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le guide de lectures > écrivains et voyageurs >> p2


Ils sont écrivains ou reporters, géographes ou ethnologues, naturalistes, ou... voyageurs. Les grands espaces, mais aussi le détail, la compréhension d’un microcosme sont leur affaire. Leurs récits sont souvent pleins d'informations. Sur cette page:

Géraldine DUNBAR – Seule sur le Transsibérien - Mille et une vies de Moscou à Vladivostok. Anne BRUNSWIC – Sibérie – Un voyage au pays des femmes. Lieve JORIS - Mali blues. J-P PERONCEL-HUGOZ - Villes du Sud. Somerset MAUGHAM - Un Gentleman en Asie. Ryszard KAPUSCINSKI – Ébène -  aventures africaines.

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«Dans les yeux de la population locale, je lis la misère.» Seule sur le Transsibérien. Mille et une vies de Moscou à Vladivostok. Géraldine DUNBAR. Transboréal 2006.


Géraldine DUNBAR – Seule sur le Transsibérien

Mille et une vies de Moscou à Vladivostok

Les désirs d’enfants débouchent souvent sur des réalisations d’adulte. C’est le cas, semble-t-il, de Géraldine DUNBAR, qui découvre à 7 ans, en feuilletant un atlas, que la terre est immense et que la Sibérie occupe un tiers de l’hémisphère Nord. Ajoutez à cela une existence normale avec la perspective de faire 40 000 kilomètres en trois ans entre le domicile et le travail (il n’y a que les futurs voyageurs pour calculer ça!) et l’on comprendra que du désir à la réalité le pas ne fut pas trop difficile à franchir.

«Et le sifflement de la vapeur / Et le bruit éternel des roues en folie dans les ornières du ciel / Les vitres sont givrées Pas de nature / Et derrière, les plaines sibériennes…» Ces vers de Cendrars, Géraldine les emporte avec elle en mai 2004, au départ de Moscou, pour un trajet de 9288 kilomètres jusqu’à Vladivostok (ce qui est peu en comparaison des trajets quotidiens que nous faisons et allons faire durant une grande partie de notre vie…)

Les lieux défilent, et les villes. Et les contrastes avec la Russie ancienne, encore présente dans nos mémoires. Et les chocs de la Russie actuelle, auxquels nous ne nous attendons pas. Ekaterinbourg, la statue de Pouchkine, le mémorial des Romanov, et le casino avec devant «une Mercedes noire enveloppée d’un ruban rouge. La promesse du bonheur actuel.». Les monts Oural, l’Asie. Novossibirsk, la ville la plus peuplée de Sibérie. Krasnoïarsk, au bord de l’Ienisseï. Et d’autres noms qui résonneront à vos oreilles.

Les rencontres sont nombreuses et variées. Et les séparations parfois difficiles. La vie dans le train ou aux escales est rythmée de moments inoubliables. De moments difficiles, aussi. «Dans les yeux de la population locale, je lis la misère.» Internet a virtuellement réduit les distances, même en Sibérie, mais n’a pas amélioré la vie quotidienne. Les descriptions des lieux et des personnes rencontrées foisonnent dans ce gros récit de voyage moderne accompagné d’un cahier photo.

Les premières lignes : «J’arrivai à l’aéroport Roissy Charles-de-Gaulle à l’heure. Le décollage du vol Aeroflot SU252 était prévu à 16h30. Salle d’embarquement 32B. La salle était bondée, des Russes en majorité, vêtus de la tête aux pieds de marques de luxe et encombrés de sacs Galeries Lafayette.» Éditions Transboréal 2006.


«Il m’a demandé pour quoi je voyageais. J’ai dit que j’écrivais. Il a voulu savoir quoi. Juste ce que je vois, ce que je comprends, ce qui m’étonne. Ah, a-t-il fait, chez nous il n’y a rien d’intéressant.» Anne BRUNSWIC – Sibérie – Un voyage au pays des femmes. Actes Sud 2006.


Anne BRUNSWIC – Sibérie – Un voyage au pays des femmes

«Il m’a demandé pour quoi je voyageais. J’ai dit que j’écrivais. Il a voulu savoir quoi. Juste ce que je vois, ce que je comprends, ce qui m’étonne. Ah, a-t-il fait, chez nous il n’y a rien d’intéressant.» Il ne faut jamais croire qu’il n’y a rien d’intéressant. Le mieux est encore d’aller voir. Comme Anne Brunswic, au cours de deux séjours en Sibérie en 2004 et 2005.

La Yakoutie (sept fois la France, un million d’habitants) n’est pas le pays le plus couru de la planète. Comme d’ailleurs la Sibérie orientale, cette région dans laquelle «on s’ajuste au temps plus aisément qu’aux mœurs.» A Yakoutsk, le dépaysement est grand. «Le soleil se lève sur un paysage en noir et blanc, une immense plaine de neige où les forêts se détachent en gris clair, les lacs et les rivières en noir.» Du coté des hommes ce n’est pas mieux: record d’alcoolémie et espérance de vie inférieur à cinquante ans. Les églises et les sectes pullulent. Même un fonctionnaire doit payer des pots-de-vin à l’administration pour se faire construire une maison! Un pays de grand désordre où la devise pourrait être «De toute façon, le pire, on l’a déjà eu.»

Ce livre nous apprend beaucoup de choses. Sur les Evènes, par exemple, ces éleveurs de Rennes de la Sibérie orientale. Sur l’archipel des Solovkis, une terre ancienne. Des traces humaines remontent au néolithique. Sur Anadyr, la Tchoukotka, les tchouktches, racontés par Veqet dans Peaux de phoques (Livre de poche) ou par Youri Rytkhéou (Actes sud). On visite Vladivostok et le Birobidjan, puis Irkoutsk, la ville aux mille cinq cent maisons de bois du XVIIIe, mais aussi aux larges avenues et aux «façades de béton grises et écaillées.» On tente de comprendre pourquoi une région qui dispose de ressources «colossales» en bois, pêche, pétrole, diamant, est si pauvre que les paysans ressemblent aux vagabonds, et inversement.

Bien sûr on y rencontre beaucoup de femmes, puisque tel était le but de ce reportage. Des plus anonymes aux moins connues. De toutes conditions: chanteuses, journalistes, universitaires, cuisinières. Des femmes qui se racontent, qui se confient, qui vident ce «sac percé qu’on porte quand même» dont parle Marina Tsvetaïeva. Elles racontent leurs parcours professionnels, leur quotidien, la solitude, même si elle semble banalisée. Un cahier de photos illustre parfaitement ce récit, avec de nombreux portraits et mille et une histoires passionnantes.

Les premières lignes : «Vendredi, Moscou était encore à l’heure d’automne, soleil brillant, tiédeur de lait, feuillage vert aux arbres, amoureux dans les squares. Il m’a fallu deux jours pour récupérer la nuit blanche passée dans l’avion, m’adapter au décalage horaire (six heures de plus) et au changement de climat (vingt degré de moins.) » Actes Sud 2006.


«Chez moi, on me demande parfois si je ne me sens pas seule ou si je n’ai pas peur au cours de mes voyages. Comment éprouver un sentiment de solitude ou de crainte dans un pays où, au bout de trois jours déjà, quelqu’un qui a pris la peine de se souvenir de votre nom vous repère dans la foule ?»  Lieve JORIS.


 

Lieve JORIS - Mali blues - Je chanterai pour toi

Ce recueil est composé de plusieurs textes. Le premier, Amadou, notes africaines, raconte un séjour au Sénégal, à Dakar. Youssou N’Dour et Baaba Maal traînent dans les rues. «A Amsterdam, je ne vois ces stars de la musique sénégalaise que sur scène.» Mais ça ne fait pas tout. «Je dois encore apprendre à décoder ce paysage, trouver le ton pour parler aux gens, découvrir ce qui les fait vibrer. D’ailleurs n je n’y parviens jamais en ville, il faut que j’aille à la campagne, où tout est plus transparent, plus simple.» A Podor, sur la rive gauche du fleuve, les rencontres seront plus chaleureuses encore. L’Afrique est magique. «Chez moi, on me demande parfois si je ne me sens pas seule ou si je n’ai pas peur au cours de mes voyages. Comment éprouver un sentiment de solitude ou de crainte dans un pays où, au bout de trois jours déjà, quelqu’un qui a pris la peine de se souvenir de votre nom vous repère dans la foule ?»

Le récit principal est Mali blues. Bamako : un carnet de route, une rencontre avec Boubacar Traré, chanteur de blues. De superbes dialogues, une sorte de jeu du chat et de la souris, entre une voyageuse pas pressée et un homme simple, au passé plus ou moins glorieux (Kar Kar a connu quelque gloire en jouant au foot avant celle du chanteur). Le tout dans une ville africaine, Bamako, avec la famille et les amis. Ambiance garantie. Mais l’homme est discret et ne se laisse pas facilement interroger. «Les questions que je pose ricochent contre un mur d’incompréhension et de méfiance. Pourquoi ai-je envie de savoir (...) ? Que vais-je faire de ces renseignements ? Son visage se ferme, les traits autour de sa bouche se durcissent. Il donne l’impression de considérer sa vie comme une succession de secrets qu’il doit protéger.» D’ailleurs, Boubacar a des réactions qui lui sont personnelles, a premières vues difficiles à comprendre, mais finalement limpides quand on le connaît mieux. Ainsi, à la fin d’un concert en France, «il était submergé de fleurs, sa chambre d’hôtel en était remplie. Ces blancs, dit-il, des fleurs, quel gaspillage. Je ne savais pas quoi en faire, je ne pouvais même pas les emporter. Ils n’auraient pas pu avoir une meilleure idée ? Quelque chose que j’aurais pu donner à mes enfants.»

Outre un échange intéressant, au cours duquel Boubacar se livre quand même un peu, nous avons droit, bien sûr, à des tranches de vie, et de rire. En Afrique, tout est à la fois simple et compliqué. Les déplacements peuvent être homériques, et il faut une bonne dose de philosophie pour marcher sac  au dos dans le sable, surtout quand on ne sait pas très bien où l’on va... Ce très beau récit est réédité à l’occasion de la sortie du film de Jacques Sarasin : «Je chanterai pour toi»

Les premières lignes : «Je croyais en avoir terminé. Je voulais seulement jeter un dernier coup d’œil à ce paysage. Mais depuis cet après-midi, je ne sais plus. Boubacar Traré. Cela fait des mois que j’écoute sa musique triste. Si différente de la musique pop zaïroise qui inonde ce continent que je me suis demandé comment il était parvenu à faire son chemin jusqu’à une maison de disques anglaise.» Editions Actes Sud 1999, repris en collection Babel. Une erreur de pagination empêche de comprendre deux autres récits : ça saute de la page 47 à la page 98 : vérifier avant d’acheter !

Lieve Joris est née en Belgique en 1953. Elle a beaucoup voyagé et résidé en Afrique, au Moyen-Orient, en Europe de l'Est. Actes Sud a également traduit : Mon oncle du Congo (1990), Les Portes de Damas (1994), La Chanteuse de Zanzibar (1995) et Danse du léopard (2002).


«Marseille, la seule grande cité de France où, en cette fin de XXe siècle le mot peuple a toujours un sens, une consistance.» J-P PERONCEL HUGOZ


 

Jean-Pierre PERONCEL-HUGOZ - Villes du Sud

L’auteur, grand reporter au Monde, sillonne la planète à la fin des années 80. Trente pays visité. Mais surtout les villes, dont il rapporte des croquis, des portraits pris sur le vif. Et on ne s’ennuie pas une minute. Il faut dire que les particularités, les us et coutumes sont tellement différentes d’un lieu à un autre. Même dans les villes du Sud.

On croisera donc toutes sortes de gens : des sultans plus ou moins de pacotilles, des ministres, des dictateurs, par exemple. Qui ne sont souvent qu’un même type : le potentat local, régional ou national. Des femmes aussi, qui dans ces villes, ont rarement le beau rôle. Est-ce la faute de l’Islam, l’un des fils conducteur de ces récits ?

Quelques villes traversées : Bucarest, et sa maison du peuple (ex palais de Ceaucescu) plus grande que le Louvre ; Bogota, «ce n’est pas une ville, c’est un film d’épouvante permanent, nuit et jour, et en vrai» ; Derbent, sur la côte Caspienne «où en moyenne un individu sur trois cent y est tué ou blessé dans l’année» ; Abidjan où les filles font la loi. Ce qui est rare. Il y a des pays aux mœurs plus rigides. En voici un exemple qui permet à l’auteur de développer une théorie hardie, ou bien d’écrire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. «Les femmes à marier ou à remarier n’ont plus rien à attendre de nos jours à Pechawar qui est sans doute l’un des coins du monde où on fornique le moins ; sinon on n’y tirerait pas tant de coups de feu. Car c’est un fait avéré que «moins l’homme tire de coups plus il se rattrape, inconsciemment, en tirant des coups de feu.»

On passera également par Mascate, capitale du Sultanat d’Oman (une occasion de réviser sa géographie) ou Marseille «la seule grande cité de France où, en cette fin de XXe siècle le mot peuple a toujours un sens, une consistance .» Un grand voyage, un grand livre dans lequel on apprend plein de choses, de ces petits détails révélateurs d’un pays, d’une ville, d’un moment d’histoire, parfaitement racontés par l’auteur.

Les premières lignes : «Sans doute, afin d’excuser le peu de goût des Français pour la géographie, pourrait-on dire que cela confère du mystère à leur voyages, même en terres banales. Parfois, cependant, la confusion est telle qu’il faut donner quelques " instructions " aux partants.» Éditions Payot 2001.

A lire aussi: Traversée de la France. Hexagone et Outremer. Éditions Bartillat 2004. Traversées de la France se place sous l'invocation de Rabelais : «Retournons à nos moutons !», c'est-à-dire au bercail. Ces traversées se présentent comme de libres parcours en Métropole et Outremer, vaste espace où se vérifie à chaque pas (et page) le principe de Braudel : «La France est diversité.»

Le fil rouge portugais. Voyages à travers les continents. Éditions Bartillat 2002. Un tour du monde à travers une vingtaine de contrées, du Tage à la mer de Chine, de la Micronésie au Mozambique, de Bombay à Rio.


«Je voyage parce que j’aime aller d’un lieu à un autre.» Somerset MAUGHAM


 

Somerset MAUGHAM - Un Gentleman en Asie - Relation d'un voyage de Rangoon à Haiphong

«Je voyage parce que j’aime aller d’un lieu à un autre.»

C’est en 1922-23 que MAUGHAM parcourt une partie de l’Asie : Birmanie, Siam, Cambodge et Laos. Dans cet Orient «qui ne connaît pas le silence» il voyage en train, à pied, sur un poney, en auto, en bateau. «Les voyages fluviaux sont monotones et apaisants.» Les pays traversés sont colonies britanniques (ou françaises). Les modes de transports sont archaïques, mais le voyage est encadré, et somme toute, avec gin tonic et domestiques à volonté, relativement confortable. Notez le contraste et le paradoxe dans cette phrase : «je montai dans l’un des chars à bœufs qui attendaient devant l’embarcadère et me fis conduire au cercle.»

«Je ne suis pas un bon voyageur, déclare l’auteur. Ce genre d’homme a le don de s’émerveiller. Les différences qu’il découvre éveillent constamment son intérêt.» Pourtant ses descriptions ne sont pas inintéressantes. Ainsi ces pagodes qui servent de refuge aux oiseaux, et devant lesquelles «les lions fantastiques qui gardent les entrées pourrissent sur leur piédestal.»
Pour certaines villes des royaumes d’Orient «le nom revêt une magie autonome (...) mais l’attente qu’elles suscitent ne peut qu’être déçue.» Ou bien : «Il y a des villes dont le seul intérêt est celui du premier contact.» Saigon et Hanoi ressemblent à des villes du Sud de la France. Pour d’autres c’est la surprise, la stupeur. Monuments extravagants des Khmers «que vous ne parvenez pas à intégrer au schéma des réalités qui vous sont familières.» Et rien de plus admirable que Angkor.

Beaucoup d’humour dans ce récit, par exemple : «la conviction têtue de la première mule était aussi claire et distincte que n’importe quelle idée de Descartes.» On trouvera également dans ce livres quelques rencontres et anecdotes, qui se transforment parfois en petites nouvelles qui auraient pu faire l’objet d’un recueil. Notamment des histoires de sujets italiens ou britanniques égarés en Asie, qui ne savent plus s’ils vont rentrer ou nom dans leurs pays. Un thème et un lieu de prédilection, l’Orient, que l’on retrouvera dans les vrais nouvelles de Maugham.

Les premières lignes (du chapitre 2) : «Une fois bien installé sur le bateau qui me faisait remonter l’Irrawaddy jusqu’à Pagan, je sortis de mon sac le petit livre vert pour m’occuper en route. Le bateau était bondé d’indigènes. Étendus sur des lits, entourés d’une multitude de petits bagages, ils mangeaient et papotaient à longueur de journée.» Édition du Rocher 1993, repris en 10/18.

A lire aussi de Somerset Maugham (1874-1965): Les nouvelles complètes : Les trois grosses dames d'Antibes. Madame la Colonelle. Mr Ashenden, agent secret. Les quatre Hollandais... Presses de la cité 2000, collection Omnibus


«En Europe, l’homme dans la rue se dirige en général vers un but précis. La foule a une direction, un rythme, le plus souvent rapide. Dans une ville africaine, seule une partie de la foule se comporte ainsi. L’autre ne va nulle part : elle n’a pas où aller, ni rein à faire.» R. KAPUSCINSKI


Ryszard KAPUSCINSKI – Ébène - aventures africaines

Soleil, misère et Kalachnikov : tels sont selon moi les mots clé de ce livre d’Histoire de l’Afrique, déclinée en vingt-neuf histoires vécues au cours d’une quarantaine d’année de bourlingue à travers ce continent. «A quoi ressemble la gare routière d’Accra ? A un grand cirque faisant une brève halte. Festival de couleurs et de musique.» Le ton est donné. Vérité, mais détachement et désenchantement : comment raconter autrement ce pays, ou un autre, l’Ouganda, par exemple, ce jardin merveilleux et luxuriant de l’Afrique dans lequel «la civilisation moderne n’a rien apporté : ni l’électricité, ni le téléphone, ni la télévision. La seule chose qu’elle ait introduite, ce sont les armes automatiques.»

A travers ses voyages et ses reportages, parfois au péril de sa vie, l’auteur découvre et se passionne pour une Afrique plurielle, hétérogène, et relève quelques traits saillants. «En Europe, l’homme dans la rue se dirige en général vers un but précis. La foule a une direction, un rythme, le plus souvent rapide. Dans une ville africaine, seule une partie de la foule se comporte ainsi. L’autre ne va nulle part : elle n’a pas où aller, ni rein à faire.» Les villes sont « malades et monstrueuses, espaces chargés d’une électricité nerveuse et violente », grouillantes de vie. Et de tous les crimes. Les campagnes sont loin de tout. Ainsi dans une province du Rwanda : «Pour la majorité des hommes, le monde se termine au seuil de leur maison, à la limite de leur village, tout au plus à la frontière de leur vallée.» Que faire ? «Dès le matin la femme doit aller chercher du bois. Or il n’y en a nulle part, il a été ramassé depuis longtemps.» Alors, comment faire ? Autres fléau : les guerres d’enfants. Soudan, Somalie, par exemple. La majorité des adultes a péri : champs de bataille, faim, épidémie. Les soldats sont généralement nourris : les quartiers militaires attirent ceux qui ont faim.

De descriptions de coups d’Etat en portrait de dictateur (Idi Amin Dada, entre autre) l’auteur nous promène dans une Afrique dont on ne sait que quelques bribes d’Histoire. La raison : «La tradition d’écrire des souvenirs ou des Mémoires n’existe pas. Il n’existe pas de tradition historiographique. Et surtout, qui s’en chargerait ? Il n’y a personne pour recueillir les témoignages, il n’y a pas de muséologues, d’archivistes, d’historiens, d’archéologues. Ici l’histoire surgit de but en blanc, tombe comme un deus ex machina, récolte sa moisson de sang, ravit ses victimes et disparaît.» Kapuscinski s’est chargé de raconter un peu tout ça dans ce livre dense, dur, bouleversant, où rares sont les moments de calme, sans parler d’apaisement.

Les premières lignes de Le début, le choc, Ghana 1958 : «Premier choc : la lumière. De la lumière partout. Intense, vive. Du soleil partout. Hier encore, Londres dégoulinant sous une pluie d’automne, un avion ruisselant d’eau, un vent froid et les ténèbres. Ici, dès le matin, l’aéroport baigne dans le soleil, nous baignons tous dans le soleil.» Éditions Plon 2000, repris en  Pocket. Élu meilleur livre de l’année 2000 par Lire.

Ryszard Kapusciriski est né en 1932 à Pinsk (Pologne). Il a écrit Négus, Le Shah ou la démesure du pouvoir, Imperium (Plon, 1994) et une quinzaine d'autres titres. Il est renommé pour ses reportages sur les dérives du tiers monde et sur l'empire soviétique.


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