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le guide de lectures > les flâneurs émerveillés >> p3


De longues déambulations, des rencontres, une écoute, des échanges, un regard «de biais» sur les choses et le monde… pour ces écrivains voyageurs le temps ne presse pas, et le voyage est souvent une suite de petites découvertes qui font de grands bonheurs. Sur cette page:

Rebecca SOLNIT - L'art de marcher. Jean Claude GUILLEBAUD - L'esprit du lieu. W.G. SEBALD – Séjours à la campagne. Éric CHEVILLARD – Oreille rouge Jacques FRANCK – Des lieux, des écrivains. Carol DUNLOP et Julio CORTAZAR – Les autonautes de la cosmoroute. France VERGELY - Chine 66 - Une occidentale dans la Révolution culturelle.

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«Le corps ne sert plus réellement à transporter quoi que ce soit, comme les mules d’autrefois ; on le choie et on lui donne de l’exercice comme on promène un chien.» Rebecca SOLNIT


«Je ne puis méditer qu’en marchant ; sitôt que je m’arrête, je ne pense plus, et ma tête ne va qu’avec mes pieds.» Jean Jacques ROUSSEAU


«Je ne conçois qu’une manière de voyager plus agréable que d’aller à cheval : c’est d’aller à pied. On part à son moment, on s’arrête à sa volonté, on fait tant et si peu d’exercice qu’on veut. On observe tout le pays ; on se détourne à droite, à gauche ; on examine tout ce qui nous flatte ; on s’arrête à tous les points de vue.» Jean Jacques ROUSSEAU


 

Rebecca SOLNIT - L'art de marcher

Pas facile de résumer. Parce que cet essai part parfois dans tous les sens. On y parle de la marche, certes. On s’attend à lire une analyse historique, ou des considérations sur la nature, l’environnement. On en a. On a aussi des chapitres sur la ville, les trottoirs, les prostituées, et les mouvements politiques, féministes ou non. Bref, une joyeuse pagaille. En vérité, c’est passionnant. Qu’est-ce que la marche ? Une fonction naturelle ? Un moyen de se déplacer ? Relève-t-elle de l’imaginaire ou de la culture ? Quels plaisirs, quelles libertés, quels sens donner à la marche et aux différents types de marcheurs ? C’est à ces questions que s’attaque Rebecca.

Une première partie tentera de nous faire comprendre le coté physiologique de la marche. Certains débats entre scientifiques sont toujours en cours, pour savoir ce qui a bien pu conduire l’homme à se mettre debout et à marcher. « La façon humaine de marcher, écrit John Napier, est une activité à nulle autre pareille, au cours de laquelle le corps, à chaque pas, frôle la catastrophe. La déambulation du bipède humain a des allures de catastrophe potentielle, car seul le mouvement rythmé qui pousse une jambe puis l’autre vers l’avant l’empêche de se casser la figure. » On l’avait un peu oublié.

Une autre partie nous apprendra qu’une histoire de la marche trouve largement sa source en Europe. Sympa, de la part d’une américaine qui vit dans une région non dépourvue de grands espaces, et avec des écrivains comme Thoreau. Mais notre Jean-Jacques est passé par là avant tout le monde. «Je ne puis méditer qu’en marchant ; sitôt que je m’arrête, je ne pense plus, et ma tête ne va qu’avec mes pieds» écrit notre Rousseau national. Certes, Aristote et les péripatéticiens se promenaient déjà volontiers en parlant philosophie. Déjà un lien entre marche et pensée. Mais selon Solnit, Rousseau, dans les Rêveries, offre « une des toutes premières descriptions » de ce rapport.

D’autres parties sont également très intéressantes. Le chapitre consacré aux pèlerinages, dont « l’idée que le sacré n’est pas absolument immatériel et qu’il existe une géographie du pouvoir spirituel » serait l’hypothèse de départ. L’histoire des jardins, anglais et français, des paseos, des corsos et autres dédales, et de leurs fonctions déambulatoires, est passionnante.

On entendra beaucoup parler dans ce livre de William Wordsworth (et de sa femme Dorothy), à l’origine de l’une des premières marches « pour le plaisir », peut-être les débuts de l’amour de la nature. On apprendra quand et comment sont nées, aux USA, les premières associations de randonneurs, dans les parcs naturels. Quand et comment le goût de la montagne est apparu dans les Alpes. Quand, pourquoi et comment tant d’écrivains sont devenus des poètes piétons que nous lisons aujourd’hui (et pourquoi nous les lisons aujourd’hui.) On a droit à une partie sur la marche dans l’art, peintres, sculpteurs et performers s’y sont souvent intéressé.

Ce que vous venez de lire ne donne qu’une petite idée de cet essai personnel (finalement le sujet est vaste, et une histoire exhaustive aurait demandé plusieurs volumes!) très facile à lire, foisonnant d’analyses, mais souvent de divagations, de réflexions parfois un peu bizarres, de tours et de détours (comme un marcheur ?), ce qui fait son charme. On peut commencer n’importe où, c’est toujours plein d’érudition, mais toujours agréable à lire.

On terminera par la « fin de l’âge d’or », qui se situerait à notre époque, où banlieues, voies rapides et voitures ont envahi notre paysage. Pas si sûr : à mon avis il reste encore des espaces pour rythmer nos pensées à cinq à l’heure. Mais pour Rebecca, « le corps ne sert plus réellement à transporter quoi que ce soit, comme les mules d’autrefois ; on le choie et on lui donne de l’exercice comme on promène un chien. » Et le tapis roulant de jogging semble être l’objet représentatif de l’horreur absolue qui nous guette. Allez, hop, dehors ! Mais emportez ce livre, absolument passionnant. On ne sait jamais, s’il pleut!

Les premières lignes: «Qu'y a-t-il au départ? Une tension musculaire. En appui sur le pilier d'une jambe, le corps se tient entre terre et ciel. L'autre jambe? Un pendule dont le mouvement part de l'arrière: le talon se pose sur le sol, le poids du corps bascule vers l'avant du pied, le gros orteil se soulève, et à nouveau le subtil équilibre du mouvement s'inverse, les jambes échangent leur position.» Essai traduit de l'américain par Oristelle Bonis. Éditions Actes Sud 2002.

Rebecca SOLNIT est américaine. Après avoir été critique d'art, elle a écrit deux essais traitant de l'implication culturelle du paysage et de la marche. L'Art de marcher est son premier livre publié en France.


L’esprit du lieu serait cette «immatérielle pépite», un instant «qui s’est réellement inscrit au-dedans de nous à ce moment-là .»


 

Jean Claude GUILLEBAUD - L'Esprit du lieu

L’esprit du lieu serait cette «immatérielle pépite», un instant «qui s’est réellement inscrit au-dedans de nous à ce moment-là .» C’est peut-être ce qui reste quand on s’est dit un jour, ici où là : « Voilà ! C’est là, exactement, que je voulais être. » Il s’agit par exemple du souvenir d’une caravane de montagnards tibétains, dont l’objet auquel ils font le plus attention est un transistor flambant neuf made in India. De Verdun à Istanbul, de Louxor à Singapour, l’auteur nous propose ses instants magiques, ses rencontres fugaces qui, sans le savoir encore, resteront dans sa mémoire. En dehors (ou plus exactement à coté) de ces moments clés revisités, l’auteur nous propose sa vision du voyage, avec des considérations personnelles et souvent joliment poétiques. «Prague se visite à pied. C’est une ville de flânerie, faite pour le regard ou l’odorat.»

Également, quelques analyses et réflexions sur des « destinations modernes et délicieuses » comme certaines villes de l’Ile de France et leurs alignements urbains d’innombrables maisons individuelles et pourtant identiques. «Le plus criard est cette vision d’horizontalité substituée par l’époque aux anciennes et désastreuses verticalités des grands ensembles.» Hier on s’entassait dans des immeubles, mais on était plus proche de la ville et du travail. Aujourd’hui «une nouvelle génération d’exilés frénétiques ont échangé de l’espace contre du temps et paient leur living allongé d’une journée raccourcie.»

Si ces textes (courts, pour la plupart) peuvent parfois sembler anecdotiques, certains ont un profondeur indéniable. L’écrivain a ce qu’il faut sous la plume. Et il ne nous reste plus qu’à conclure que nous avons tous nos esprits du lieu. Suffit de les chercher un peu.

Les premières lignes : « Avec le temps seulement –-avec l’âge !- s’impose une évidence : le vrai butin d’un voyage n’est pas celui qu’on croit. On partait vers je ne sais quelle découverte, on revient lesté d’une seule image, ou d’un bruit ; on s’employait loyalement à comprendre, on se souvient surtout d’avoir senti. » Éditions Arléa 2002.

A lire aussi: La traversée du monde, éditions Arléa 1998. Vingt ans de voyages et d'écriture... Grand reporter, éditeur,  devenu écrivain à part entière, Jean-Claude Guillebaud n'a cessé de traverser le monde. Sept livres auront jalonné ces deux décennies vagabondes. Plusieurs ont fait date et, en matière de littérature de voyage, font aujourd'hui référence. On les trouvera réunis ici sous le parrainage de Jean Lacouture, qui, en aîné, salue chez Guillebaud cette matière allègre de garder "l'œil net et la plume libre". Il fait également partie des auteurs de Aventuriers du monde 1866-1914. Les grands explorateurs français au temps des premiers photographes, éditions l'Iconoclaste 2003; et de Istanbul, avec Marc RIBOUD, éditions Imprimerie Nationale 2003.



W.G. SEBALD – Séjours à la campagne

L’Écrin de l’ami rhénan est une œuvre de Johann Peter Hebel, un écrivain du XIXe. Pour Walter Benjamin c’est «une des œuvres de prose les plus pures de la littérature allemande.» C’est la première chronique de Sebald dans ces Séjours à la campagne. La deuxième est consacrée à Jean Jacques Rousseau. «J’aurais voulu que ce lac eût été l’océan…», écrite après une excursion au Seeland et une visite à l’île de Saint Pierre en 1965. Rousseau logea dans cette île en 1765, pendant une brève période, comme il le raconte dans la cinquième promenade des Rêveries. Pour Sebald il s’agit d’un paysage «qui n’est plus voilé d’un air épais et pesant, qui a quelque chose de surnaturel, un paysage où l’on oublie tout, y compris soi-même» et c’est l’occasion de raconter les démêlés de Rousseau avec les édiles locaux. Autres chroniques, autres écrivains : Mörike, Gottfried Keller. Et un peintre : Jan Peter Tripp, qui fera un portrait posthume de l’auteur, et dont la chronique «Au royaume des ombres» clôt le recueil.

La chronique la plus intéressant est, à mon avis, celle consacrée à Robert Walser, le «promeneur solitaire», un peu plus connu que les autres, mais auteur d’une œuvre dont ne parle pas assez. Peut-être parce que «les traces que Robert Walser a laissé de son passage étaient si légères qu’elles ont failli s’effacer», écrit Sebald. Il faut dire que Walser semble bien avoir été «une figure unique, inexpliquée» et prédisposé à une «carence existentielle chronique.» Walser est connu comme étant l’auteur de textes courts, de petites proses, et d’une nouvelle intitulée La Promenade. Cet auteur qui, «harcelé par tant d’ombres menaçantes, répand néanmoins à chaque page la plus agréable des lumières», et qui n’était pas un voyageur, a construit ses récits à partir de l’observation de son monde à lui, la rue Basse de Bienne, sa ville natale, qu’il observa en se promenant.

Des portrait d’artistes, très vivants, riches en histoires, tous originaires du paysage préalpin, faciles à lire même si on ne les connaît pas; des digressions, un peu d’autobiographie… Séjours à la campagne est un recueil intelligent qui ravira les amateurs de littérature, et de petites proses.

Les premières lignes : «Il y a désormais plus de trente ans que j’ai fait la connaissance des écrivains dont traitent les articles composant ce volume. Je me vois encore, au début de l’automne 1966, au moment de quitter la Suisse pour aller à Manchester, mettre dans ma valise Henri le Vert, L’Ecrin de l’ami rhénan et un exemplaire dépenaillé de Jakob von Gunten.» Éditions Actes Sud 2005.

* * * * * *

Né en 1944 en Bavière, W G. Sebald s'est installé en 1966 à Nonvich, en Angleterre, où il est décédé accidentellement en 2001. Son œuvre importante, qui lui a valu une reconnaissance internationale, est publiée en français chez Actes Sud et rééditée en Folio.

>>> A lire aussi

Les anneaux de Saturne. Roman, essai, journal intime, récit de voyage: une promenade à pied le long de la côte est de l'Angleterre fournit l'occasion d'observations diverses et de méditations suscitées par le libre jeu des associations d'idées.

Vertiges. Un homme part comme en pèlerinage sur les traces de Stendhal, de Kafka, et mêle le récit des passages de leur vie à celui de sa propre errance dans les rues de Vienne, Venise ou Vérone.


«Afrique, dit-il encore. Afrique ! Viens dans mon poème.» Éric CHEVILLARD - Oreille rouge.


Éric CHEVILLARD – Oreille rouge

«Afrique, dit-il encore. Afrique ! Viens dans mon poème.»

Partir ou rester, qu’est-ce qui est le plus aventureux? Faut-il vraiment jeter aux orties la «beauté des habitudes» et devenir ce touriste occidental si prévisible, si «folklorique» ? N’y a-t-il pas des pays dans lesquels on pourrait séjourner «en imagination»?  Savoir et dire, n’est-ce pas déjà y être allé?

Soit un voyage en l’Afrique. Un pays qui «tient avec trois bouts de ficelle dont un élastique, et dix points de soudure.» Oreille rouge «un individu d’une quarantaine d’années, âge auquel meurt également le vieil hippopotame», voit, sent, et «tire de sa poche le petit carnet de moleskine noire.» Il prend des notes que plus tard il «liera avec un bon mortier de paille et de boue» pour en faire un livre. Un inévitable récit de voyage… Durant ce séjour en Afrique on assistera à la bataille du ventilateur contre la moustiquaire, et comment écraser un moustique avec une espadrille. On n’en saura guère plus. Sinon cette conception du voyage et du voyageur, sans surprise :

«Il n’est pas venu ici pour s’émerveiller devant les hommes et les paysages mais plutôt dans l’espoir de se surprendre lui-même, se découvrir polyglotte, piroguier, danseur, musicien – ça alors! et je sais aussi manier le lance-pierres! – très différent en somme de ce qu’il a toujours été et dont il est un peu las à force.»

Le livre st composé de courtes parties, comme des poèmes en prose, avec une sorte d’envoi à la fin de chaque chapitre, comme à la fin des strophes de Villon, envoi parfois un peu énigmatique sorti de son contexte: «Au matin, on met à sécher sur la terrasse de la Résidence la peau sanglante du vieil homme.» Ou celui-ci : «Et l’électricité ne s’aventure pas où la nuit est trop noire. »

Les premières lignes «Ne rien attendre de sensationnel venant de lui. Il pourrait s’appeler Jules ou Alphonse. Il pourrait s’appeler Georges-Henri. Il est Français comme le Sioux maquillé est Sioux. Il ne déteste pas la pluie sur la Bretagne. C’est un bon garçon mais il n’a franchement rien à faire en Afrique.» Éditions de Minuit 2005.


 

«Il serait impardonnable, se trouvant à Rome, de ne pas aller prendre un café, lire son journal, retrouver un ami, inviter une amie, humer le temps qui passe, au Café Greco.» Jacques FRANCK


Jacques FRANCK – Des lieux, des écrivains

« J’ai suivi le sentier caillouteux qu’il avait parcouru.»

A quoi ça peut bien servir de visiter des villes, des sites, des lieux, la plupart du temps des hôtels, sur les traces d’écrivains ? «A quoi rime d’aller à la recherche de Don Juan dans la ville où il est né ? A prendre le temps de nous intéresser à son mythe.» A découvrir, donc, voire à approfondir. A se remettre dans les pas d’une œuvre qui, si l’auteur est un grand, apportera forcément quelque chose. A défaut, on pourra être plus trivial. «Il serait impardonnable, se trouvant à Rome, de ne pas aller prendre un café, lire son journal, retrouver un ami, inviter une amie, humer le temps qui passe, au Café Greco.»

Nous suivrons donc l’auteur en des lieux qui ont été «le cadre où une œuvre avait germé, où une embardée avait infléchi le destin » de quelques écrivains. Comme au Grand Hôtel de Cabourg, où Proust pouvait assister au spectacle de la comédie humaine. A Weimar, où l’on trouvera sans peine cartes postales, assiettes et toutes sortes d’autres objets à l’effigie de Goethe, la gloire locale, mais qui a aussi vu passer Berlioz, Liszt, Walter Gropius. Et peut-être que la Charlotte de Werther est descendue à l’Hôtel Éléphant en 1916… A Sils-Maria, au bord du lac où Nietzsche vit apparaître Zarathoustra. A Istanbul avec Agatha Christie. A l’Hôtel des Grands Hommes à Paris (Soupault, Breton), au bas du château de Duino, sur le sentier où Rilke entendit la voix de l’Ange, à Venise, à Berlin, à Londres (Wilde) ou à Palerme.

Livre passionnant pour qui s’intéresse à la littérature, aux écrivains, à ces lieux magiques, à ce genre de pèlerinage. Pour les autres, de nombreux rapprochements surprenants, de nombreuses anecdotes, en rendront la lecture agréable. Sinon, on pourra toujours partir pour partir. «Une chambre d’hôtel est un espace de liberté, entre l’ancrage trop familier et l’aventure de la découverte, ou du moins sa promesse.»

Les premières lignes : «Le Train bleu ne roule plus, mais un lieu magique continue de porter son nom à Paris. Ses bois dorés et ses anges de stuc, ses lustres et ses torchères, ses peintures et ses marbres composent le décor du buffet de la gare de Lyon. Ses salles de restaurant, ses vestiaires, ses commodités, jusqu’à ses portemanteaux, conservent intact le style de la Belle Époque.» Éditions La Renaissance du Livre 2003.

Jacques Franck est rédacteur en chef honoraire de la libre Belgique, dont il est toujours un chroniqueur très apprécié. Il fut membre du conseil supérieur de la langue française et président de la presse du spectacle. Il est l'auteur d'une suite de chroniques à propos du temps qui passe, réunies sous le titre Temps forts (1999).


A lire en écoutant une musique qui fait penser au voyage, à la route, quelque chose de tendre et violent à la fois, d’un peu électrique. A mon avis, une compilation de Neil Young ferait parfaitement l’affaire.


Carol DUNLOP et Julio CORTAZAR – Les autonautes de la cosmoroute

Ou: Un voyage intemporel Paris – Marseille

Le projet coté pratique: faire le voyage de Paris à Marseille en camping-car sans quitter l’autoroute une seule fois; visiter deux parkings par jour en passant toujours la nuit dans le deuxième; prendre note de toute observation pertinente; écrire le livre de l’expédition, «s’inspirant peut-être des récits de voyages des grands explorateurs du passé.» Le projet littéraire: «raconter d’une façon tout à fait littéraire, poétique et humoristique, les étapes, événements et expériences divers que va nous offrir sans doute un voyage aussi étrange.»

L’autoroute n’est peut-être pas seulement «un ouvrage moderne minutieusement étudié pour permettre à des voyageurs, enfermées dans des capsules à quatre roues, de parcourir (rapidement) un trajet» Mais qu’allait-il se passer avec une progression au ralenti alors que tout le monde fonce à toute allure ? Départ: le dimanche 23 mai 1982, quelque part dans le Xe arrondissement. Arrivée mercredi 23 juin 1982. Résultat: les voyageurs n’ont rien vu de l’autoroute ou presque. Tout s’est passé sur les parkings. Là, sur ces grandes aires qui voient «naître chaque soir une petite ville éphémère la plus internationale du monde» il a eu matière à notes, articles, photos. Les voitures, les camions aux bâches sans raison sociale, leurs occupants adultes, enfants, animaux. Les jardiniers des aires, les poubelles, les arbres… toute une poésie souvent ignorée.

Dans une prose mêlant humour (beaucoup), détachement, mélancolie (parfois, à cause du sujet sans doute, mais aussi de la maladie et du répit qu’elle laisse momentanément à Carol), les deux auteurs se relaient pour proposer un mélange de livre de bord, récit de voyage, enquête ethnographique et reportage photos. Etrange bouquin quand même. Non pas tant le point de départ, qui est une idée saugrenue mais pourquoi pas, que le résultat. Est-ce la métaphore d’une rencontre amoureuse : le livre commence par des «préliminaires»; et il est semé de passages érotiques. Est-ce un récit de voyage? il ne figure pas dans les anthologies. Un album photos des années 80? Le dialogue littéraire entre deux être que la mort va bientôt séparer? Je ne sais pas trop. Je n’ai pas toujours accroché, mais il faut reconnaître qu’il y a une certaine musicalité et que tout ça a une certaine allure. A propos de musicalité: à lire en écoutant une musique qui fait penser au voyage, à la route, quelque chose de tendre et violent à la fois, d’un peu électrique. A mon avis, une compilation de Neil Young ferait parfaitement l’affaire.

Les premières lignes: «De la façon dont nous fûmes amenés à écrire une lettre qui, pour insolite qu’elle fût, n’en méritait pas moins une réponse, laquelle ne vint pas. Ce que voyant, les autonautes décidèrent d’ignorer pareille impolitesse et de mener à bon terme ce qui dans la susdite se trouvait exposé de façon aussi plaisante que détaillée.» Éditions Gallimard 1983.

Carol DUNLOP est née aux États-Unis en 1946, a vécu et publié en France. Elle est morte en novembre 1982. Julio CORTAZAR est né à Bruxelles de parents argentins en 1914. Il a longtemps vécu en France et il a notamment obtenu le prix Médicis étranger en 1974. Il est décédé en 1984.


France VERGELY - Chine 66 - Une occidentale dans la Révolution culturelle

France Vergely a été une des rares Occidentales à se trouver en Chine, à Pékin, les premiers jours de la Révolution culturelle maoïste en août 1966 L'agitation est partout, les défilés à la gloire du Grand Timonier s'organisent, la ferveur révolutionnaire anime toute la ville. L'événement est bien là ; reste à en saisir toute l'ampleur, des années plus tard, lorsque l'Occident ouvrira les yeux et que la compréhension de l'imposture maoïste fera de cette date un moment charnière de l'Histoire de la Chine.

Un voyage au pays de Mao!

Livre de souvenirs, rédigé bien des années après les faits, récit d'un voyage organisé par une école d'art, cette Chine 66 (dont le titre fait penser à la Route 66...) nous entraîne dans une époque pas si lointaine et pourtant d'un autre âge. Musique: en ce temps-là Dutronc chantait «Sept cent millions de chinois, et moi, et moi, et moi.» On avait lu Un Barbare en Asie, René Leys et la Condition humaine. Mais «on ne connaissait rien. Personne n'allait jamais en Chine depuis longtemps.»

Une fois sur place, dans cette Chine en pleine révolution, il était impossible de ne pas remarquer le bleu de chauffe, l'uniforme, le vêtement qui identifiait et qui rapprochait. Difficile de ne pas entendre, dans les conversations, que l'idéologie maoïste faisait des ravages. Le Taï Chi, qui n'était pas encore connu en occident, vivait ses dernières heures avant que la répression le fasse oublier quelques temps. Des guides étaient chargés d'assister les étrangers, et il était bien difficile d'emprunter des chemins de traverse. Stendhal était alors mis au pilori  en raison des «dangers de l'évasion de l'esprit dans l'imaginaire et de l'affaiblissement moral qui en résultait.» Tout ceci n'était rien évidemment à coté des innombrables victimes. Quelques année plus tard les slogans et le Petit livre rouge feront leur apparition en France. Mai 68... mais c'est une autre histoire.

Extrait - «Au sortir d'une URSS crasseuse et désorganisée, l'entrée en Chine surprenait, le contraste était saisissant. Après le long arrêt à la frontière pour effectuer le changement d'essieux imposé par la différence d'écartement des rails, le train reprenait sa route et entrait triomphalement dans la première gare chinoise où les accents éclatants d'une fanfare saluaient son arrivée. Bien alignés sur un quai d'une propreté irréprochable, les Chinois soignaient leur accueil. Les voyageurs étaient courtoisement priés de descendre et conviés à venir prendre un thé tandis qu'on procédait à la désinfection du train inverti sur le champ par des jeunes filles en uniforme - pantalon noir et veste blanche - masquées comme des chirurgiens. Armées de pulvérisateurs, elles aspergeaient les compartiments de fond en comble afin d'anéantir tout virus pernicieux venu de l'étranger.»

France Vergely nous entraîne dans une plongée dans la Chine de Mao, avec ce récit simple mais attachant, croisé avec des extraits de lettres de Chine et d'ailleurs envoyées par un aïeul de l'auteur. Des photos d'époque, au charme savoureux, complètent cette évocation. On y croise Pierre-Jean Rémy, en poste à Pékin à l'époque, et auteur de la préface, et qui rapporte des situations burlesques, comme cette «directive donnée aux chauffeurs d'automobiles qu'il ne fallait surtout pas marquer un stop aux feux rouges, parce que le rouge était la couleur de la marche en avant - d'où de multiples accrochages avec des révisionnistes qui continuaient, sals fantoches du capitalisme! à s'évertuer à passer quand le feu était au vert.»

Un récit sur une Chine un peu oubliée de nos jours, alors que ce pays fait encore et toujours la une des journaux.

Les premières lignes - «Je ne suis jamais retournée en Chine. Les tours par centaines dans le ciel de Shanghai, les néons et les vitrines des rues de Beijing, les grands hôtels climatisés et les cars de touristes, ces visions d'un monde soudainement surgi restent irréelles, tout cela n'existe pas, le temps s'est arrêté en août 1966. Malgré l'avalanche d'images, le flot d'informations affichant sa métamorphose, la Chine demeure le pays que j'ai connu, sans voitures ni publicités, défilant dans le vacarme des cymbales et des tambours. Et dans les hutong pavés longeant les vieilles maisons de la ville tartare flotte toujours le parfum léger du jasmin.» Éditions Elytis.


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