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le guide de lectures > écrivains et voyageurs >> p5


Ils sont écrivains ou reporters, géographes ou ethnologues, naturalistes, ou... voyageurs. Les grands espaces, mais aussi le détail, la compréhension d’un microcosme sont leur affaire. Leurs récits sont souvent pleins d'informations. Sur cette page:

Jean-Paul DUBOIS – Jusque là tout allait bien en Amérique. John STEINBECK - Voyage avec Charley. Alice STEINBACH - Un matin je suis partie. Jean-Paul CARACALLA – Petite anthologie de la poésie ferroviaire. Collectif – Le goût de Capri - Jacques LAMBERT - Yémen, entre chiens et loups.


«Le monde est un endroit bizarre.» Jean Paul DUBOIS


 

Jean-Paul DUBOIS – Jusque là tout allait bien en Amérique

«Le monde est un endroit bizarre.» Surtout l’Amérique, aurait pu ajouter J-P Dubois. Drôle de pays, en effet, notamment de nos jours. Et drôle de voyage ! Si les paysages sont parfois esquissés il sont souvent l’objet d’une description ironique, ou au minimum empruntes d’une certaine distance. «Il y a le bout du monde. Et juste après, la petite ville de Trinidad. En son milieu coule une rivière du nom de Purgatoire. Cela a au moins le mérite de clarifier les choses.» Mais l’essentiel de ces récits style reportages (ces textes ont été formatés pour être publiés par le Nouvel observateur) est constitué de portraits de personnages hors normes comme les Etats-Unis savent en fabriquer.

Cela va du «Californien sincèrement stupéfié par son coup de bluff qui lui permet de vivre» en vendant la surface de la Lune par petits morceaux ; un homme qui peint la montagne ; le shérif qui a vêtu ses prisonniers d’un caleçon rose ; les routiers de Dieu ; les lutteurs de crocodile (un dur boulot !). En les autres, que je vous laisse découvrir (et qui sont parfois plus sombres.)

C’est également bourré de situations sociologiquement ou culturellement intéressantes, et souvent, la aussi, propres à ce pays : une pelouse bien tondue a une influence sur l’inconscient collectif (et peut donc avoir une incidence sur le taux d’écoute d’une émission) ; pourquoi tant de gens s’agglutinent-ils à New York et vivent-ils en fait si loin les uns des autres ? le slogan tapageur : n’attendez pas d’être inculpé pour nous rendre visite, d’une région qui concentre un grand nombre de lieux pénitentiaires et qui voudrait profiter de sa notoriété. On notera les résultats des enquêtes qui montrent que les Latinos son majoritaires à Los Angeles, devant les Blanc, les Noirs et les Asiatiques. La Californie « mange, boit, danse et pris latino. » Ce qui peut-être va un jour créer des tensions. Par ailleurs, sur les deux cent mille sans abri qui vivent dans le comté de Santa Clara, 34% sont des salariés qui n’ont pas le niveau de salaire pour faire face au niveau de vie très élevé de la région.

Jusque là tout allait bien en Amérique est un constat, une étude de terrain qui ne prend en compte que les cotés les plus loufoques, anachroniques, anarchiques, que les américains produisent. Ou produisaient, avant le 11 septembre. Un électrochoc qui remettra peut-être de l’ordre dans ce délire.

Les premières lignes : «Je me souviens très bien de son visage irrégulier, de ses traits tirés, de sa voix fatiguée, de cette façon à la fois démonstrative et sereine qu’il avait de s’ennuyer sur son siège. Ce jour-là nous survolions l’Islande, en route vers New York, lorsque ce voisin voyageur que je n’avais jamais vu me posa cette étrange question que je n’avais jamais entendue : Avez-vous pensé à quoi ressemblerait le monde si l’Amérique n’existait pas ?» Éditions de l’Olivier / le Seuil 2002.

A lire aussi: Jean-Paul Dubois, est né en 1950. Journaliste, il écrit depuis une quinzaine d'années pour Le Nouvel Observateur, où sont parus les textes de ce récit et de L'Amérique m'inquiète, le recueil précédent, récits qui posent sur la société américaine des questions à la fois distanciées et inquiètes. Romancier, il est l'auteur de romans:  Kennedy et moi, Les Poissons me regardent, Je pense à autre chose; et d'un essai: Éloge du gaucher (Laffont).


«J’ai découvert assez vite que lorsqu’un étranger qui se déplace veut tendre l’oreille aux conversations, il est deux endroits où il peut se glisser en toute quiétude : les bars et les églises.» John STEINBECK


John STEINBECK - Voyage avec Charley

Le gros problème, quand on voyage en Amérique, c’est la bagnole, les autoroutes sans fin et les embouteillages. On n’arrête pas de se perdre, même quand on revient dans sa ville de départ après onze semaines de pérégrinations dans le Maine, le Montana ou au bord du Pacifique. Même (déjà) en 1960.

Tout commence par un postulat : pour écrire il faut sortir de son trou, il faut voyager. Et il faut voyager seul. «Il suffit de deux personnes pour perturber le complexe écologique d’un lieu ; il me fallait donc aller seul et indépendant, être une espèce de tortue transportant sa maison sur le dos.» La conclusion s’impose : le mobil home. Appelé Rossinante. Et, pour éviter d’être «attaqué, brutalisé, volé» ce sera Charley, un «gros caniche», qui «préfère la négociation à la bataille (car) il sait fort bien qu’il est mauvais lutteur.» Enfin c’est le départ, bien que «dans les longs préparatifs d’un voyage il entre, je crois, la conviction intime qu’il n’aura pas lieu.»

On y est. Steinbeck et Charley vadrouillent, campent, se perdent, ne vont pas toujours là où ils veulent. Ils traversent une Amérique dans laquelle «chaque état est convaincu d’être supérieur aux autres, et proclame ce fait en lettres gigantesques.» Ils font des rencontres. «J’ai découvert assez vite que lorsqu’un étranger qui se déplace veut tendre l’oreille aux conversations, il est deux endroits où il peut se glisser en toute quiétude : les bars et les églises.» Et Rossinante de fraye un chemin. Difficilement. «Il est dans la nature des dindes de se serrer les unes contre les autres lorsque vient le soir.» En ville c’est pareil. Les dindes sont les autos.

Mais il n’y a pas que les villes. Il y a aussi les paysages traversés. Les uns ne sont pas accueillants. «Je n’étais pas préparés aux Bad Lands. Elles méritent bien leur nom. On dirait l’œuvre d’un enfant diabolique. Les anges déchus ont dû concevoir cet endroit comme défi aux cieux. Sec, aride, désolé, dangereux et, à mes yeux, interdit. Ce pays donne l’impression de ne pas aimer les êtres humains et de les mal accueillir.» Heureusement c’est mieux ailleurs. «Le Montana, à mon sens, c’est une grande éclaboussure de magnificence. Les proportions sont vastes mais non écrasantes. Le pays est riche d’herbe et de couleurs et les montagnes sont de celles que je voudrais créer si cette tâche m’était impartie.»

Je ne décrirai pas plus longuement les paysages ni les rencontres de Steinbeck et Charley : au lecteur de se plonger dans cette traversée. Rossinante tiendra le coup et ramènera tout le monde à bon port. Terminons cette note par une jolie phrase sur le voyage : «Ce voyage avait été comme un repas à plusieurs services, offert à un homme affamé. Au début, il cherche à manger de tout mais, comme le repas suit son cours, il s’aperçoit qu’il lui faut laisser certaines choses pour conserver son appétit et préserver le fonctionnement de ses papilles gustatives.»

Les premières lignes. «Quand j'étais très jeune et possédé du besoin d'être ailleurs, les gens mûrs m'assuraient que la maturité me guérirait de cette démangeaison.» (Phébus 1995, repris en Babel / Aventure).

Est-il vraiment utile de présenter Steinbeck (1902-1968), qui a acquit une notoriété mondiale que devait consacrer le prix Nobel en 1962.


«A l’heure du déjeuner, on se bousculait ici : les gens venaient pour se montrer et voir les autres, traiter des affaires et utiliser leurs portables.» Alice STEINBACH


 

Alice STEINBACH - Un matin je suis partie

Sous titré « Voyages d’une femme indépendante » ce récit décrit le périple d’une journaliste américaine (Prix Pulitzer pour ses écrits journalistiques) en Europe, de nos jours. Un double récit : lé redécouverte de soi ; un regard d’ethnologue sur nos travers.

Un voyage à la redécouverte de soi ? Dans le but de cesser «de voir la vie sous forme de reportages», cette femme libérée des contraintes familiales et professionnelles (entendez : divorcée, grands enfants autonomes, travail assuré et bien rémunéré) décide de retrouver «l’autre femme, la femme disparue.» Comment ? en faisant un break, comme on dit, en partant en voyage, en essayant de se laisser aller «sans montres, calendriers, jours ouvrables et fins de semaine.» Le grand départ se produira un beau jour de Mai, après bien des hésitations, «en quête d’une vie différente même si celle-ci est éphémère.» Commence alors le périple, entre Paris et Venise, Londres et Milan, les rencontres et les anecdotes qui vont avec.

Un livre d’ethnologie ? L’intérêt principal de ce récit, à mon avis, réside dans le fait qu’un regard étranger est posé sur nos petites (et grandes) manies. «Que d’articles intéressants on pourrait écrire sur Paris !» On apprend un tas de choses auxquelles on est tellement habitué! Comme la façon qu’ont les commerçants français de saluer chaque client personnellement. «Une jolie coutume.» Ou ceci : «on voyait souvent des Françaises marcher dans la rue bras dessus, bras dessous, leurs têtes rapprochées en un conciliabule. Dans les cafés, elles se saluaient avec des baisers et prenaient congé avec des embrassades.» La description de Paris est amusante. Par exemple le Flore : «A l’heure du déjeuner, on se bousculait ici : les gens venaient pour se montrer et voir les autres, traiter des affaires et utiliser leurs portables.» 

J’ai choisi de parler du chapitre sur Paris, mais je pense que les personnes connaissant bien Londres, Oxford ou Venise, trouveront également leurs lots de chroniques de ce genre. Sérieuses ou non. Enfin, et sans vouloir me mettre à dos toutes les lectrices de mon site, je pense que ce récit est typiquement féminin. J’entends que la pensée, les états d’âme, le regard sur les choses ou le monde, les sentiments, seront mieux compris, auront plus d’effet sur une lectrice que sur le genre masculin, qui à mon sens ne voit pas, ne vit pas les choses ainsi. Mais bon : c’est à confirmer.

Les premières lignes : « Je commence ce livre un matin d’hiver, assise tranquillement dans ma cuisine. Près de moi, mon vieux chat somnole. Il s’est allongé sur le radiateur qui diffuse sa chaleur en sifflant. LA nuit dernière une tempête de neige s’est abattue sur Baltimore. J’entends craquer, sous le poids de leurs cristaux de glace, les arbres devant ma fenêtre. Il y a six ans, par un jour d’hiver semblable, j’ai pris une décision plutôt audacieuse : j’allais prendre des risques et abandonner temporairement le navire, à savoir, la vie que je m’étais construite. » Éditions Quai Voltaire 2002.

Alice Steinbach a reçu Le Prix Pulitzer pour ses écrits journalistiques du Baltimore Sun. Depuis 1999, elle est journaliste indépendante et anime un atelier d'écriture à l'Université de Princeton. Elle vit à Baltimore, Maryland.


Jean-Paul CARACALLA – Petite anthologie de la poésie ferroviaire

Le train n’a jamais vraiment été un sujet de prédilection pour les poètes. Qui néanmoins en ont souvent assuré la promotion. A part quelques irréductibles qui n’y croyaient pas: Balzac, Flaubert, Musset ? Vigny, pour qui l’homme, dans un train

«ne respire et ne voit, dans toute la nature, / Qu’un brouillard étouffant que traverse un éclair» et qui conclut: Évitons ces chemins. – Leur voyage est sans grâces.»

Villiers de L’Isle-Adam décrit ainsi la locomotive:

«Admirons le colosse au torride gosier / Abreuvé d’eau bouillante et nourri de brasier, / Cheval de fer que l’homme dompte !»

Les poèmes sont suivis d’informations sur la vie ferroviaire correspondant au millésime du poème. Une façon de bien montrer les choses et l’évolution de la technique comme du contenu des poèmes. Exemple: 1889, ouverture de la ligne directe de l’Orient express. Constantinople est maintenant à moins de 68 heures de Paris!

On retrouvera des poèmes de Cros, Coppée, Verlaine, Verhaeren, Laforgue, de Cendrars (la Prose du Transsibérien); des poèmes de Paul Morand, Aragon, Desnos, Tardieu.

A lire. Sans doute lors d’un voyage en train. Mais aussi à lire confortablement installé sur le canapé. C’est dépaysant.

Le chef de gare

Un homme qui jamais ne bouge
Tient sous ses bras un drapeau rouge
Il regarde passer les trains,
Son désir d’Orient l’étreint !
Il rêve de Constantinople
Et son vieux drapeau, d’Andrinople –

Jean Cocteau, poèmes de jeunesse, 1913.

Jean-Paul CARACALLA – Petite anthologie de la poésie ferroviaire. Éditions La Table Ronde 2004, collection La petite vermillon.



Collectif – Le goût de Capri

Des noms de lieux plus ou moins connus, mais qui ont laissé comme des traces inconscientes dans notre imaginaire : Capri (l’île des Sirènes), Nisida, Procida, Vivara et Ischia, autrement dit les îles Parthénopéennes, qui ont attiré les premiers empereurs romains et les écrivains européens ou américains. Les îles Eoliennes, ou îles Lipari ; Salina, Panarea, Vulcano, Filicudi, Alicuda, sur lesquelles on vit «avec la beauté dans les yeux.»

L’objet de cette collection étant de donner à lire des textes d’auteurs, nous suivrons donc de nombreux écrivains pour qui «les souvenirs de l’histoire se mêlent aux beautés de la nature pour enflammer l’imagination» comme l’a écrit Roger Peyrefitte. Suétone décrit les débauches impériales de Tibère à Capri ; Goethe y trouve le bonheur du peintre alors que pour Jean Paul Sartre il s’agit d’une île minérale. Nous lirons aussi quelques pages de Moravia, Chateaubriand, Maxime du Camp, Henry James. Mario Soldati et Elsa Morante ont également des choses à dire, tout comme Lamartine qui, par l’intermédiaire de Graziella, fit beaucoup pour la gloire de Procita. Avec Pline l’Ancien ou Malaparte, nous visitons les Eoliennes. Les extraits sont courts, mais finissent, bout à bout, par donner une bonne vue d’ensemble de ces lieux. Enfin, le format est idéal pour le sac ou la poche.

Les premières lignes de l’introduction : «Tout voyageur qui appareille vers la Méditerranée se rêve en Ulysse vagabond, prêt à musarder entre ces trois éléments qui symbolisent désormais les vacances : le ciel, le soleil, la mer.» Textes réunis et présentés par Pascale LISMONDE, collection le Petit Mercure, éditions Mercure de France 2003.



Jacques LAMBERT – Yémen entre chiens et loups

Le point de départ : une équipe de cinéma tourne un documentaire dans les deux Yémen en 1973, des territoires «austères, grandioses et sauvages.» En plus du film naît ce récit : une suite d’aventures fabuleuses vécues dans des régions jusqu’alors peu accessibles. Ce livre comprend deux parties constamment imbriquées : un somme impressionnante de tracasseries diverses (administratives, politiques, logistiques), et la chronique d’un voyage qui, avec le recul, paraît incroyable.

Aden, 1973. Un «enfer climatique.» Sanaa, où «mille et une paires d’yeux géants, bruyants, grouillants, colorés» scrutent cet occidental peu rassuré : poignards et kalachnikovs, revolvers et bâtons de dynamite, ne vont-ils pas sortir de dessous ces voiles noirs? La Tihama, le Pays plat, encore un enfer climatique, où l’équipe assiste au rituel de la circoncision. La République démocratique et populaire, ses bakchich, et son «cycle infernal des simples formalités.» Mukalla, l’ancienne capitale de l’Hadramaout, qui «nous apparût lentement, se dénudant à gestes lents, en pleine clarté, en pleine moiteur.» Shibam, la ville aux immenses constructions d’argile de huit à dix étages, la «Manhattan du désert.» La fréquentation des bédouins, «en perpétuelle errance sur leur planète de pierre et sable cuits.» Mareb et le pays de Saba : «sous un soleil lance-flamme, nous restions là, incrédules, cloués cul par terre, fascinés par tant de beauté.»

Le récit est très vivant, avec beaucoup de dialogues. Il est aussi très détaillé, bourré de faits, d’anecdotes et de rencontres, d’émerveillements et d’émotions. Il ressemble parfois à un polar. Rédigé bien après le séjour, le récit est plein d’humour, comme si tout ça semblait un peu irréel, et empreint d’un certain détachement, comme si tout ça «faisait semblant de dormir.» Les superbes photos d’époque qui illustrent ce pavé de plus de 400 pages (il est vrai qu’il y avait beaucoup à raconter)  nous laissent imaginer la chance et le bonheur de ces voyageurs.

Les premières lignes : «Tout était calme et dormait. Ou faisait semblant de dormir. Le chuintement ininterrompu de l’air qui vibrait, assommait et rassurait à la fois, traversant la pénombre, les rêves, les angoisses. Un homme s'avança vers moi, lentement, hésitant, comme flottant dans l’espace.» Éditions PCL 2003, Bruxelles.


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