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le guide de lectures > les flâneurs émerveillés >> p7


De longues déambulations, des rencontres, une écoute, des échanges, un regard «de biais» sur les choses et le monde... pour ces écrivains voyageurs le temps ne presse pas, et le voyage est souvent une suite de petites découvertes qui font de grands bonheurs. Sur cette page:

Daniel RONDEAU - Alexandrie. Istanbul - Gil JOUANARD – Venise en clair obscur. Christian GIUDICELLI – Fragments tunisiens. Olivier BARROT - Je ne suis pas là. Bernard SIMEONE - Acqua Fondata. Philippe JACCOTTET - Tout n’est pas dit. Joël VERNET - Au bord du monde - Petit traité de la marche en saison des pluies. Jean-Paul CARACALLA – Vagabondages littéraires dans Paris. Marc DELOUZE - C'est le monde qui parle.

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«Un bestiaire d'histoire et de mémoire. Le sillon du destin et des volontés passagères sur l'écorce du monde.» Daniel RONDEAU - Alexandrie


Daniel RONDEAU - Alexandrie

Un jour, en 332 avant J-C, au retour de ses conquêtes, un homme s'arrête sur une bande de sable. Du haut de son cheval, Alexandre jette son manteau à terre et s'écrie : «c'est ici !» Et c'est ainsi que naît Alexandrie... Depuis elle a vu passer bien des siècles et bien des hommes illustres. Et Rondeau nous dresse le portrait de cette ville à travers son histoire, ses personnages et ses lieux. Parmi les lieux célèbres, le phare, bien sûr. C'est à un grand voyageur, Ibn Battûta, que l'on doit le dernier témoignage visuel. Depuis : plus rien. Il n'existe plus et pourtant on le voit encore. «C'est que le phare appartient à cette espèce peu commune des grands monuments morts qui révèlent l'invisible», écrit Rondeau. Et la bibliothèque. Dont la mission était tout simplement de «rassembler les livres des quatre coins de la terre». Parmi les gens qui passèrent par Alexandrie il en est de très illustres. En voici une liste, par ordre de passage.

Antoine et Cléopâtre, vous souveniez-vous que c'est dans cette ville qu'ils se suicidèrent ? Mais au fil des siècle elle perd de sa superbe. Et quand Bonaparte et l'armée d'Égypte y arrivent, ils ne trouvent que «les débris d'une cité autrefois illustre et florissante». Elle reçoit néanmoins la visite de Champollion (1828), puis de Gobineau. Au début du siècle les frères Lumière y projettent des images animées. Puis vinrent les écrivains. Forster en 1915. Cavafy, qui habite au dessus d'un bordel. Et Laurence Durrell, qui écrira le célèbre Quatuor d'Alexandrie. Enfin, Jean-Yves Empereur, l'archéologue au nom prédestiné, qui redécouvre Alexandrie la Magnifique. Voilà ce que nous raconte Daniel Rondeau : «un bestiaire d'histoire et de mémoire. Le sillon du destin et des volontés passagères sur l'écorce du monde.»

Les premières lignes. «La première fois que je suis venu à ALexandrie, j'étais parti du Caire en bus. Je m'étais imaginé, en achetant mon billet pour une poignée de livres égyptiennes, que j'allais voyager dans un de ces vieux véhicules où les passagers s'entassent avec leurs chèvres et leurs poules comme on en voit un peu partout en Orient...» (NiL éditions, 1997. Folio 3341.)

A lire aussi: Daniel Rondeau est écrivain et critique littéraire à L'Express. Il a reçu le prix Paul-Morand de l'Académie française en 1998 pour l'ensemble de son œuvre. Il a publié des livres sur deux autres villes: Istanbul et Tanger et autres Marocs, aux éditions Nil.


«Où es-tu ? me demande-t-elle. Sur la plus haute tour de Yedikule ? Que vois-tu ? – Toute la ville, toute la mer, toute la Terre…» Istanbul - Daniel RONDEAU


Daniel RONDEAU - Istanbul

«Où es-tu ? me demande-t-elle. Sur la plus haute tour de Yedikule ? Que vois-tu ? – Toute la ville, toute la mer, toute la Terre…»

Istanbul est le terme d’un voyage commencé il y a plus de quinze ans, après Alexandrie et Tanger. «Trois villes charnières sur l’écorce du monde, les trois portes de la mer où navigua Ulysse.» Daniel Rondeau raconte, dans un style simple, ce qu’il voit, ce qu’il lit, ce qu’il vit, dans cette ville mythique, la Sublime Porte.

Istanbul aujourd’hui, la mer de Marmara, le Bosphore, les rives, le détroit. Incontournables. Promenades au hasards des rues. La poésie, d’abord : «Sur le Détroit, l’agitation grandit. Yachts, ketchs, barques, cargos, caïques, hors-bord se bousculent dans une vapeur d’or rose. (…) La nuit damassée de lumières vole d’une rive à l’autre, légère et bleue.» La réalité, ensuite : un million de clandestins, ou sans-papiers, des «ombres administratives» en attente d’un départ pour un «paradis occidental.» Plus loin, d’autres quartiers, dont les noms sont plus ou moins connus de tout amateur de foot : Galatasaray et Fenerbahçe, qui tiennent une grande place dans la vie de la cité, «comme autrefois les deux factions de l’Hippodrome dans le quotidien des habitants de Byzance.» Dans cette ville riche et bigarrée, on y croise des gens simples et d’autres, comme ce garçon qui peut réciter l’œuvre d’Eluard en turc, ou ces passionnés du marché aux pigeons voyageurs.

Istanbul hier. Constantinople, Byzance. Trois noms célèbres pour une même ville, du coup inoubliable. «Un matin de l’hiver 324, Constantin fait le tour de la ville qui se nomme encore Byzance, à pied, une lance à la main, pour marquer le tracé de la future muraille.» Constantinopolis. La capitale de l’Empire Romain d’Orient. Puis Istanbul, au XVIeme. Soliman fleurit la ville d’une fleur encore inconnue en occident, la tulipe. Plus tard, au siècle dernier, on y croisera le commandant Julien Viaud, alias Pierre Loti, dans une effervescence d’académiciens, de diplomates, d’ambassadeurs et de sultanes.

Istanbul demain… On en parle beaucoup, ces temps-ci. Quels avantages à faire partie de l’Union Européenne ? Réponse d’un autochtone : « – Ils feront les eaux plus propres, et le poisson reviendra, ils ont déjà commencé avec le Danube. Ici, chacun n’en fait qu’à sa tête. C’est l’Europe qui sauvera le Bosphore, sinon le Bosphore mourra, et nous aussi.»

Les premières lignes : «Je demande au peintre Komet si Istanbul lui avait manqué quand il était arrivé à Paris, en 1971, avec sa bourse d’étudiant des Beaux-Arts. C’est le Bosphore qui me manquait, me répond-il ; surtout au début. Je sautais sur mon vélo et j’allais voir couler la Seine, le matin.» Éditions Nil 2002, repris en Gallimard / folio.


Gil JOUANARD - Venise. L'Archange Minotaure 2006.


Gil JOUANARD est le président de l'association Chemins Faisant, qui vient d'être créée pour mainteni la mémoire de Jacques Lacarrière. (Le Monde des livres du 31 mars 2006)

Gil JOUANARD – Venise en clair obscur

Jouanard est le genre de voyageur qui «tourne le dos à la foule giratoire.» Ce qui a priori n’est pas simple à Venise, dans le «flot touristique et matrimonial.» Mais l’auteur a plus d’un tour de vaporetto dans son sac et bientôt, à qui sait la trouver, s’offre une autre Venise, plus intime, plus simple, mais tout aussi intéressante.

On l’aura compris : la Venise de Jouanard n’est pas celle de tout le monde. «C’est que la force des lieux s’expriment d’abord par leur aptitude à se dégager des idées les plus couramment partagées.» D’abord: ne pas utiliser une gondole, qui est «moins un moyen de transport qu’un accessoire factice.» Venise se découvre à pied. Et un peu au hasard. D’ailleurs c’est bien connu : se perdre aide souvent à la découverte. «Le risque ? Louper la façade nec plus ultra, l’église au retable précurseur, le pont ou la placette à ne pas manquer La belle affaire!»

Nous suivons facilement l’auteur dans ses «errances empreintes d’érudites rêveries.» Il nous raconte l’Histoire: comment et par qui ont été colonisés ces «instables et malsains marécages de la lagune», ces espaces «où la charge des cavaliers sauvages se fût enlisée.» Il nous raconte la petite histoire des ponts, des « bouches du lion », ces « boites aux lettres de l’infamie», des noms de lieux, ces Campo, calle, sotoporteghi et autres fondamenta… Il nous parle de lui-même, enfin, car «Venise vous ramène toujours à l’inconnu qui se tapit au fond de vos intimes replis intérieurs.»

Un autre regard sur Venise, assurément un regard à connaître. Un petit livre au riche contenu, superbement illustré, une belle invitation au voyage. Une écriture « franc-parler » qui peut surprendre, mais qui rythme bien cette courte promenade.

Les premières lignes : «On ne rêve, n’imagine, et peut-être même ne connaît jamais si bien un lieu richement connoté, devenu authentique corps de songes mythologiques, qu’avant de l’avoir vu pour la première fois, et d’en avoir fait se confronter la réalité et la représentation mentale qu’on en avait nourrie des années durant avec soi, voire avec vénération » Dessins aquarellés de J-C DONNADIEU. Éditions L’Archange Minotaure 2006.

Gil JOUANARD a également publié chez le même éditeur dans cette collection « les Portes Clandestines », un Istanbul et un Prague. Chez Phébus: Un Journal, Moments donnés 1965- 1995 ; et La Saveur du monde, une promenade avec les «amis.»


«A l’aube, les oiseaux me réveilleront: c’est la règle, au bout du monde.»


Christian GIUDICELLI – Fragments tunisiens

Christian Giudicelli nous apprend qu’il ne prend pas toujours la plume avec un enthousiasme débordant: «Déjà écrire ce n’est pas drôle mais décrire c’est l’enfer.» A ses yeux seuls des Gracq ou des Stevenson arrivent à montrer quelques chose. Les autres l’ennuient. Et «quand il s’agit de recomposer une atmosphère, j’ai toujours du mal à choisir mon début.»

Pourtant, ce «paysage de lac salé avec ses nappes d’eau violacées», cette «fantomatique chaîne de montagnes roses» autour de Kebili, gros bourg du Sud, ne sont pas d’un mauvais effet. Non plus que les éloges: éloge des mobylettes tunisiennes à Gabès, ces mobylettes «non entravées, qui plaident pour une civilisation encore aimable» ; éloge du chameau, sur une piste près de Nefta, «qui semble considérer gens et choses d’ici-bas avec l’ironie un peu dédaigneuse de celui que rien n’étonnera.» Et cette localité de Nefta lui permet de rappeler à nos mémoires les subtiles mélodies de Jacques IBERT, compositeur un peu oublié.

La lecture de Salammbô ennuyant l’auteur, CG se rend à Carthage pour voir. Pour voir «un chéchia d’un rouge terni.» A Sidi-Bou-Saïd, le Saint-Tropez maghrébin, il comprend que «les tunisiens ne condamnent pas ceux qui tranchent sur leurs habitudes, ils les tolèrent, façon la plus généreuse de les neutraliser.» A Tunis ou ailleurs «tous les chauffeurs de taxi racontent leur vie. Toutes leurs vies se ressemblent. Toutes leurs femmes sont des beautés.» Dans la Tunisie profonde, le nom des rues n’est pas toujours écrit en français. Ce qui donne l’impression de se croire davantage à l’étranger. A Bizerte, «les voiles des femmes flottent dans l’air léger.» Léger ennui à Tabarka.

Passent aussi Tunis, Tozeur, Kairouan, des oasis et des palmeraies, des mosquées, des hôtels, des routes et des pistes, des villes, des quartiers. Des ruelles et des souks. Et bien sûr des portraits. Et tout ça nous donne la Tunisie de Giudicelli. L’auteur a souvent voyagé dans ce pays, et au fil de ses voyages a engrangé pas mal d’images, de sons, de souvenirs, dont il livre ici maints exemples dans de petits textes faciles, brillants, riches, émouvants, drôles, ce qui en fait un livre attachant.

Les premières lignes : «Dans son instructif récit de voyage autour de la Méditerranée Les Colonnes d’Hercule, Paul THEROUX raconte la tentative d’arnaque qu’il a subie à Tunis, dont il s’est tiré sans bourse délier. Un certain Ali, personnage on ne peut plus aimable, l’entraîne dans les souks : il  y a une attraction spéciale ce matin, le marché aux tapis berbères. » Éditions du Rocher 1998, repris en Gallimard / Folio, mars 2005

Christian Giudicelli est né à Nîmes. Collaborateur à France-Culture, romancier et auteur dramatique, il a reçu le prix Renaudot en 1986, pour son roman Station balnéaire. Il dirige la collection La fantaisie du voyageur aux Éditions du Rocher. Il est aussi conseiller littéraire aux Éditions Gallimard et membre du comité de lecture. Autre récit de voyage : Quartiers d’Italie (Folio Gallimard)

Musiques: Les Escales de Jacques IBERT.


«Pour écrire, il faut partir. Je ne suis pas là, je reviens.» Olivier BARROT.


 

 

Olivier BARROT – Je ne suis pas là

«Pour écrire, il faut partir. Je ne suis pas là, je reviens.»

Le seul exotisme qui vaille est celui de la curiosité. Aussi, Olivier Barrot a décidé d’aller voir partout. Il ne choisis pas ses destinations selon l’ordre alphabétique, mais presque. A moins qu’il ne soit poussé, comme il l’écrit, «par la jalousie, qui motive les départs.» tant qu’il y aura, sur la carte du monde, des zones où il n’a pas encore mis les pieds, il repartira.

Il a déjà pas mal de choses à raconter, au fil des capitales de l’Asie centrale, Samarcande, Bichket, où des taxis Mercedes, des 4X4 et des BMW croisent des charrettes à bras ; sur les villes allemandes comme Tübingen ou Heidelberg, où l’on croise Walter Benjamin, où «une allée de platane rend tangible le Romantisme allemand»; de Vilnius à la Polynésie, le plus beau pays du monde ; en Normandie et ses «chemins creux entre pommiers et haies d’églantine, vaches ensommeillées. Le gui sur les branches, les ombellifères sur le bord des routes, les petites maisons à colombage…» On ira aussi à Pékin, à Casablanca, au Costa Rica, à Bordeaux.

Pas d’esbroufe, pas de grandes envolées lyriques pour attirer le chaland : Barrot donne dans la demi teinte, dans les «atmosphères d’heures creuses.» Il peint par petites touches, dans les tons pastels. Un immeuble est «légèrement décati», car «il faut bien malgré tout que le temps imprime sa marque», et Venise est plongée «dans un brouillard couleur perle comme une suspension effervescente.» Les parfums sont «celui des foins coupés au cœur de l’été, celui des bois mouillés au long de l’automne.» L’auteur préfère les heures creuses et la basse saison. «Dans les fauteuils profonds du hall du Beau-Rivage, que faire sinon contempler le lac en écoutant du Vivaldi ?»

Même s'«il faut bien aussi que le voyage inquiète», ce livre est plutôt une célébration du départ et de l’ailleurs. Au fil d’une trentaine de petits récits, des bords de la Seine aux mers du Sud, une petite musique sympathique vous entraîne dans des rêves d’absences et d’ailleurs. A consommer sans modération, aucun risque d’indigestion.

Les premières lignes : «Si la fée des songes, de l’enfance et des contes m’avait effleuré de sa baguette, ce n’est pas l’éternité ni la fortune que j’aurais demandées, mais l’ubiquité. Elle seulle m’aurait conféré la possibilité d’être l’autre, ailleurs, d’épuiser la liste finie des pays, des films, des romans.» Éditions La Table ronde 2004.


Bernard SIMEONE - Acqua fondata

Lectures, rencontres ; portraits, paysages : c’est par petites touches, de courts textes, avec une grande liberté et une érudition certaine (mais loin d’être ennuyeuse) que Bernard Simeone écrit une sorte d’autoportrait voyageur. En premier lieu il faut admettre que «jamais l’Italie ne console de rien, elle change simplement la donne.» Ensuite accepter de se laisser emporter dans cette Italie contemporaine. Un jour, Turin est une cité vide, mais à un autre moment ses balcons, qui ornent à la fois l’intérieur et le rue, sont « les plus précieuses de ces choses. » A Florence, vue de loin, depuis les oliveraies, «on ne pressent pas combien la ville est violente, et que ces rues étroites sont plus inquiétantes que belles.» A Rome ou ailleurs, on croisera Claudio Magris ou Elias Canetti, Anna Maria Ortese ou Arturo Benedetti Michelangeli, Michelangelo Antonioni. Littérature, cinéma, poésie, sont au rendez-vous, et forment sans doute cette «eau profonde», du nom d’un village du mont Cassin.

Belles pages sur l’esprit des lieux, qui pourrit bien rester graver en pénétrant d’autres espaces. L’esprit de Ferrare a-t-il laissé une trace dans des symphonies enregistrées dans cette ville, ou dans un film tourné ici ? Bernard Simeone, écrivain, poète et romancier, critique littéraire, directeur de la collection de littérature italienne, «Terra d’altri», chez Verdier, et traducteur de littérature italienne contemporaine (poésie notamment), est décédé en 2001.

Les premières lignes : «Comment croire que ces contours devenus lieux communs, cette botte, cette péninsule – mots dont on voudrait écarter le cliché – peuvent encore se prêter au désir ? C’est l’amour incrédule qui convainc de faire glisser un doigt, du nord au sud, par delà les Alpes, sur une lignes où des noms éveillent et détruisent d’un même éclair le paysage.» Editions Verdier, 1997.

Pour aller plus loin: http://www.editions-verdier.fr/france/auteurs/simeone.htm


«Comment établir une vérité unique sur quoi que ce soit, quand un simple changement de distance, une modification de la lumière altèrent le monde que nous croyons le mieux connaître?» Philippe JACCOTTET


Philippe JACCOTTET - Tout n’est pas dit.

« Croire que tout a été dit et que l’on vient trop tard est le fait d’un esprit sans force, ou que le monde ne surprend plus asses. » Des hommes comme des contrées, « une richesse en découle comme d’une intarissable source. » C’est ce que Philippe Jaccottet va montrer dans ce recueil.

Rédigés entre 1956 et 1964 pour un petit journal suisse, ces billets nous invitent donc à rencontrer quelques personnages connus (Roud, Claudel, Arland), mais aussi de parfaits inconnus, comme cette dame de ménage, un notaire de province ou des voyageurs dans un train, aux portraits souvent touchants, brossés en quelques lignes. On lira également des considérations personnelles sur les paysages, sur un aspect particulier, un endroit précis, discret, au rythme des saisons ou des voyages.

« Comment établir une vérité unique sur quoi que ce soit, quand un simple changement de distance, une modification de la lumière altèrent le monde que nous croyons le mieux connaître ? » Cette phrase peu s’appliquer aux hommes comme aux choses. Il ne s’agit pas d’un récit de voyage, mais de petits textes en prose, agréables et faciles à lire. Par un auteur plus connu comme poète. Et qui avoue une certaine conception du voyage : « Je ne suis jamais allé en Grèce, et ce n’est pas cela qui compte. Comme on craint d’aller au cinéma voir un livre que l’on a beaucoup aimé défiguré par des concessions, j’aurais trop peur des mensonges du tourisme, des erreurs de perspective des voyages trop rapides. »

Les premières lignes : « J’aime sortir de la maison, descendre au village quand beaucoup de volets sont encore fermés sur des gens qui sans doute s’habillent en geignant. Tout est encore dans les vapeurs du songe ; il faudra plusieurs heures avant que les lumières de la raison les dissipe et révèle les moindres détails du paysage. » Édition Le Temps qu’il fait 1994.

Philippe JACCOTTET est l'un des grands poètes contemporains. Il est l'auteur de nombreux recueils de poésie, d'une correspondance et d'une biographie de Gustave ROUD (Seghers)


«Écrire, marcher, c’est apprendre à s’armer contre l’impatience.» Joël VERNET


Joël VERNET - Au bord du monde

«Il nous suffit de très peu pour nous sentir vivant sur la terre.»

On a beau avoir «usé ses guêtres dans les coins les plus reculés de la planète» on éprouve toujours «le besoin impérieux de remettre ses pas d’adulte sur ses pas d’enfant .»
Le premier chapitre s’intitule «de la Margeride à l’infini» et donne une bonne idée de ce qui va suivre. Un lieu dont «le silence est la seule langue», un pays où «l’Ailleurs, de tout temps, fût à nos portes», la mémoire -«la Margeride fut mon premier désert»- , le présent. Les souvenirs et les révélations : «le pâturage est le lieu par excellence de la méditation. Oui, je l’avoue, j’ai tout appris en surveillant les bêtes.»

Pas un récit de voyage, mais une méditation : «écrire, marcher, c’est apprendre à s’armer contre l’impatience.» Des rappels du passé. Le père parti trop tôt, lui qui pensait que «rien n’était envisageable avec moi puisque je préférais les études à ses brebis.» C’est un superbe texte, très facile à lire. Les phrases sont gracieuses, longues, chantantes, mais aérées par une ponctuation qui respire, qui ralentit la lecture, pour que le lecteur s’imprègne mieux du texte. Et puis nous sommes tous comme le narrateur. Nous avons tous un passé et des souvenirs. L’identification est facile.

Les premières lignes : «Durant la nuit, il a neigé sur les sommets des montagnes toutes proches alors que le cerisier, dans le petit jardin, est nu, vêtu seulement de ses premiers bourgeons.» Collection Terre d’encre, éditions du Laquet 2001.


Joël VERNET - Petit traité de la marche en saison des pluies

De quoi s’agit-il exactement ? Souvenirs d’une galère ? Rêve ? En tout cas une vision d’apocalypse ; un orage, un âne foudroyé ; un fleuve en drue, une inondation brutale ; des vipères, aux morsures mortelles… Où est situé Begnimato ? On ne sait rien, et pourtant nous marchons. Nous nous perdons sans peine dans ce très court texte, poème en prose, comme on n’en lit plus souvent. A la fin «nous aurons dessiné quelques traces lointaines dans la poussières de cette vie.»

Les premières lignes : «On ne sait plus si l’on est dans la nuit ou si l’on marche encore dans le jour. Le ciel a basculé. L’orage est sous nos pas. La terre s’entête dans des tremblements fous.» Éditions Fata Morgana 1999.

A lire aussi: La nuit errante (éditions Lettres vives 2003)


Jean-Paul CARACALLA – Vagabondages littéraires dans Paris

Pas mal d’écrivains ont séjourné à Paris, ville quasi obligée. Des traces de leurs passages subsistent, quand le temps, ou les bâtisseurs (ou les démolisseurs) ont bien voulu les conserver. L’auteur nous propose donc un voyage en ville, sur les lieux de vie de quelques grands. On en profitera pour se remettre en mémoire que Chateaubriand, qui habite un garni rue de Richelieu, assiste à la prise de la Bastille. Ou bien que « pendant les beaux après-midi de cet été (1821), Stendhal baille sa mélancolie sous les frondaisons du jardin des Tuileries, se délecte de son chagrin dans les allées du bois de Boulogne… » Plus tard, en 1828, il élit domicile rue de Richelieu, où il écrit les Promenades dans Rome et Le Rouge et le Noir. En Avril 1837 on le retrouve rue Caumartin, où il écrit La Chartreuse de Parme.

Nous suivons également les pas de Balzac, Hugo, Flaubert, Daudet. Proust assiste, en 1898, à l’inauguration du Ritz. «Il aime s’y retrouver au dîner ou à l’heure du thé en compagnie de Morand dont l’épouse, la princesse Soutzo, lui inspire une passion platonique. Fargue sillonne la ville, à pied ou en taxi. Cendrars y bourlingue. Il faut dire qu’en 1925 «Paris est une fête. Les femmes se font couper les cheveux, se libèrent de leur corset, les parisiens s’extasient devant les œuvres des surréalistes.» On croise enfin pas mal d’écrivains étrangers qui ont un moment vécu dans la capitale : un « fieffé liégeois » nommé Simenon, et les américains Henri Miller, les Fitzgerald, Hemingway, Sylvia Beach.

Pas vraiment indispensable. Mais si vous cherchez un livre pour marcher dans Paris sur la trace des grand écrivains, c’est ce qu’il faut.

Les premières lignes du chapitre Alphonse Daudet, un charmant Nîmois à Paris : «Ce 1er novembre 1857, il fait un froid glacial à Paris lorsque le jeune Alphonse – seizième enfant de la nichée Daudet – descend du train venant de Nîmes à la gare de Lyon. Ernest, son frère aîné, l’accueille à bras ouverts, puis tous deux arriment sa vielle malle sur le toit de la carriole qui les emporte à Paris. Il est tôt.» Édition La Table ronde 2003, collection la Petite vermillon.

Jean-Paul Caracalla a travaillé durant quarante ans à la Compagnie internationale des wagons-lits. Il fut également directeur de La Revue des voyages puis de Connaissance des voyages. Il est actuellement éditeur aux Éditions Denoël. Auteur de nombreux ouvrages sur Paris: Le Paris de Jacques Prévert, Flammarion 2000; Saint Germain des Prés, Flammarion 2000; et sur les trains: Le Transsibérien; l'Orient Express, avec Guy Des Cars, chez Denoël; Le goût du voyage - de l'Orient Express au Train à Grande Vitesse, Histoire de la Compagnie des Wagons-Lits, aux éditions Flammarion, un beau livre dans lequel l'auteur nous invite à suivre la folle aventure que fut la création des grands trains de luxe internationaux : Orient Express, Transsibérien, Train bleu, Étoile du Nord...)


Marc DELOUZE - C'est le monde qui parle

Le voyage c’est peut-être l’aventure. Une improbable aventure. Mais la surprise est toujours possible. A Jérusalem les jeunes Arabes sont «belles comme dans les contes d’Orient.» Au Liban, les tirs de la DCA illuminent la nuit ; au restaurant, des jeunes femmes maronites et fortunées, terrorisées, disparaissent sous les escaliers, les tables, le piano.

Marc Delouze fait sans doute partie de ces voyageurs – les plus intéressants – qui ne savent pas ce qu’ils cherchent: «des images, des souvenirs, de la connaissance, de l’oubli, du plaisir…» Ou bien «des paysages, et dans ces paysages, des yeux (…)» Ou encore tente-t-il de se «délester d’un passé » qu’il s’obstine à pousser devant lui, comme nous le faisons tous? Il voyage, il écrit.

Certains écrivains brossent des tableaux à grands traits. Ce n’est pas le cas de Marc Delouze, qui fait des descriptions très précises, méticuleuses, de scènes banales et quotidiennes. «Il est 17 heures précises dans le hall de l’hôtel de Suède, 31 rue Vanneau (…)» La juxtaposition de ces descriptions donne un tout composé d’un récit un peu envoûtant composé de six phrases racontant d’innombrables pays parcourus. A lire, au moins pour changer de la production habituelle. Et peut-être serez-vous conquis(e).

Les premières lignes : «A une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Jérusalem, dans les collines anarchiquement urbanisées parcourues par un réseau serré de routes, pistes, chemins
      dans un village arabe
            ABU GHOSH
      identique aux autres villages arabes de la région, sans limites bien définies, dépourvus de centre, où l’o respire la matière même de la nuit faite d’un mélange de jasmin, de gaz d’échappement, d’urine, d’ordures ménagères, de gravats, où le regard s’égare à tenter de suivre le parcours cabalistique d’une multitude de fils électriques, de câbles téléphoniques maculant de leurs dégoulinures d’encre les murs chargés d’une foule de portraits de l’uique candidat local aux prochaines élections municipales
            je me suis discrètement esquivé de la gargote (…)» Éditions Verdier 2007.


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