|
|
|
|
|
|
|
«Le voyage est un incessant préambule, un prélude à quelque chose qui est toujours encore à venir et toujours derrière le prochain coin de rue.» Claudio MAGRIS
|
Claudio MAGRIS – Déplacements«La réalité n’est qu’une façade du présent.» Magris est l’un de ces écrivains «à qui il arrive de vivre plus ou moins longtemps ailleurs que chez eux, dans un autre espace-temps.» Suivons-le donc, de la route de Don Quichotte au palais de Raskolnikov. A Madrid ou Barcelone, aux Canaries ou aux îles Fortunées, à Londres ou à Berlin, et bien sûr en des lieux et sur les traces de personnages chers à l’auteur : la Forêt Noire, Hanovre, Goethe, Ludwig et ses châteaux rêvés, le Danube, Zagreb, l’Istrie, la Bisiacarie, l‘Adriatique, Prague et le pont Charles, la Mitteleuropa et son « histoire labyrinthique», pour finir par un détour en Scandinavie et un saut en Australie. Tout comme ces «aventureux navigateurs des mers indéchiffrables de la vie», Magris nous trimballe dans des déplacements géographiques, mais aussi dans le temps. Beaucoup de lieux, de villes, de villages, de rencontres, de personnages, parfois inattendus, d’histoires, petites et grandes, parfois violente : c’est le style de Magris, sorte de nomade intemporel, qui interroge le temps, l’Histoire et les paysages (l’espace) pour en restituer avec beaucoup de détails et de précision, «une précision grotesque», comme il le dit lui-même, une « épopée des petites choses » qui, en apparence insignifiantes, forment un tout et finissent par donner un sens à ce qu’il voit et raconte. Tout est important : un meuble ancien, une histoire colportée de bouche à oreille, un reportage, une photo : tout s’imbrique, tout se superpose, comme des couches archéologiques, et finalement ce qui semblait disparate trouve sa résolution et son sens. Comme dans le bureau de Schönberg, «maestro et créateur de dissonances, on perçoit l’importance de l’harmonie.» Rares sont les livres comme celui-ci, dans lesquels on se plonge sans retenue, intéressé, heureux d’apprendre quelque chose. Car avec Magris il n’y a pas un seul instant d’ennui, c’est intelligent, c’est bien écrit. «Le voyage est un incessant préambule, un prélude à quelque chose qui est toujours encore à venir et toujours derrière le prochain coin de rue.» Soit. Partons, alors. Non sans cet avertissement : rien de plus temporel que le récit de voyage. «Les pages de voyages sont caduques par excellence, parce qu’elles sont le récit et le portrait d’un moment particulier, d’une réalité aussitôt enfuie.» Ce qui n’est pas un problème : c’est justement ce que nous attendons d’une relation de voyage ! (Le livre contient d’ailleurs de nombreuses réflexions sur le voyage et le voyageur, acteur ou spectateur, qui devraient figurer dans toute anthologie.) Un livre de base, indispensable. Les premières lignes de Le Pays sans nom: «Il est curieux de se retrouver dans un pays riche comme celui-ci d’une histoire et d’une culture pluriséculaires et qui, depuis quelques semaines, n’a pas vraiment de nom. Après la séparation de la Slovaquie, Prague est la capitale d’un Etat, la République Tchèque, qui se cherche une appellation, un mot à écrire sur les cartes de géographie et à utiliser dans la langage quotidien. » Traduit de l’italien par Françoise Brun ; éditions La Quinzaine littéraire – Louis Vuitton 2002, collection Voyager avec…A lire aussi: Né en 1939 à Trieste où il est professeur de littérature germanique à l'université, Claudio MAGRIS est spécialiste de l'époque des Habsbourg et de la culture autrichienne fin de siècle. Lire: Le goût de Trieste (Mercure de France); Microcosme (Gallimard, Folio) Du café San Marco à l'église du Sacré-cœur, à Trieste, en passant par quelques endroits frontaliers, marginaux, secrets d'une Europe à la mémoire vive et au passé brûlant; Danube (Gallimard), une évocation du fleuve et des régions qu'il traverse. |
|
|
Claudio MAGRIS – Trois Orients – Récits de voyagesDans ce recueil, Magris quitte cette Mitteleuropa qu’il fréquente habituellement et assidûment, et pousse vers l’Est, pour trois voyages «au commencement de l’Orient»: l’Iran, la Chine, le Vietnam, parcourus en 2003 et 2004. Ses pérégrinations hors de ses sentiers battus lui donnent l’occasion de livrer quelques analyses et réflexions sur notre monde et notre envie de bouger. Le premier voyage conduit en Iran, vers Qom la ville sainte, Téhéran l’énorme métropole, Ispahan l’enchanteresse, et Chiraz la ville des roses et des poètes. Il est beaucoup question de littérature et de poésie à l’occasion de ces séjours souvent effectués dans des lieux (milieux) universitaires. Magris donne aussi son avis sur les événements de ce pays, sur la politique des gouvernants, et sur leurs hypocrisies, comme ces tristes mariages à durée limitée. Un voyage en Chine est l’occasion de poser des questions sur la mondialisation et ses effets, bénéfiques ou non. «Le déferlement frénétique d’informations mutile la mémoire et désintègre le tissu culturel commun.» Qu’est-ce qu’un italien et un chinois vont se raconter s’il n’y a plus ce «socle culturel commun, ce noyau de connaissances et de valeurs fondatrices pour tous, au-delà de toute frontière de civilisation» que Magris appelle de ses vœux? Trois voyages au commencement de l’Orient, et à l’origine de réflexions sur le voyage. «Aujourd’hui plus que jamais, vivre signifie voyager.» La condition de voyageur est désormais une situation concrète pour les masses. Ce qui évidemment provoque des changements et génère des conséquences. «On se lasse de rester chez soi, dans sa propre ville et son propre monde, où l’on est broyé par des tracas et des devoirs. (…) Le voyage, même le plus passionné, est toujours pause, fuite, irresponsabilité, trêve de tout véritable risque.» Un petit livre à mettre dans la poche. Les premières lignes : «Où commence l’Orient ? L’Europe – et en particulier la Mitteleuropa – est obsédée par cette question ; presque chaque pays de l’Europe centrale est anxieux d’en trouver un autre plus à l’est que lui-même, pour se sentir Occident et rempart de l’Occident, vu que l’Est est si souvent ignoré, craint et refusé parce que synonyme de promiscuité et d’ambiguïté.» Éditions Payot & Rivages 2006. |
|
«Viens, habille-toi, on va en ville.» Stefan HERTMANS
|
Stefan HERTMANS – Entre villes - Histoires en cheminSous titré «Histoires en chemin», ces récits nous entraînent, avec l’auteur pour guide, dans des villes «qui appartiennent à tous dans la mesure où elles n’appartiennent à personne.» La découverte in situ, mais aussi la fréquentation des écrivains et voyageurs qui l’ont précédé, suscitent chez l’auteur des réflexions personnelles et contemporaines. En effet, il est impossible de retrouver les sensations qu’éprouvaient un Rilke flânant sur le chemin qui débouche sur le château de Duino, car il n’est évidemment plus possible «de percevoir, de sentir et de voir comme il était possible de le faire au début du siècle.» Les temps ont changés : excavatrices en action et BMW d’occasion rythment aujourd’hui les paisibles paysages d’antan. Le voyage commence en Australie, avec une carte du monde achetée à Sydney, sur laquelle l’Australie «occupe pontificalement le milieu.» Pour l’auteur, c’est un pays «qui donne souvent l’impression d’avoir généré une version américaine du charme suisse.» Un autre chapitre nous conduit à Tübingen, Hölderlin sur les talons. Puis c’est Trieste : «il n’est pas de ville plus agréable pour découvrir si la solitude vous convient.» Dresde, ensuite, où les travaux de restauration de l’église qui avait un jour «crevé comme une bête» se poursuivent pour que la ville deviennent capitale culturelle en 2008. A Bruxelles et Amsterdam, l’auteur compare les modes, les clichés et les codes qui régissent la société. L’identité serait «l’angle mort de notre conscience.» Qu’est-ce qui peut expliquer que les hautes personnalités d’une ville se rendent à vélo à une réception, pendant que le «traîne-misère» de l’autre ville va acheter ses cigarettes en BMW ? C’est également à Amsterdam que l’auteur disserte sur le rôle que le sentiment amoureux peut avoir sur la connaissance d’une ville. Comme l’écrivait Laurence Durrell : une ville devient tout un univers quand on aime un seul de ses habitants… «La ville est le territoire de la communication humaine dans sa forme la plus avancée.» D’autres déambulations, d’autres récits, nous conduisent à Naples ou Capri, Bratislava ou Marseille, où histoire et passé se mêlent au présent, à la réalité quotidienne. Promenades d’hier et flâneries d’aujourd’hui, où David Bowie croise Walter Benjamin, à la recherche, vaine, d’une culture européenne. Laissons-nous entraîner. Les premières lignes : «Le plus ambitieux roman sur la ville moderne commence aussi d’emblée par le plus grand zoom avant de la littérature mondiale. Le narrateur de L’homme sans qualité fonce sur la ville de Vienne comme depuis un satellite, à partir d’une «dépression au dessus de l’Atlantique…» Éditions Le Castor Astral 2003, collection Escales du Nord. |
|
«A l’instant où j’ouvre une de ces fenêtres, une gondole passe avec huit jeunes japonaises transies de froid et un gondolier qui chante O sole mio. Je suis à Venise.» Cees NOOTEBOOM
|
Cees NOOTEBOOM – Hôtel NomadeLa première partie de ce livre s’intitule Art des voyages, et se compose de plusieurs textes. Comme celui consacré à l’identification de l’hôtel idéal, fait de divers morceaux d’hôtels visités par l’auteur (et ils sont nombreux) ; ce «bâtiment fictif qui n’existe que dans ma tête, l’hôtel du monde proche et lointain, l’hôtel Nomade de la ville et du silence.» Hôtels dans lesquels on a souvent peur des bruits que l’on ne connaît pas ; chambre à chaque fois nouvelles, et que l’on découvre avec une émotion qu’il convient de dissimuler. «Mais qui a jamais observé un chat explorant une pièce qu’il n’a encore jamais vue sait ce qui se passe en réalité à ce moment-là.» Les pays peuvent aussi se découvrir et se reconnaître à l’odeur, lit-on dans le texte Orient Express. «L’Angleterre a une autre odeur. Ce qui la constitue je ne le sais pas exactement. Une nourriture différente, un autre pain, une autre bière.» D’autres pays éveillent plutôt des images : Venise, par exemple, «une bonne image du purgatoire : des venelles sans issue, des ponts et des coins de rue imprévus, des bruits sans origine précise.» Parfois la réalité est plus prosaïque, mais ne manque pas de poésie : «A l’instant où j’ouvre une de ces fenêtres, une gondole passe avec huit jeunes japonaises transies de froid et un gondolier qui chante O sole mio. Je suis à Venise.» Venise, toujours, où en une journée passée à l’Accademia on peut voir «un kilomètre carré de toile peinte», où le voyageur qui regarde son reflet dans l’eau se demande s’il n’est pas sculpté ou peint lui-même, où l’auteur enfin pose cette question : «est-il possible qu’il y ait à Venise plus de Madones que de femmes vivantes.» D’autres textes sont consacrés à Mantoue, aux îles d’Aran, ou aux monastère japonais. «Il y a dans le voyage une avidité qui fait que le voyageur se comporte comme un idiot. Dans la banalité de l’environnement quotidien des autres, il est à la recherche de l’exceptionnel.» Ce que l’auteur démontre dans ces pages, intéressantes, faciles à lire, empreintes d’un ton personne, érudites mais aussi poétiques. Des mots d’un auteur qui sait ce que sait que voyager. Et du risque qu’il y a à trop vouloir partir. «Le but secret et inconscient de certains voyages est de plonger le voyageur dans une confusion totale, de l’abstraire si complètement de ses origines que sa propre existence en vient à lui sembler une affaire chimérique où il aura du mal à revenir. Alors, oui, on est vraiment parti, on a été tellement ailleurs qu’on en est peut-être bien devenu autre.» Un deuxième partie compose cet ouvrage, intitulée Voyages de l’art. Elle comprend plusieurs textes, sur un ton autobiographique. L’auteur y évoque des artistes (Rembrandt, Proust) et des lieux de sa mémoire. Tout aussi passionnant que la première partie, même si nous sommes plus dans le sujet traité ici. Les premières lignes : «Une histoire d’hôtels ne peut évidemment s’écrire qu’à l’hôtel. Un hôtel est un monde clos, un territoire délimité, un claustrum, un lieu où l’on entre de son plein gré. Les clients qu’il héberge ne s’y trouvent pas par hasard, ils appartiennent à un ordre.» Éditions Actes Sud 2003, collection Lettres néerlandaises, série dirigée par Philippe NOBLE (également traducteur de ce livre).Poète, romancier, essayiste et critique, Cees Nooteboom est l'un des plus grands écrivains européens. Son œuvre, traduite dans tous les pays, lui a valu de nombreux prix littéraires. Il vit aujourd'hui entre Amsterdam et Minorque. On peut lire : Dans les montagnes des Pays-Bas (Actes Sud), roman original et poétique, digressif, érudit et fantaisiste, qui tient du conte baroque, et qui se déroule dans une contrée mythique: les Pays-Bas du Sud. Le Bouddha derrière la palissade (Actes Sud), uécit inspiré d'un séjour effectué par le romancier néerlandais en Thaïlande au début des années 1980. La vision d'un Occidental sensible aux paradoxes de l'Asie. |
«Un lieu est souvent un décor et parfois rien d’autre que cela si aucune émotion ou pensée ne vient l’investir.»
|
Bertrand LEVY & Claude RAFFESTIN (dirigé par) – Voyage en ville d’EuropeDe quoi s’agit-il? De géographie ? De littérature La ville n’est-elle pas un roman? Évoque-t-on ici les lieux de la littérature? ou l’inverse ? Donner la parole à des auteurs afin qu’ils retracent leur relation à une ville, «avec profondeur mais en toute liberté», tel est le propos de cette anthologie sous titrée «géographies et littérature.» Kenneth WHITE se souvient de Glasgow « qui est la plus grande ville celtique du monde, et la plus porteuse de signes. Dublin, à coté, est douillet et provincial. » Luc WEIBEL marche dans Berlin en même temps qu’il «marche dans l’histoire» dans cette ville d’avenir avec pourtant des places et des avenues où le temps semble s’être arrêté. Une ville de contradictions. Comme le montre l’Ampelmann de Berlin-Est, ce petit personnage qui, dans toutes les villes du monde, règle la circulation des piétons en passant du vert au rouge, un instant délaissé pour un modèle standard, et qui est devenu à la mode. Hugues ROBAYE nous entraîne à Bruxelles, une ville aux façades remarquables, en notant que ce «façadisme est devenu au XXe une spécialité controversée de l’architecture bruxelloise.» Jean-Bernard RACINE propose une grande étude sur Lausanne ; Serge BIMPAGE, journaliste et écrivain, dresse un « autre portrait de Genève », une ville que John BERGER a déjà décrite comme contradictoire et mystérieuse ; et Bernard POCHE fait le «portrait sensible» de Lyon, «le pays d’où l’on ne part jamais.» Bernard LEVY, géographe à l’université de Genève, travers Venise en touriste ; Raphaël KALMY fait le portrait de Budapest en ville excentrique. Claude RAFFESTIN, professeur de géographie à l’université de Genève, décrit Turin, et précise l’objet de cette anthologie. «Les lieux n’ont pas seulement de l’intérêt en eux-mêmes et par leur histoire propre, mais, aussi et surtout, par les rencontres qu’ils ont pu ménager, qu’ils permettent encore aujourd’hui et qu’ils continuent à susciter dans l’avenir pour n’importe qui un tant soi peu attentif aux hasards du monde. Un lieu est souvent un décor et parfois rien d’autre que cela si aucune émotion ou pensée ne vient l’investir.» Predrag MATVEJEVITCH nous entraîne dans des contrées qu’il connaît bien : Gênes, Trieste, Rimini, et écrit : «Toute ville, dans une mesure qui lui est propre, vit de sa mémoire. Les villes méditerranéennes probablement plus que les autres. Le passé ne cesses d’y faire concurrence au présent. L’avenir se présente davantage à l’image du premier que du second.» «On ne vit pas une ville ni on ne la raconte de la même manière à trente ans qu’à soixante.» Ces géographies personnelles offrent une vision de la ville européenne. Il peut y en avoir une autre : la vôtre. Les premières lignes de Glasgow : Tropique de Saturne, de Kenneth WHITE. «Glasgow revient dans ma mémoire comme le mugissement de la sirène d’un bateau remontant la Clyde un soir de brume, comme le refrain lancinant d’une chanson des rues, comme un crépuscule embrasé sur Great Western Road, comme un terrain vague sous la lune ,comme une image brouillée de pluie. » Voyages en ville d’Europe – Géographie et littérature. Éditions Metropolis 2004. |
«Puis le son du ney commença à faire vibrer la nuit estivale. Il venait de la nuit des temps, pur comme une eau de source.» Nedim GURSEL - Mirages du sud. |
Nedim GURSEL – Mirages du sudSuivre les traces des cultures en voie de disparition, comme celle des nomades, ou faire des recherches sur le folklore ou l’histoire, comme sur ce Mevlâna, un poète anatolien du Moyen-Age . Partir sur les traces des écrivains et des lieux, comme ces «montagnes, ces rivières, ces villages, et ces petites villes décrits dans ces romans, bref, sur la Cukurova et ses habitants, la plus vaste plaine de Turquie» décrite plus loin comme «jaune, bleus, verte, qui s’étendait à mes pieds vers l’infini comme un tapis persan» ; où les gens d’une époque révolue ne vivent plus désormais que dans les romans de Kemal. Tel est le propos de Nedim Gursel dans ces récits. Six récits nous entraînent dans des paysages et des œuvres. Outre Kemal et la Turquie: le sud de l’Italie et Carlo Levi ; Belgrade et Danilo Kis ; Sarajevo ; la Tunisie, vers laquelle «plusieurs voyages m’ont été nécessaires pour saisir la poésie du Sud, la réalité du désert.» Gursel convoque le passé, les mythes et les légendes, invite les écrivains, revient sur les civilisations antérieures, bifurque vers la poésie, et termine par des rappels ou des retours à la réalité. Très beau récit sur la Caucase et la Géorgie. «Lorsque j’étais enfant, les bêtes des contes que me racontaient ma grand-mère pouvaient seulement atteindre les flancs du Caucase après maintes aventures par monts et par vaux. Mais impossible de dépasser les cimes enneigée au-delà des pentes abruptes et ventée.» Un seul petit reproche: l’auteur donne plutôt dans la description et l’érudition, et finalement parle peu de lui-même et de ses sentiments, ni de ce qu’il peut ressentir à voyager. Quelques considérations cependant sur l’art de voyager, comme celle-ci: «C’est un tort de regarder une ville depuis une colline. Pour aimer une ville et se fondre en elle, il faut flâner dans ses rues, s’asseoir dans les bistrots et se reposer dans les jardins (…) mais le plus important est de faire connaissance avec les habitants, de s’y faire des amis.» Le livre se clôt sur ces magnifique vers de Nazim Hikmet : «Les villes, mon, amour, sont grandes non par leurs rues / Mais par les poètes dont elles ont dressé la statue.» Les premières lignes de Dans les feux de la Cukurova : «Il y a des années, lors d’un voyage en train avec Kachar Kemal, celui-ce m’avait dit : chaque écrivain a sa Cukurova : Faulkner, Kafka ou Joyce aussi ont d’un certain point de vue écrit leur propre Cukurova. Nous bavardions, assis l’un en face de l’autre dans le train Paris – Avignon.» Éditions L’Esprit des péninsules 2001, repris en collection Point / Le Seuil. |
|
|
Liliana MAGRINI – Carnet vénitienC’est à un voyage à Venise un peu particulier que nous convie l’auteur, dans une Venise hors saison («les touristes sont décidément partis») qui montre un visage inhabituel, et qu’il faut savoir reconnaître et apprécier. «Il n’est pas toujours facile d’aimer Venise, l’hiver. Il y faut parfois quelque effort.» Autrement dit : aucun charme pour le touriste à cette époque. D’ailleurs «le palais des Doges est posé là, tout bête, sans racines, comme une boite à carillon minutieusement ajourée et vide.» Le soleil est jaunâtre, ou d’un gris translucide. Les ombres sont bleutées. L’eau est d’une opacité laiteuse, le ciel est transparent comme le verre. Sont-ce ces couleurs ou bien les ruelles trop étroites et l’absence de perspective, qui donnent l’impression que la ville est sans relief, sans espace, que «Venise est peinte sur une surface?» Ce livre est une petite musique de nuit, pleine de détails et d’images incertaines, de croquis. «Hier, place Saint-marc, sous une lumière d’hiver, des garçons emportaient sur leurs dos de très hautes piles de chaises en jonc tressé, semblables à des corps de libellules desséchés.» Plus loin c’est un autre ballet étrange : la danse des parapluie, quand on se croise dans des calli où il y a tout juste place pour un parapluie ouvert. Dans la ville «dépouillée comme un théâtre en plein jour» les vénitiens sont redescendus dans les rues, «comme pour en reprendre possession.» Et avec l’auteur, vénitienne de naissance, journaliste, amie d’Albert Camus et de Louis Guilloux, nous découvrons dans ces carnets écrit vers 1955, une Venise intime, sans doute peu connue des touristes que nous sommes trop souvent. Un livre charmant, étrange, méditatif, nostalgique, coloré. Les premières lignes : «Les touristes sont décidément partis. Pas un, sur le Campo SS. Zanipolo où depuis des mois, et hier encore, ils se déployaient par troupeaux, paissant la décoration en trompe-l’œil de l’hôpital.» Préface de Roger Grenier. Éditions Gallimard 2002, collection Le Promeneur.Liliana Magrini (1917-1985) fut journaliste de presse et de radio, en même temps que l'amie et la traductrice d'écrivains comme Albert Camus et Louis Guilloux. Elle a publié aux Éditions Gallimard un roman, La Vestale, en 1953. |
|
|