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le guide de lectures > écrivains et voyageurs >> p1


Ils sont écrivains ou reporters, géographes ou ethnologues, naturalistes, ou... voyageurs. Les grands espaces, mais aussi le détail, la compréhension d’un microcosme sont leur affaire. Leurs récits sont souvent pleins d'informations. Sur cette page:

David Fauquemberg - Nullarbor. Alain DUGRAND – Les Cendres de l’Empire – Voyages du Caucase en Indus. Ariane WILSON - Le pèlerinage des 88 temples. Frédéric LECLOUX – Lentement vers l’Asie. Peter HOPKIRK - Sur le toit du monde. Vikram SETH - Le Lac du ciel. Jacques BACOT - Le Tibet révolté. Claude LAGOUTTE - Carnets du Tibet.

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Festival Étonnants voyageurs 2007. Pour sa première édition, le prix Nicolas Bouvier a été décerné à Nullardor de David Fauquemberg. Avant le prix 2008, qui sera décerné le mois prochain, il était temps de parler du prix 2007!


David Fauquemberg est aussi traducteur. Principales traductions : Un Acte d'Amour de James Meek (2007, Métailié) - Les combattants de l'arc-en-ciel : la première expédition de Greenpeace de Robert Hunter (2007, éditions Gallmeister) - Motel Life de Willy Vlautin (2006, Albin Michel) - Quand meurent les grands fleuves de Fred Pearce (2006, Calmann-Lévy)

 

David Fauquemberg - Nullarbor

Pourquoi partir. Pour fuir? Parce que «la route et sa généreuse indifférence» agissent comme un remède contre le temps, contre l’oubli? Contre l’ennui? Pour «adopter le pas résolu de l’aventure?» Partir pour un ailleurs, pour se sentir l’étranger?

«Deux dingos faméliques sortis du buisson ont traversé la route. Quand ils m’ont vu, ils se sont arrêtés, curieux. Ils étaient chez eux, pas moi.»

On ne saura pas grand-chose du voyageur et de ses motivations. Ce sera donc L’Australie.

Le Grand Ouest australien, Nullarbor - la région sans arbre - n’est pas un endroit pire qu’un autre. Pluie, vent, éoliennes, enseignes Mobil. «La Nullarbor respirait, exhalant un souffle mauvais, rocailleux.» Pas grand-chose à faire, pas grand chose à voir, même quand on est voyageur. Reste à gagner un peu d’argent. Donc à se faire embaucher, par exemple pour une campagne de pêche.

Le chapitre «Pêcheurs» décrit une hallucinante sortie en mer avec des pêcheurs du cru, dont la seule motivation est l’argent qui sonnera au retour. Pas d’autres considérations. Ce qui explique la violence des gestes et du langage, ajoutée à la violence du travail par lui-même. Une partie de pêche au gros en pleine mer est rarement une partie de plaisir. Celle-ci, dans un océan Indien énervé, est particulièrement violente, âpre, crue, dans ses gestes, ses paroles, les menaces très claires entre les prêcheurs et le voyageur. Même les poissons sont violents, cruels, dans une bagarre de mer, de sang, de larmes, de mort. Ainsi, quand un requin, pris dans les filets, paye pour «avoir foutu le bordel dans nos lignes». Un massacre.

«Puis il s’est approché, poignard à la main. Une danse macabre s’est engagée. A tour de rôle, les bourreaux traçaient des lignes sanglantes sur le corps gris de l’animal. Il y avait dans leur ballet toute la folie des hommes. Je n’étais pas de taille à m’y opposer.»

La description de la partie de pêche est saisissante de précision, de mouvements, de vie. On y est. C’est très prenant, très bien écrit. A relire avec la musique d’AC/DC à fond.

La route continue. L’aventure aussi. Ailleurs. A Broome «le bout du monde.» Là, des brutes alcoolisées, des serveuses strip-teaseuses et des moustiques tentent de survivre entre deux cyclones. Que faire? Partir encore. Après la tempête en mer, le désert. «Quarante degrés à l’ombre, l’air saturé d’humidité. Une buanderie, la poussière en plus.» Continuer. Avec d’autres, à bord d’un camion fou à travers le bush. «Du haut de la cabine, la chaussée cabossée semblait trop étroite pour notre machine infernale déboulant à cent trente à l’heure.» Pour un voyage qui finit par ne plus avoir aucun sens. Sinon d’éviter les meutes de Kangourous qui «surgissaient du décor, confondus avec les arbustes.»

Des troncs comme des être humains pétrifiés…

Continuer encore. «La piste se faisait de plus en plus mauvaise, le sable plus profond. De terribles bourbiers obligeaient Gary à sonder la profondeur de la boue et de l’eau dans les passages humides. Un entrelacs impénétrable d’arbres et d’herbes hautes se dressait tout autour, tunnel végétal. Des projections de boue rouge vif maculaient tiges et troncs, semblables à des coulées de sang.» La répétition du mot boue, la couleur rouge, le sang, les troncs comme des être humains pétrifiés… Des images qui se forment sans peine devant nos yeux, même sans être jamais allé dans ces contrées. Ces images chocs, ce procédé cinématographique, donnent beaucoup de poids au récit. Comme par exemple le début du chapitre «Wreck point» dont la lecture à haute voix donne l’impression d’un film d’action ou d’aventure en multi canal.

Bien sûr le voyageur va fréquenter les autochtones, dont Augustus, le sage de la tribu Bardi, qui va apprendre bien des choses au voyageur. Le portrait de ces femmes est également  touchant. Fort, mais émouvant.

«Elles étaient sans doute moins âgées qu’elles ne le paraissaient. Ni la dignité un peu figée des pauses ni les robes colorées sorties pour l’occasion ne suffisaient à faire oublier leurs visages cabossés par les rudesses de la vie. Les rides disaient tout des détresses passées, des exils, du labeur, de l’alcool aussi. Et pourtant, le sourire restait éclatant, pied de nez aux mauvaises années.»

Bardi people est le chapitre central du récit, et conduit vers la fin du livre. Une histoire de croc’, de croc’ et d’hommes. Une nouvelle épreuve sur la route. Et l’occasion d’une nouvelle description rapide, haletante, comme la respiration du voyageur, les pieds dans l’eau. Fermez les yeux, lisez, imaginez… (D’ailleurs le livre n’est peut-être que le récit d’un rêve…)

«Regarde, Napoléon, un croc’ est entré dans la baie. Juste là, dans les mangroves, près du second groupe d’arbres.» Augustus s’abstenait de le montrer du doigt, comme pour ne pas le froisser. L’endroit don il parlait n’était qu’à une trentaine de mètres, et je e voyais rien. «Il observe, sans bouger.» En deux secondes il aurait pu être sur nous. Je me suis raidi. «T’inquiète, Napoléon. Il a la trouille ; on est bien trop nombreux pour lui. Le croc’, il attaquera jamais un groupe. Seulement les gens isolés, faibles. Il vie pour se montrer, pour nous dire: ici c’est chez moi. Un croc’ qui attaque, Napoléon, c’est autre chose. Quand tu l’vois c’est trop tard. Le croc’, il peut rester longtemps au fond de l’eau, à attendre. Il est à tes pieds, tu l’vois pas. Lui, il te regarde, il attend l’bon moment, et hop : Là, il prévient, c’est tout…»

Une histoire de croc’ et d’hommes

Le voyage tourne au cauchemar. Nous sommes prévenus: le danger est partout. Trous pleins d’eau, crocodiles, pythons sur le chemin de la plage, longs cris des grenouilles qui mettent du temps à crever dans la gueule de ces reptiles… Fièvre et cauchemar. « Seul dans ma chambre, je roulais sur le lit sas trouver le sommeil. Un rire énorme, satanique, a éclaté derrière la porte.»

Ce récit pose quelques questions. Faut-il affronter ces requins, ces crocs’, ces serpents? Ne sont-ils que la métaphore de nos peurs, de nos angoisses à vaincre si l’on veut avancer dans la vie, comme le voyageur avance dans l’espace, sur son trajet? Faut-il rester prudent? «Ma peur n’était qu’imagination. En restant prudent, on pouvait aller n’importe où.» Est-ce un roman «écologique»? Il suffit de comparer la description de la pêche industrielle et la partie de pêche des Bardi en famille depuis la plage. Et de voir, tout au long du livre, la puissance de la nature, hostile, de ces terres aborigènes, le respect qu’elle dégage et qu’elle inspire aux hommes qui en sont proches.

Quoi qu’il en soit – récit, roman, rêve, réalité, peu importe d’ailleurs – on ne sort pas indemne de cette lecture. On pense évidemment aux mots de Nicolas Bouvier – rappelons que ce récit a obtenu le premier prix Nicolas Bouvier décerné e 2007 lors du festival Étonnants voyageurs - : le voyage vous plume, vous rince, vous essore… (Ce récit n’est d’ailleurs pas non plus sans rappeler le Poisson scorpion.) Si le voyageur sort lessivé de ce périple, que dire du lecteur après quelques heures passées avec ce récit captivant, dans le sable rouge et l’eau trouble de la mangrove. Sans compter la scène finale, en forme de sacrifice, qui laisse comme un goût amer, un sentiment d’échec. Faut-il aller là où il n’y a aucune raison d’aller? La lecture de ce récit m’a parfois fait également penser au récit de Michel Vieuchange: Smara, le récit d’un autre voyage difficile, voire impossible.

Il convient de garder ce livre dans sa bibliothèque. Il faudra le relire: la qualité de l’écriture apportera sans aucun doute encore des surprises au lecteur qui approfondira. David Fauquemberg possède un indéniable talent d’écrivain, de raconteur. Ce talent sera à confirmer avec le prochain récit.

Les premières lignes «Dehors, une voix hurlait mon nom. Arraché au sommeil, je n'ai pas compris tout de suite. Une moto passait en trombe sur l'autoroute, à quelques mètres. Et ce long cri, inhumain, qui semblait résonner encore dans les ténèbres du désert. Il m'évoquait, confus, de macabres cérémonies, pieds martelant le sol, claque­ments de bâtons, visages mats et obscurs fardés de cendres grises, dénués de reflet à la lueur des flammes. Souffle court, je me suis redressé sous ma tente. Le moteur ronronnait au loin, là-bas, vers l'est. Pourtant, je frissonnais. Ce cri ne pouvait être que celui d'un loup. Ou plutôt d'un dingo. J'étais en Australie, au milieu de la Nullarbor. Ce rêve mauvais ne me lâcherait plus. Les lances à bout de bras, le deuil et la colère - la mort rôdait à mes côtés. Monde sans prudence, où tout n'est que violence et ruine. Voilà comment j'ai tué l'homme..» Éditions Hoëbeke 2007. Collection Étonnants voyageurs dirigée par Michel Le Bris.


«Ces rencontres, au hasard de la route, sont à chaque fois des fêtes. Des inconnus s’emparent de vous, ils vous confient leurs passions, toutes affaires cessantes, avec d’autant plus d’urgence qu’eux comme moi savons que ces confidences seront sans lendemain.» Alain DUGRAND – Les Cendres de l’Empire – Voyages du Caucase en Indus. Hoebëke 2006.


Alain DUGRAND – Les Cendres de l’Empire – Voyages du Caucase en Indus

L’Empire russe a laissé, lors de son délabrement, un puzzle de républiques, notamment au Caucase, le pays «aux cent brimborions de frustrations historiques fantasmés.». Dugrand nous emmène en voyage dans ces contrées peu visitées, terres de contrastes. Sortez vos atlas. Commençons par l’Abkhasie. Capitale: Soukhoumi. Un «Montmartre tropical au XIXe.» Dans la ville, ce Nice de la mer Noire, c’est un décor de restes de guerre, la guerre ethnique d’octobre 1993. Dans les campagne c’est «un spectacle dantesque de cageots et de sac de sport dégueulant de mandarine», l’or rouge de la région. Plus loin, l’Ararat, qui en est territoire turc, est la toile de fond de l’Arménie, comme son double des films Paramount. A Erevan, un festival techno illumine la place de l’Indépendance. Pour oublier un instant l’avenir, sombre. «Tout, même l’enfer, plutôt que crever ici...»

La côte truque de la mer noire, routes empruntée par Nicolas Bouvier, sont des «Provences illuminées par les glaces des chaînes du Taurus.» Trabzon, et l’intérieur de la Turquie, apportent des moments de paix dans ces régions pauvres et parfois violentes. La Géorgie, c’est quatre millions d’habitants éclatés en mille clans. A Tbilissi, l’atmosphère «rendrait cafardeux le plus gai des lurons», mais c’est aussi le pays des plus anciens vignobles du monde et «aux décors rudes sous des ciels miraculeux.» Visitons l’Ossétie, et Gori, la ville natale d’un certain Staline. L’Iran, le «pays sans clébards.» Téhéran et ses fresques hyperréalistes «au look warholien», puis Yazd, une des plus ancienne cité du monde, visitée par Marco Polo, Robert Byron et Bouvier. Pour terminer par les rives de l’Indus, Karachi et le Pakistan. Vu d’occident : le chaos et les démences islamiques radicales. Un pays pourtant en pleine évolution. Comme ailleurs les portables sonnent Jingle bell.

Flâner, regarder, rencontrer, écouter. Au Caucase, dans cette «poudrière grosse de conflits inapparents, alors que ses peuples sont abandonnés au délabrement et aux aventures», les peuples rencontrés dans leurs rues et leurs maisons, dans leurs quotidiens, ne racontent pas exactement la même chose que ceux qui disent les représenter et qui écrivent dans les journaux ou passent dans les télés occidentales. Pour résumer en partie le contenu de ces récits, ces reportages passionnants, mais aussi sans doute l’éthique de l’auteur: «ces rencontres, au hasard de la route, sont à chaque fois des fêtes. Des inconnus s’emparent de vous, ils vous confient leurs passions, toutes affaires cessantes, avec d’autant plus d’urgence qu’eux comme moi savons que ces confidences seront sans lendemain.»

Les premières lignes de L’or rouge de Soukhoumi: «La route de la capitale embaume. Guère plus large qu’une départementale, le mince ruban d’asphalte est recouvert d’un cerceau ininterrompu de branchages piquetés de pommes carmin, de grappes de mandarines orange et vertes. Un chemin d’allégresse, à croquer, dans un triomphe de palmiers dattiers aux tons gris, alourdis de fruits poussiéreux.» Collections étonnants voyageurs, Hoëbeke 2006.


Ariane WILSON - Le pèlerinage des 88 temples

En abri nomade sur les chemins sacrés du Japon

C’est essentiellement à pied qu’Ariane WILSON effectue ses pèlerinages. En 2000 il s’agissait de visiter la vallée du Zanskar, au nord de l’Inde. Voir le récit Un violoncelle sur le toit du monde. Cette fois c’est l’île japonaise de Shikoku. A la place du violoncelle, elle transporte sur son dos un abri conçu pour ce périple. Une carapace métallique qui permet de donner des formes variées à la tente, selon l’humeur, le moment ou le lieu. L’objectif : faire l’un des pèlerinages les plus populaires du Japon, celui qui consiste à visiter les 88 temples au long d’un chemin sacré de 1400 kilomètres sur les pas du maître Kûkai, fondateur du bouddhisme Shingon. Ariane et son amie effectuent ce trajet avec comme «oreiller d’herbe» un abri simple et léger, qui devient presque l’élément central du voyage. C’est cet abri multiforme qui permet le contact, d’être à la fois proche mais de rester caché, et la grande toile qui recueille les indispensables calligraphies qui justifient du pèlerinage. Cette grande toile « blanche comme la mort » au début du voyage, finira « maculée comme la vie » comme une sorte de mandala.

Cette marche bien entendu l’occasion de rencontres avec le Japon du bord des routes, les pèlerins, les touristes, et toute la faune qui vit de ces déplacements. Avec parfois des conditions rocambolesques, ou poétiques, c’est selon. «Toilette nocturne à l’évier solitaire, devant une réunion de canards.» Ce pèlerinage est également l’occasion de poser quelques questions, et notamment celles inhérentes à ce genre de voyage: «comment fuir le monde alors que l’on reste en plein dedans ? Qu’offre le pèlerinage comme possibilité de contemplation, de retraite, d’isolement?» Eléments de réponse au fil des pages.

Voici enfin une leçon que l’auteur tire de cette expérience, de ce périple entre «geste maîtrisé et événement inattendu»: «L’avantage d’une vie nomade, c’est que les déceptions y sont aussi éphémères que le souvenir d’une étape, plus légères, parfois, que le souci de l’immédiat, et plus volatiles que l’enchantement.»

Les premières lignes: «A l’ombre de la pagode, derrière treize bouddhas sereins, notre abri est, en cette première nuit, un crustacé timide. Sa queue arbore un unique signe cryptique, sa carapace est ouverte à la tête, mais voilée. Nous avons un peu peur. » Collection Esprit de voyage, Presses de la Renaissance 2006.


«Le voyageur est celui qui se donne le temps de la rencontre et de l’échange.» Frédéric LECLOUX – Lentement vers l’Asie. Glénat 2006.


 

Frédéric LECLOUX – Lentement vers l’Asie

Istanbul avait illuminé toutes ses mosquées. Dans le port, un navire pour Odessa, sur la mer Noire. «Une fanfare jouait des airs militaires pendant que les gosses tournaient autour de la statue de Richelieu sur des motos de polices et des voitures de pompiers électriques.» Nous comprenons vite que nous allons faire un périple en Asie, à la vitesse de nomades et que nous allons plonger dans le quotidien de ce couple de voyageurs en Asie centrale, avec toujours ces problèmes de bakchich et ces interminables tracasseries douanières. On fait le dos rond quand les Kalachnikov se dressent. Alma Ata. La fête nationale kazakhe. Puis Ouroumchi, une ville ou «tout y est orthogonal, carrelé de blanc, vitré de bleu électrique», dans le Xinjiang, ce pays ouïgour qui s’appelait autrefois la Kashgarie.

Kashgar, justement. « Ma ville, mon mythe…» écrit l’auteur. Kashgar qui perd son âme devant le tourisme qui génère d’innombrables échoppes silk road. Puis le Tibet, un «pays immensurable qui défilait à trente kilomètres heure» depuis la cabine d’un camion, seul moyen d’entrer. Un haut pays. Les sentiers autour du Kailash sont à plus de 5700 mètres. Shigatse est «une ville abondamment pourvue en restaurants et en bordels.» Le mieux est d’aller voir ailleurs, à Lhassa, où l’apparence de liberté ferait presque oublier la réalité historique et quotidienne. Plus loin encore, le Népal, une «fraîche enveloppe de vie.» Et Katmandou, enfin, où il y a plus de sièges d’organisations non gouvernementales que d’hôtels.»

En certains lieux comme les hauts plateaux du Tibet «il n’y avait pas de place pour l’humain dans ce désert catastrophique où tout disait: allez au diable.» L’Asie serait «exigeante. Plus on lui donne, plus elle demande.» Pourtant «le vertige survient lorsque l’on se rend compte qu’on passerait volontiers dans chaque lieu traversé, disons, un vie pour voir...» L’auteur n’a pas sa langue dans la poche. Les remarques sont parfois violentes. Comme celle sur les chinois et leur façon de s’installer dans un pays conquis. Mais en général il s’agit de la description du voyage au quotidien et de rencontres, à travers des portraits bien caractérisés. Un récit sur l’Asie, assez réussi car «le voyageur est celui qui se donne le temps de la rencontre et de l’échange.»

Les premières lignes : « Nous étions depuis dix jours à Istanbul et les bateaux avaient déjà défriché de drôles d’itinéraires dans nos têtes. Tout avait commencé, si je me souviens bien, parce que nous logions à Sultanahmet et que devant nous passait le tramway futuriste en route vers Eminönu et la Jeni Cami, terminus.» Glénat 2006.


«Encore de nos jours, le touriste qui "fait" le Tibet au cours d’un périple organisé demeure par le fait un intrus, puisque ce ne sont pas les Tibétains qui l’on invité à visiter leur pays, mais les Chinois.» Peter HOPKIRK


 

Peter HOPKIRK - Sur le toit du monde - Hors-la-loi et aventuriers au Tibet.

Entrer au Tibet a longtemps été possible. Tant que les Tibétains estimèrent ne rien avoir à craindre de l’homme blanc. Mais lorsque les empires russes et britanniques entreprirent de s’étendre en Asie centrale, la porte se referma. Depuis le milieu du XIXe les tentative pour s’introduire dans ce pays ont été en général vouées à l’échec. D’un coté la puissance d’attraction exercée par Lhassa, de l’autre la détermination d’hommes (ou de femmes) qui s’étaient juré d’y aller : explorateurs professionnels, missionnaires, militaires, espions, voyageurs en tous genres. Entre les deux, un peuple secret mystérieux, reclus au cœur de l’Asie centrale. Le légendaire royaume du prêtre Jean ne se laissa pourtant pas facilement violer.

Les principaux héros de cette aventure : Francis Younghusband, officier dans l’armée des Indes, qui parvient enfin à Lhassa durant l’été 1904 ; Alexandra David Neel, qui y séjourne dans les années 20. Et d’autres, plus ou moins chanceux . Tous ces voyageurs étaient des indésirables aux yeux des Tibétains.

Jusqu’au 7 novembre 1950, où d’autres indésirables, les Chinois, entrent en masse au Tibet. «Encore de nos jours, le touriste qui "fait" le Tibet au cours d’un périple organisé demeure par le fait un intrus, puisque ce ne sont pas les Tibétains qui l’on invité à visiter leur pays, mais les Chinois.» Ce livre est passionnant, il se lit comme un roman d’aventure. Talent indéniable de l’écrivain.

Les premières lignes : «Ce livre conte une aventure souvent bizarre, tragique par moments, et dont mainte page donne le frisson : celle de l’ouverture forcée du Tibet sous la pression d’un monde extérieur avide d’en savoir plus. Aucun pays n’a provoqué l’imagination comme ce royaume mystérieux.» (Éditions Philippe Picquier 1999.)


«J'ai parfois l'impression de vagabonder autour du monde dans le seul but d'accumuler le matériau de futures nostalgies.» Vikram SETH


 

Vikram SETH - Le lac du ciel - Voyage du Sin-K'iang au Tibet

Récit de voyage de la plus pure tradition, bourré d'anecdotes, de choses vues, de réflexions, ce journal ( un road movie) d'un périple en stop à travers la Chine, le Tibet et le Népal se lit comme un roman... Sans doute un peu parce que l'auteur est un romancier. Ce voyage, effectué au début des années 80, nous permet de traverser avec l'auteur des régions peu fréquentées, même par les touristes, sinon en voyage organisé. Ce qui arrive parfois à Vikram Seth, bien que son statut d'étudiant étranger lui autorise quelques dérogations. Étranger, cet écrivain indien a, en plus, de la chance: il réussira à passer du Tibet au Népal malgré toutes les tracasseries administratives, tout en confrontant quotidiennement les cultures indiennes et chinoises.

Je ne peux rapporter ici tous les dialogues de fous avec les autorités chinoises. Savoureux. Quant aux descriptions, elles sont originales. Durant ce périple les paysages sont souvent désertiques. «De loin en loin, un gros corbeau au plumage lustré croasse sa solitude sur un poteau télégraphique.» Désertiques et trompeurs : «Le nom de Liuyuan signifie le Jardin des saules, mais il n'y a pas un seul arbre dans les environs.» Et ce n'est pas toujours par le regard que l'on découvre une ville : «Ma première impression de Lhassa n'est pas précisément visuelle. Des chiens aboient sans cesse.»

D'intéressantes réflexions sur le voyage parsèment ce récit. Par exemple : faut-il se documenter avant de partir? Un voyage au Tibet est-il utile si l'on a pas fait l'effort de lire quelque chose sur ce pays? «Je me dis avec optimisme que la nouveauté de la vision peut compenser l'ignorance de celui qui en jouit.» Et cette autre phrase, pour terminer : «J'ai parfois l'impression de vagabonder autour du monde dans le seul but d'accumuler le matériau de futures nostalgies.» Excellent bouquin, actuel, vivant. Indispensable pour un voyage au nord-ouest de la Chine et au Tibet.

Les premières lignes. «Les mouches ont pénétré dans le car, et leur bourdonnement ajoute encore à l'impression de chaleur écrasante. Nous roulons d'abord à travers la ville: quelques bâtiments à deux étages en béton sinistre abritant des bureaux gouvernementaux ou de grandes boutiques, magasins d'alimentation ou de vêtements, quincailleries.» (Grasset 1996 - le Livre de poche 14495.)


«Les Chinois et les mouches, deux parasites également désagréables. On les chasse, ils reviennent encore.» Jacques BACOT


Jacques BACOT - Le Tibet révolté

Sous titré Vers Népémakö, la Terre promise des Tibétains, c’est le récit d’un voyage effectué en 1909-1910 dans un pays déjà en lutte pour son indépendance, envahi, grignoté peu à peu par la Chine depuis 1905, et qui n’est encore qu’une large tache blanche sur les cartes de l’Asie. Le Yunnam, un plateau, une «marche» entre l’empire chinois et le Tibet des Dalaï Lamas, est peu fréquenté, et les sources de l’Irrawaddy inconnues. (Rappelons que l’expédition de Youghusband au Tibet central date de 1904.)

Bacot est fasciné par le Tibet, où il est déjà venu en 1907. «La montagne devient gigantesque, le torrent furieux entraîne un courant d'air glacé ; il secoue la terre et hurle d’une voix si profonde qu’elle fait peur, annonçant bien le pays le plus farouche et le plus émouvant du globe.» Et plus loin : «Pas plus que leur pays, les Tibétains ne sont barbares et incultes. Sous leur écorce grossière, ils cachent des raffinements que nous n’avons pas, beaucoup de politesse et de philosophie, le besoin d’embellir les choses vulgaires.» Autrement dit : «Je ne me défend pas d’un certain parti pris en faveurs des Tibétains. Mais je les crois vraiment supérieurs aux Chinois.» On lira plus loin, conclusion logique : «Les Chinois et les mouches, deux parasites également désagréables. On les chasse, ils reviennent encore.»

Ce récit n’est ni de l’exploration, ni du tourisme, comme le dit l’auteur, plutôt un récit de voyage qualifié d’impressionniste par l’auteur de la préface. Et le séjour ne sera pas de tout repos à travers une région dans laquelle les rivalités ethniques ne facilitent pas la cohésion. Les risques sont réels, et il vaut mieux laisser les guides parlementer avec la population. Enfin, le Tibet est un pays immense, «il faut six mois pour le traverser en entier, et l’on peut, sans le quitter, aller en exil.»

L’auteur nous donne par ailleurs ses conclusions sur les voyages en solitaire : ils ont plus d’attrait, comme les vrais ivrognes qui se grisent tout seuls. Partagées avec un compagnon de voyage, les impressions sont moins concentrées. Seul, à vivre la vie et parler la langue d’un autre milieu, on finit par en subir l’influence et penser autrement. On court beaucoup moins de danger car les gens vous craignent moins, d’autre part on est moins assuré, donc plus prudent. Inconvénient du voyage en solo : à trop pénétrer le milieu on atteint le fond, le fond commun à tous les hommes. «C’est peut-être dommage, car en définitive le rôle du voyageur est de signaler les particularités qui distinguent les peuples, non de conclure que sous les apparences tous les hommes sont pareils.»

A la fin du livre nous pouvons lire les impressions d’un tibétain au cours d’un séjour en France avec l’auteur. Étonnant. Un peu comme les Lettres persanes, mais par un vrai Usbek. Ce qui l’interpelle : les vêtement propres et l’absence de crasse, les ascenseurs, les distances beaucoup plus courtes et les moyens de locomotions. Enfin, imaginez un tibétain essayant de comprendre un cirque installé aux Invalides... Quelques photos d’époque illustrent très bien ce récit passionnant et vivant.

Les premières lignes : «Quel est donc le charme redoutable de ce pays étrange où toujours sont retournés ceux qui l’avaient une fois entrevu ? Pour retrouver ses montagnes et ses hommes, on repasse la mer, on traverse des royaumes entiers, toute la Chine, au pas lent des chameaux et des mules. On arrive alors dans des déserts glacés, si hauts qu’ils ne semblent plus appartenir à la terre.» Éditions Phébus 1997.


«Le voyage au Tibet m'attirait depuis longtemps, puisqu'ici la doctrine s'est parée d'un art exceptionnel (comment s'intéresser aux idées sans images?): Lhassa était donc, pour moi comme pour tant d'autres, une sorte de but ultime, de mythe géographique, d'autant plus désirable, bien sûr, qu'il était inaccessible... Si l'Inde était le paradis retrouvé, le Tibet représentait encore plus: la possibilité de s'en passer, la liberté retrouvée. Alors, pourquoi aller plus loin?» (p58)


Du même auteur chez le même éditeur: En suivant la Narmada. Et à noter: la première et grande exposition rétrospective du peintre au musée des beaux-arts de Bordeaux du 23 mai au 1er septembre 2008

Claude LAGOUTTE - Carnets du Tibet

Au Tibet tout est «d'une austérité virile et sacrée.» Comme l'architecture: «jamais de charme ou de joli.» Pire: une «laideur sacrée» caractérise un chöten couvert d'or et de pierreries. Même les débordements du Baroque n'ont pas été aussi loin, écrit l'auteur. Au Tibet, la route est longue. «Deux heurs après: je marche toujours dans la plaine, et je ne suis pas plus près. Cinq personnages sont visibles, mais chacun si loin! Ce n'est pas un désert, puisqu'il y a des personnages, et ce n'est pas un paysage, puisqu'on n'avance pas.»

Au Tibet, dans les année 80, le confort est très relatif. Les caravansérails sont toujours là, un peu modernisés, les édredons sont en satin bon marché, mais les chambres sont glaciales. Mais au Tibet, le voyageur vit des moments forts, et le peintre regarde. «Dans la cour, on égorge des yaks dont la viande fume; les bouchers glissent sur le sang gelé, d'une délicate couleur de sorbet à la framboise.»

Carnets de voyages, ces Carnets du Tibet sont aussi le journal d'un peintre en voyage. C'est évident à la lecture de phrases qui sont comme la palette tenue dans la main gauche. «2 décembre. L'aurore frileuse se lève ici aussi. Les montagnes qui cernent la plaine, d'un beige jaunâtre, se sculptent progressivement sous le ciel bleu lavande délavé.» Les maisons sales, la lumière cristalline, le ciel bleu... Les raisons sont nombreuses de poser son regard. Les paysages sont magnifiquement décrits, dans une langue imagée, à la fois simple et recherchée, littéraire.

«Les montagnes déchiquetées changent de couleur avec le moment du jour. Le matin, le jaune domine (il ne faut pas oublier ce jaune citron livide, ce jaune soufre sale qui est celui de l'heure entre l'aube et l'aurore; il est bientôt chassé par le soleil). A midi domine l'abricot... Plus le soir approche, plus les traces violacées s'expriment; elles finissent par s'exacerber, tranchées d'ombres outremer. Pas de sujet dans ce paysage: un impressionnisme total.»

Dans tout récit de voyage nous apprenons quelque chose du voyageur, de l'auteur. Ici, les raisons des voyages sont brièvement évoquées. Il est même question de partir sans être certain de revenir, en raison d'un état de santé précaire. Des questionnements intimes, ceux d'un homme «captant sur le vif la beauté fugitive du monde», - expression de Charles Juliet, auteur de la préface-, parsèment ce récit de Claude Lagoutte (1935 - 1990), passionné par la peinture et par les voyages, et dont l'oeuvre peinte - quelques exemples sont proposés dans un cahier central en couleur - est présente dans les musées de France.

«Demain, je quitte Lhassa. Je n'aurais pas dû y venir. Les rêves sont bien là où ils sont.»

Les premières lignes: «Deuxième jour d'attente... La lune vient de se coucher, derrière la montagne. Le soleil n'est pas encore levé. La petit ville frontière, cramponnée à la pente, domine la vallée, dans le silence de la nuit. Seul, le bruit du torrent. Bientôt viendront, dès que le soleil aura touché de rose les sommets, les chansons patriotiques diffusées par le poste frontière chinois. Puis tout s'éveillera, lorsque le soleil aura atteint le fond de la vallée, et illuminera l'arc triomphal laqué de vermillon criard, de bienvenue en Chine. »Éditions Diabase 2008

«L’œuvre de Claude Lagoutte est une œuvre grave, silencieuse, intimiste. (…). Tout en explorant sa réalité interne, il s’est largement ouvert au monde. À son immensité. Avec une avidité insatiable. Un besoin d’aller toujours plus loin dans la découverte. Au terme de ses longues randonnées, il avait été amené à conclure : « Une seule chose à peindre : le sentiment de mystère devant le monde.» Charles Juliet


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