. Réda voyage seul, «à vide, pour voir». «Je vais, en somme, comme à peu près tout le monde, pour voir.» Sa route passe par Pantin ou Bar-le-Duc. Ses compagnons de randonnées peuvent être Proust ou Jules Renard. Ou La Fontaine. Qui, bien quayant écrit «ce serait une belle chose que de voyager, sil ne fallait point lever si matin» fit pourtant le trajet de Paris à Limoges. Réda enfourche sa motocyclette et part sur ses traces, sur des routes qui «filent muettement», se rafraîchit sous «les jets de mitraille liquide» dispensés par les systèmes rotatifs darrosage des champs de maïs. Il est parfois surpris pas les étranges réactions des gens qui pique-niquent au bord des routes, ou par celles des hôteliers qui reçoivent à contrecœur ce poète du plein air qui, du haut de son vélomoteur, aime à «bousculer du vent», même sil lui faut souvent appuyer sur les pédales et ramer des coudes dans les rudes montées. Cest à Amboise, en Touraine, que Réda écrit à La Fontaine ; là quil rencontre «lodeur fondamentale de la bouse et des champignons» avant décrire quelques fables inédites. Il termine un chapitre par un hommage à la Loire : «Et lon ne sait si de nos pas les fleuves / Sont le souvenir ou loubli.» Les premières lignes. «Bonjour, adieu, je vais parmi les apparences, / Apparence moi-même - aussi nous entendons-nous bien / Et ne voyons-nous pas d'énormes différences / entre l'illusion et ce qui me soutient: / Herbe, étoiles, visages, mots, mes claires assurances.» (Éditions Gallimard 1990.) |
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«Juste au moment où je vais atteindre la place de la mairie, l’éclairage public tombe en panne. Seul un chat proteste en miaulant.» Jacques RÉDA
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Jacques Réda - Accidents de circulationOn connaît bien l’auteur, maintenant. Il n’en n’est pas à ses premiers voyages. Toujours à pied ou, à la rigueur, à vélomoteur. Et toujours ce regard de biais, toujours cette façon de voir les choses au-delà de ce qu’elles montrent et qu’un simple promeneur ne voit pas toujours. Trois grandes parties, dans ce recueil de récits : Paris, ses rues et ses trottoirs ; quelques virées dans une France peu connue ; quelques escapades étrangères. Paris, la ville. Et «on se souviendra toujours que la ville joue et propose volontiers de faux semblants.» La ville, entre Montreuil et Bagnolet, où les noms des rues n’indiquent pas (ou plus) le sens initial. Ce qui n’a pas d’importance ! La ville où chaque arrondissement est typique. «Car le onzième a une sorte de passion pour la neutralité qui cependant définit son caractère, et le rend aussi unique en dépit de tous ses efforts.» La ville aux innombrables possibilités et aux comparaisons parfois hardies : «Entre les cubes énormes qu’on a disposé autour d’elle, la Gare de Lyon, qui fut monumentale, semble s’être réduite aux proportions d’un gros bibelot. On dirait sa représentation à l’échelle d’une maquette.» Puis ce sont d’autres routes (où une sorte d’ange gardien le sauve d’un accident), des banlieues, des forts, un canal, une gare. Des rencontres, aussi. Parfois caustiques, comme «cette dame menue d’allure cependant dynamique, genre paquet de nerfs à l’âge où, sur le goût de séduire, l’emporte décidément le pur cynisme féminin.» Autres sons, autres odeurs, autres souvenirs, autres choses à Lisbonne, autres instants dans un jardin botanique à Madrid. Pas de surprises, on est habitué aux descriptions de l’auteur et à ses raccourcis, comme ce «Juste au moment où je vais atteindre la place de la mairie, l’éclairage public tombe en panne. Seul un chat proteste en miaulant.» Moins optimiste, moins rêveur que dans ces récits antérieurs, Réda penserait-il être au bout de sa route ? «Je traverse une période avec l’impression d’avoir oublié les précédentes, de ne rien vouloir pour l’avenir. Cette situation peut durer quelques jours ou des années.» Et plus loin : «Je suis fatigué de décrire, sinon d’écrire.» Et ce professionnel à cravate et lunettes qui lui annonce qu’il est foutu (p85) ? Enfin, «pourquoi, tout au long de ma vie, ai-je si souvent poussé plus loin au lieu de m’en tenir à ce qui me semblait à la fois plaisant et raisonnable ?» Les premières lignes : «Il est cinq heures, à peine, mais si l’on en croit la couleur, c’est un pastis bien tassé qui remplit son verre ;un de ceux qu’on mâche plus qu’on ne boit. Son compagnon s’est contenté d’une bière. Ils sont assis en plein soleil à la terrasse du café Le Quartier Général. De l’autre coté de la rue, un jeune Africain coiffé d’un énorme casque noir piétine autour de son scooter en panne.» (Éditions Gallimard, 2001) |
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«L’âme hôtelière semble en vérité mystérieuse.» Jacques RÉDA
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Jacques Réda - Le Lit de la reine et autres étapesIl y a «l’établissement de passage fait pour le camionneur, le petit représentant, le touriste universitaire anglais au budget un peu chiche.» Il y a l’hôtel à porte cochère, pratique pour ranger et retrouver le lendemain un «véhicule de faible encombrement» mais à condition «d’établir une concordance plausible entre une porte cochère et l’hôtel dont elle dépendrait.» Il y a les hôtels trop petits, et mes trop grands. «Les premiers coupent l’élan dont on a souvent besoin en voyage, les autres le confisquent en leur faveur.» Ces récits décrivent quelques expériences hôtelières de REDA en randonneur sexagénaire, parmi les prairies, les sapins, et «le vent balsamique des routes.» Nous suivrons donc ses rencontres, et ses (petites) aventures, les «points inconsistants qui, si je les avais laissés se perdre, auraient connu le malheur d’être à jamais privés de sens et d’affection.» Et comme il existe des «lois ésotériques propres à chaque ville», il y a les codes de l’hôtellerie. Et même l’âme. Mais «l’âme hôtelière semble en vérité mystérieuse.» Et toujours, avec Réda, des images comme il sait en décrire : «Des ombres d’arbres cognent tous les dix mètres. Je passe sans un heurt au travers.» Un petit livre pas essentiel de cet auteur, mais un moment de rêverie comme il sait en écrire. Les premières lignes de Mes grandes étapes : «De l’hôtellerie lyonnaise, à laquelle j’ai eu recours plusieurs fois, je garde le souvenir d’un établissement un peu poussiéreux, sans doute, mais – l’expérience me l’a prouvé – c’est souvent la contrepartie négligeable d’un accueil plein de tact et d’une tranquillité parfaite.» Éditions Verdier 2001. |
Jacques RÉDA – Cléona et autres contes de voyageurs solitairesDes contes, ou des «récits vécus», selon l’auteur. Des aventures. Des mirages? On ne sait pas trop. Tout ceci n’a d’ailleurs guère d’importance: ces textes sont réservés aux lecteurs de Réda. Les autres risque de ne pas y trouver grand intérêt. Et de temps en temps on trouvera quelques phrases que les biographes utiliseront un de ces jours pour dresser le portrait de l’auteur. Portrait de l’auteur en voyageur qui, à une époque, avait un «dada (qui) consistait à rechercher et, quand j’en découvrais une, à suivre aussi loin que possible à pied les lignes de chemin de fer désaffectées.» L’expérience justifie maintenant cette sentence: «Mais qu’est-ce que l’on connaît d’une ville quand on a fait le tour de ses principaux monuments? D’emblée – d’instinct – je me porte vers les quartiers que ne mentionnent jamais les guides.» Portrait de l’auteur en poète mais qui vit de ses textes : «Je m’adonne moi-même à des travaux de prosodie latine qui me valent parfois la suspicion de mes voisins, l’heureuse indifférence des milieux littéraires» ce qui lui permet d’en vivre «certes modestement, comme le prouve ma façon de me déplacer sur l’inépuisable vieille portion de planète gallo-romaine qui m’est échue.» Mais si l’on veut découvrir Réda, ces contes, œuvre anecdotique, ne sont pas à lire en priorité. Les premières lignes: «Après le croisement d’une nationale barrée par un train continu de poids lourds espagnols (j’avais pris Xélos par la bride et traversé en récitant mon acte de contrition), la départementale que je suivais attaquait une pente faible mais assez longue, escortée de deux files de pommiers de plus en plus petits.» Éditions Climats 2005. |
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A lire aussi: Des recueils de poésie voyageuse: Hors les murs (Gallimard / Poésie); La Course, nouvelles poésie itinérantes et familières (Gallimard 1999); Des recueils de textes voyageurs: Le Citadin (Paris et alentours, 1998); La Liberté des rues (1997); Les Ruines de Paris, chez Gallimard. Ponts flottants«Je rapporte ici ce que j'ai vu, imaginé peut-être. Mais l'imaginaire contient souvent une petite part de possible, et le possible, de réel qui n'a pas pris corps, en tout cas dans l'espace. Ni dans le temps – et il a fallu quelque peu élever le ton avec cet interlocuteur coriace. Je ne m'avoue pas battu.» (Gallimard 2006) «Je ne me sens jamais plus français que lorsque je voyage, et c'est pourquoi de retour en France, je me sais un peu plus Allemand, Italien, Espagnol, Scandinave, Suisse, Portugais, provincial de Paris ou Parisien de banlieue. Bilingue à tout le moins, j'ai traduit en prose et en vers quelques-uns de ces souvenirs d'étape.» Europes, par Jacques RÉDA, éditions Fata Morgana 2005. L'improviste, une lecture du jazz (Gallimard - Folio) Aux frontières. Sur Jacques Réda; par Pascale Rougé, aux Presse Universitaires du Septentrion. Pour aller plus loin: ce site consacré à J. Réda |
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