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le guide de lectures > les flâneurs émerveillés >> p6


De longues déambulations, des rencontres, une écoute, des échanges, un regard «de biais» sur les choses et le monde... pour ces écrivains voyageurs le temps ne presse pas, et le voyage est souvent une suite de petites découvertes qui font de grands bonheurs. Sur cette page:

Franck MICHEL - Voyage au bout de la route. Michel ONFRAY - Esthétique du Pôle Nord. Patrick BOMAN - Le Palais des Saveurs Accumulées. Trébizonde en hiver, suivi de La Stase du Léophore - EUGÈNE  – Pamukalie, pays fabuleux. Marcel SCHNEIDER - Paris, lanterne magique. Eugenio Montale - En France.

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«Nous avons inexorablement besoin des autres pour nous aimer nous-même, le voyage offre la chance et la route le moyen d’atteindre cet indispensable amour de soi.» Franck MICHEL - Voyage au bout de la route.


Déroutes & détours, l'association de Franck MICHEL pour une éducation au voyage.


 

 

Franck MICHEL – Voyage au bout de la route

«Nous avons inexorablement besoin des autres pour nous aimer nous-même, le voyage offre la chance et la route le moyen d’atteindre cet indispensable amour de soi.» Sous titré essai de socio-anthropologie, voyage au bout de la route est une somme sur le voyage, le voyageur et ses routes ; les routes mythiques ou mystiques, fascinantes ou meurtrières.

Si la planète a sérieusement rétréci, la route resterait l’ultime échappatoire. Dans la première partie: la route, mode d’emploi, Michel rappelle que «la route est avant tout une représentation de l’ordre et un symbole étatique. Ce qui n’empêche pas qu’elle soit pratique pour les usagers.» Si elle impose son usage, elle impose aussi un règlement. Prendre la route n’est donc pas forcément synonyme de pleine et entière liberté. Par ailleurs, on apprendra à différencier le vrai routard du faux. «Ce dernier possède deux caractéristiques notables: il a de l’argent et il n’est pas aventurier. C’est un sédentaire en vacances.» Le mythe en prend un coup ! Enfin, que ce soit à pied, à vélo, en auto stop, sur une route banale ou sur la route de la soie, sur une route touristique, une route politique ou guerrière, le voyage n’est pas sans danger.

La deuxième partie est consacrée aux chemins du monde. Routes mythiques, allées de la foi, itinéraires idéologiques et sentiers de la guerre : la Route 66, la piste Hô Chi Minh, la piste du Che ou la voie royale des Incas, les routes coloniales, la route de la soie, les routes des pèlerinages, toutes ces routes qui ne mènent probablement qu’a la rencontre avec soi-même. La troisième partie nous apprendra la différence entre nomade et vagabond, sédentaire et casanier. Le nomadisme, qui est la circulation à l’intérieur d’un territoire balisé (voir les Touaregs, par exemple), serait «une voie médiane, une quête d’un juste milieu à la mesure de l’homme.» Plus loin, la comparaison tourne autour de la route et la rue, du routard et du zonard. «La route est horizontale, la rue est verticale. La première est rurale, la seconde urbaine. La route s’ouvre sur le paysage, la rue s’enferme entre les murs.»

Aux Tsiganes comme aux travellers, aux vagabonds, aux touristes, aux vacanciers, aux routards, nomades, et autres zonards, aux réfugiés, la route propose finalement un «espace de vie, d’aventure, de loisir ou de survie» dont chacun bénéficie, use et abuse, mais sans vraiment rencontrer l’autre. Dans le monde confortable et sécuritaire d’aujourd’hui, le voyage ne serait plus «une porte entrouverte vers la rencontre avec l’autre et la découverte de l’ailleurs, mais un tourisme sécurisé et surprotégé.» Si l’on souhaite que la route soit encore ce qui «relie les hommes en connectant l’ici et l’ailleurs», il faudra que les usagers changent de comportement. Consommation et mondialisation ont en effet quelque peu égratigné les belles idées.

Un essai épais, mais facile à lire, et qui enchantera tous les voyageurs, en chambre ou ailleurs. Le ton est celui de la discussion buissonnière, et l’auteur et ses amis sont souvent les propres cobayes, les exemples de leurs thèses et argumentations. Ce qui nous entraîne dans de vraies anecdotes de routards. A lire absolument.

Les premières lignes : «Près d’un demi-siècle nous sépare de l’époque à laquelle ont été rédigés ces mots, extraits d’un ouvrage considéré à juste titre comme mythique par de nombreux voyageurs au long cours. (Il s’agit d’un extrait de l’Usage du monde, placé en exergue de ce chapitre.) L’univers du voyage, malgré les évolutions et les bouleversements qu’il a connus depuis, continue à fasciner et à véhiculer une certaine idée du bonheur, de la liberté, pour beaucoup de nos contemporains.» Éditions de l’Aube 2004.


«Dans les espaces au-delà du cercle polaire, le blanc et le silence, le minéral et le froid fabriquent une esthétique de la rareté, un temps dépouillé, sec et translucide.» Michal ONFRAY


 

Michel ONFRAY - Esthétique du Pôle Nord

Enfant, l’auteur demanda un jour à son père dans quel pays il aimerait aller. Au Pôle Nord répondit celui-ci. Trente cinq ans plus tard le jeu devient réalité, et Michel ONFRAY emmène son père au-delà du cercle polaire pour y fêter ses 80 ans. L’auteur est plus connu comme philosophe que voyageur. J’ai même quelques uns de ses livres dans ma bibliothèque car j’apprécie sa réflexion et sa pensée «hédoniste.»

On lira dans cet ouvrage de nombreuses informations sur l’évolution de la société dans ces régions où «jamais le sol ne dégèle (et où) la terre se refuse aux enterrements.» La température polaire est inhumaine et pourtant on y vit. «Le spectacle de la nature immense et vierge confine au sublime.» Une sorte d’état des lieux actuels, des us et coutumes des Inuits, chez lesquels comme dans bien d’autres endroits du monde la télé a remplacé les veillées, et le supermarché subvient aux famines d’une autre époque. L’auteur étant un virtuose des mots, des concepts, de la pensée, les phrases sont souvent aussi belles que les paysages. «Dans les espaces au-delà du cercle polaire, le blanc et le silence, le minéral et le froid fabriquent une esthétique de la rareté, un temps dépouillé, sec et translucide.» La comparaison des paysages arctiques avec la musique de Webern, «magicien du ciselage, de la rareté, du minéral concentré, du maximum exprimé par le minimum» est réjouissante. Il s’agit bien d’un ouvrage «philosophique et visionnaire» comme l’écrit Jean MALAURIE dans Le Monde du 15/02/2002. Avec les risques ou inconvénients inhérents : on peut, comme cela m’est arrivé, avoir du mal à entrer dans ce livre, qualifié de «voyage philosophique sous les auspices d’un genre d’ethnologie hédoniste». Que ces termes ne vous effraient pas.

Les premières lignes : «Avant le temps, quand rien ne permet le repère, alors que tout interdit l’archéologie ou la généalogie, la pierre triomphe absolument. Sans les hommes qui rendent possible le réel par la conscience qu’ils en ont, la géologie impose une durée inconcevable, une éternité incarnée, une immortalité prisonnière de formes dures, redoutables et muettes.» Éditions Grasset 2002. Photographies d’Alain SZCZUCZYNSKI. Paru en Livre de poche en mars 2004.

Michel Onfray, né en 1959, a écrit une vingtaine de livres dans lesquels il formule un projet hédoniste éthique (La sculpture de soi, prix Médicis 1993), politique (Politique du rebelle, 1997), érotique (Théorie du corps amoureux, 2000), pédagogique (Antimanuel de philosophie, 2001), épistémologique (Féeries anatomiques,


Patrick Boman - Le Palais des Saveurs-Accumulées

C'est un bouquin en trois parties, fait de courtes annotations et d'impressions qui semblent prises sur le vif. Un: la Chine et ses saveurs culinaires. Autrement dit, pour un béotien, le bol de nouilles sous toutes ses versions. En voici une. «Assiette de nouilles à la sauce de soja, un soupçon de porc frit, concombre, persil, piment. Le calme de l'après-midi, et un goût de revenez-y. Dommage que le ventilo déchaîne une tempête d'équinoxe à souffler la toiture.»

Deux: l'Indonésie, Bali, Sumatra, Djakarta et leurs hôtels. L'espace vital du voyageur. Très variable. Un exemple: «Pas de fenêtre, juste une lumière filtrant d'une tôle plastique. Le lit est de type stalag, le plafond perd ses écailles. Pour le prix il serait honteux de maugréer.» Trois: Paris à travers ses restaurants chinois. On revient au bol de nouilles et on frise l'indigestion. A lire, donc, si vous aimez la cuisine chinoise, ou si vous voulez la découvrir, ou si vous allez traîner du coté de Bali.

Les premières lignes. «Pékin. Le premier soir. Dans le quartier sud-est, près d'un square, une avenue bordée de rares lumières. Chant dans l'obscurité, cordes aigres-douces, auditoire attentif. Une roulante, une table et deux bancs sous une lampe. Soupe de ravioli de porc, menus, délicats, soulignés de petites crevettes séchées et d'un soupçon de persil. Le bouillon, trop rallongé de louches d'eau bouillante, tempère l'enthousiasme.» (Éditions le Serpent à Plumes 2000.)

Lire aussi: Trébizonde en hiver (Serpent à plume 2003): Thé de bœuf, radis de cheval (1999) ou comment se rendre de la gare Montparnasse à la gare de l'Est, en passant par Roscoff, Cardiff, l'Afrique et l'Amérique du Sud, la Polynésie, Singapour, la Jordanie et la Turquie!


 

Patrick BOMAN – Trébizonde en hiver, suivi de La Stase du Léophore

En route vers l’Orient. Yougoslavie, routes du Monténégro, Bulgarie, la Grèce un an après le coup d’état des colonels ; le pont sur la Maritza en mob-stop. Enfin, la «rude Turquie de l’époque.» A Istanbul, «les négociants calamistrés du Grand Bazar se répandaient en courbettes devant des occidentaux à la mise pour le moins négligée.» Les porteurs d’eau que l’on ne voit plus aujourd’hui que sur des photos en noir et blanc, tendent un gobelet. La Corne d’or n’est, aux yeux de Boman, qu’un «cloaque aux entrepôts en ruine» et le café Pierre Loti «un attrape touriste.» Topkapi, le Bosphore, la Marmara, Istanbul toujours: «au soir, une brise se lève et mêle fumées, poussière, journaux, moineaux et musique.»

Continuer ce voyage. La Turquie, la mer Noire. «On nous désignait l’Ararat, ses neiges éternelles, son arche de Noé, ses brigands, ses ours.» Chypre, Nicosie. Toujours le regard vif et clair de Boman, et des phrases sans appel, à l’humour acerbe: «A Dubrovnik, les touristes, gens d’esprit, lançaient dans l’eau huileuse du port des pièces à l’intention d’enfants en loques qui plongeaient illico.» Langue précise, et toujours ces télescopages qui rendent les description un peu surréalistes: «Près de la station de taxis collectifs, un colporteur se faufile entre les minibus et les Chevrolet extra plates en balançant une guirlande de ceintures orthopédiques et en psalmodiant.» Des notes de voyages en Turquie sans date, d’autres de 1992. Et un bref texte sur la Grèce balkanique. Mais surtout intéressant pour la Turquie.

Les premières lignes: «Il devint séant, à la fin des années soixante, de jeter sa gourme en délaissant Pornichet pour l’Hindoustan par voie de terre. Jusqu’à la frontière yougoslave, rien que de su, quoique plaisant. Là, sitôt franchie la barrière, l’Orient s’annonçait.» Éditions Le Serpent à plumes 2003.

Le point de vue de l'éditeur. Loin des plages ensoleillées et des derviches tourneurs, Patrick Boman parcourt les rivages turcs de la mer Noire, là où Orient et Occident se rencontrent. Puis, dans un texte bref, il dévoile pour nous une Grèce balkanique, gelée et grisâtre. Observateur scrupuleux et pudique, l'auteur de Palais des Saveurs-Accumulées et de Thé de bœuf, radis de cheval nous livre dans une langue précise et brillante deux récits sans angélisme. Avec cet humour savoureux, jamais cynique, qui le caractérise, il s'impose comme un maître du récit de voyage.

A lire aussi

Dictionnaire de la pluie

Le point de vue de l'éditeur. Acides, Aïnous Apollinaire, Barbe (sainte), Bâton de pluie, Bretagne, Comanches, Comédie musicale, Comptines anglaises, Cook, déluge, Dépression, Foudre, Grenouille, Haïti, Hydrométrie, Juillet, Kurosawa, Lexique, soninké, Loti, Lune, Maori, Mariage, Mousson, Parapluie, Paris, Pluviôse, Rhumatismes, Simenon, Tarahumara, Tolkien, Vaudou, Venise, Western, Zola.... Voici quelques unes des entrées de ce dictionnaire où il pleut à chaque page. On s'y promène, rincé et ravi, entre crachin et cyclone, inondation et sécheresse, et malgré tout sans précipitation. Subjectif et savant, onirique et factuel, plein de saveurs et de rigueurs, il permet de tout savoir d'un phénomène atmosphérique essentiel : la pluie, ses dieux et ses caprices, ses saints et ses légendes, ses danses et ses chants, ses absences.

Ethnologues, folkloristes, mythologues, poètes et écrivains, météorologues... tous nous révèlent ces mots chargés de nuages et annonciateurs d'éclaircies comme s'il en pleuvait. Agrémenté d'illustrations de Romain Slocombe, cet étonnant dictionnaire, par sa poésie et sa fantaisies, irrigue notre imaginaire. Le Seuil 2007. Illustrations de Romain Slocombe.


EUGÈNE  – Pamukalie, pays fabuleux

«A partir de maintenant, ce sera moi qui décrirait les villes, avait dit le Khan, et toi, dans tes voyages, tu vérifieras si elles existent.» Italo Calvino.

En principe ce site ne traite pas des guides de voyage. Celui-ci est une exception, comme est exceptionnel le pays décrit : la Pamukalie, assez difficile à localiser sur un atlas. Mais puisque le guide existe… Et comme tous les guides de voyage, celui-ci commence, après les formalités et conseils «avant de partir», par quelques considérations générales, notamment sur les us et coutumes du pays. Et la Pamukalie ne manque pas de coutumes, ni plus ni moins étranges qu’ailleurs. Comme le « regarde toi venir », qui veut que votre hôtelier vous offre un verre au café situé en face de l’hôtel, pour que vous puissiez ainsi observer les arrivants, dont vous faisiez partie il y a quelques instants. Autre bizarrerie : les toilettes publiques, à la vue de tous. Mais des masques sont disponibles pour se cacher le visage. Géographie, population, religion, arts, langue, politique : tout est précisé, et le voyageur dispose de toutes les informations utiles.

Chaque ville a ensuite son chapitre. On visitera Kibrit, où l’on achètera des nougats roses de la taille exacte de sa langue. On ne manquera pas la fête de la chemise, le 8 août, au cours de laquelle on regardera la Pamukals arracher leur chemise, la tenir en l’air d’une main, et de l’autre y vider le chargeur de leur pistolet. A ce moment-là ne prenez surtout pas de photos. A Pahar, «sur le trajet historique des caravanes descendues de Constantinople pour rejoindre Damas», on tentera de se repérer dans les rues «faites d’alignements de boutiques sur roulettes, d’échoppes transportables à dos de mulet.» Tant que tout est stable, tout va bien. Mais attention, quand tout se met à bouger, «les quartiers se disloquent ; les rues déménagent ; le centre ville se retrouve soudain en banlieue.»

Les villes du littoral, de la montagne et du désert sont bien décrites. On y trouvera un choix d’hôtels et de restaurants, avec leurs caractéristiques, et toutes les activités ou manifestations à ne pas manquer. Musée des Grandeurs minuscules, bibliothèque de la lettre «S», vielles pierres, village abandonné, le château inversé de Tehkred  : le Pamukalie est riche pour le voyageur curieux, et ne demande qu’à exister. Vous laisserez-vous tenter ?

Les premières lignes : «Au cœur du Proche-Orient en pleine effervescence, la Pamukalie devient une destination tout à fait crédible. Depuis la fin 2001, le pays s’est enfin débarrassé de son dictateur, qui l’avait isolé de la scène internationale pendant trois quarts de siècle.» Éditions Autrement 2003, collection passions complices.


Marcel SCHNEIDER - Paris, lanterne magique

Il s’agit d’un recueil de récits de treize promenades faites dans Paris. Mais c’est une visite un peu particulière à laquelle l’auteur nous invite. Une visite de ses (ces) «lieux magiques, qui ne possèdent cette vertu qu’aux yeux de certains», de sa Jérusalem céleste à lui. Et «qu’elle n’ait jamais existé que dans mes songes ne m’empêche pas d’en décrire les mystères et les secrets.»

Nous suivons donc l’auteur dans ses souvenirs littéraires et historiques. Nous le suivons également dans les rues de la ville, dans ses venelles, devant des murs sur lesquels une plaque rappelle parfois un fait aujourd’hui quelque peu oublié. Quand il y a encore des murs. Ce qui n’est pas toujours le cas. Que reste-t-il de la maison de Cagliostro, de l’hôtel de Doyenné, où Nerval et Gautier se retrouvaient ? Et les Feuillantines de Victor Hugo ?

Voyage nostalgique, pour l’écrivain, dans un «instant qui passe et (qui) réunit le passé, le présent et l’avenir». Voyage raison d’être, aussi, pour l’homme. «C’est une façon de narguer la mort. Je sais que je mourrai dans peu d’années, j’écris mes vies antérieures pour me prémunir contre cet événement déplorable. L’instant divinisé ne peut être sauvé du néant que par la mémoire. A quoi bon vivre si rien n’accroche le souvenir ? »

Suivons donc l’auteur, Cours-la-Reine, 19, rue Visconti, 14, rue de l’Ancienne comédie, dans la chambre bleue d’Arthénice, 18, rue Saint Claude, à la Petite Chaise, aux Feuillantines, sous le passage des Panoramas... sur les traces de Madame de Rambouillet, Voiture, Racine, et bien d’autres.

Les premières lignes. «L'instant qui passe réunit le jadis, le présent et l'avenir. Il n'est rien par lui-même, mais il réunit tous les temps comme la cantate de Jean-Sébastien Bach qui porte ce nom. Et moi qui vit cet instant fugitif, labile, insaisissable dans sa toute-puissance et sa fragilité, je suis aussi de tous les temps.» (Grasset 1997.)

A lire aussi: Marcel Schneider est né en 1913 à Paris. Agrégé de lettres, il enseigne à Rouen et à Paris avant de se consacrer uniquement à la littérature et à la musique. Il a publié des études sur Schubert, sur Wagner, sur le romantisme allemand. L'Éternité fragile, mémoires intimes en plusieurs volumes, en Livre de poche, sont vivement conseillées.


Eugenio Montale - En France. Éditions La Fosse aux Ours 2004


Eugenio MONTALE - En France

Ce livre regroupe vingt correspondances de MONTALE, écrites entre 1950 et 1962, quand l’auteur, prix Nobel de littérature en 1975, était journaliste au Corriere della Sera. Mélange d’actualité et de souvenirs culturels. L’esprit un brin anticonformiste de Montale permet d’avoir une vision des choses un peu décalée, avec souvent le détail qui tue. Ainsi cette description de Braque qui se termine par «A ses pieds des pantoufles molletonnées.»

«Nous sommes tous de gros crabes s’acharnant sur les viviers d’huîtres» écrit-il à Saint Malo devant la table d’un restaurant. Tout en constatant déjà que «plus le monde se centralise et s’uniformise, plus naissent les tentatives de résistance des divers séparatismes culturels.» Plus loin, rien de mieux qu’une comparaison hardie pour faire comprendre la peinture de Braque: entre «la brocante produite par des siècles de civilisation unitaire et centralisatrice» que l’on peut trouver au Marché aux puces, et «les mêmes objets assemblés et aplatis» en des compositions qui sont des nature mortes aussi légitimes que celles de Cézanne ou Chardin.

On croisera André Suarès aux Baux, «joyau provençal dont le renom n’a pas franchi les limites d’un cercle de connaisseurs», aussi décrit comme «une île sans mer, une île surgie de la plaine.» On fera connaissance avec Charloun Rieu, le seul poète paysan à s’exprimer dans la langue des paysans. Un savoureux portrait. On restera en Provence, du coté d’Aix, Arles, sur d’autres pas, ceux de Mistral, Cézanne, Van Gogh. Puis on partira pour Dieppe, Cabourg, Deauville, Honfleur, où Baudelaire a composé l’Invitation au voyage… des endroits «qui ont appartenu à la vie mondaine et à la littérature.»

Un voyage dans la France des années 50, est surtout un voyage artistique, mais aussi un peu touristique. Avec ce dernier petit détail: «On rencontre sur la route des véhicules invraisemblables, parfois des tricycles pourvus d’un capote transparente, peint en couleurs vives, qui les fait ressembler à des moustiques ou à des sauterelles. L’un contenait un homme et un singe.»

Les premières lignes «Au zoo de Strasbourg, chaque cigogne porte un écriteau expliquant les raisons de sa détention: trop faible pour partir, tombée du nid, blessée par un insensé, tombée malade, etc. La cigogne est sacrée en Alsace et, me semble-t-il, dans tous les pays rhénans. Celles de Strasbourg vivent dans des cages sans toit dont elles pourraient fort bien s’évader, à supposer qu’elles soient guéries; mais elles n’y songent même pas.» Éditions La Fosse aux Ours 2004.


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