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le guide de lectures > voyages anciens >> p2


On n'a pas toujours voyagé comme aujourd'hui. A la Renaissance on découvrait le monde, au XIXe on s'intéressait au pittoresque: la montagne, les monuments des villes italienne, on faisait également de grands pèlerinages romantiques en Orient... Sur cette page :

Meriwether LEWIS et William CLARK – Far West, Journal de la première traversée du continent nord-américain 1804 – 1806. Père HUC - Souvenirs d'un voyage dans la Tartarie et le Thibet. Charles de Brosses – Lettres d’Italie - Joseph MÉRY - Les Nuits italiennes. Henry JAMES - Voyage en France.


«Océan en vue ! Ô ! Quelle joie !» W. CLARK

A lire: PERRIOT, Françoise - Sur les routes de l'Ouest. Sur les traces de l'expédition Lewis et Clark, aux éditions Le Pré aux clercs 2004. l'auteur, qui a vécu plusieurs années au Montana, où pendant près de six mois, les explorateurs vécurent des événements marquants, décide de remonter le temps en suivant le tracé de l'exploration ; sortant des sentiers battus du récit historique, elle se mesure, 200 ans après, au souvenir de cette grande épopée.


Meriwether LEWIS et William CLARK – Far West. Journal de la première traversée du continent nord-américain 1804-1806

En 1803, les Etats-Unis achètent à la France une grande partie du territoire américain. Du coup ce jeune pays découvre que son destin est peut-être à l’Ouest, vers des immensités inconnues que l’on n’appelle pas encore Far West. A l’initiative du président Jefferson, une expédition se prépare. Confiée au désormais célèbre duo Lewis et Clark, elle s’engage sur le Mississipi le 31 août 1803.

Les peuples sont-ils sauvages et guerriers ? Les montagnes sont-elles inaccessibles à l’homme ? Le voyage se déroulera entre souffrances et émerveillements. Des températures polaires, des chutes et cascades infranchissables contournées par un «grand portage», des pistes hasardeuses, des grandes plaines, des grands déserts, des plantes et des animaux jamais vus, l’ours géant, la rencontre avec les Sioux, les rapides de la Snake River, la descente de la Columbia, jusqu’à cet «Océan en vue ! Ô ! Quelle joie !» clamé par le capitaine Clarke, puis le Retour, les Rocheuses,  tout est méticuleusement consigné dans des journaux par les membres de l’expédition.

Journaux dont la lecture n’est pas toujours évidente : le plus difficile est d’imaginer cette expédition sur des terres inconnues, immenses, parfois hostiles. D’imaginer, ou de s’imaginer explorer l’Ouest américain avec Lewis et Clark. Les comptes rendus qui semblent parfois un peu longuets (il ne s’agit évidemment pas d’un texte destiné à la publication tel qu’un écrivain voyageur le concevrait aujourd’hui) sont en fait de vrais et grands moments de l’Histoire. Si on se met ça dans la tête, la lecture n’en sera que plus vivante, plus haletante. Et l’on s’apercevra alors que cette relation de voyage est un monument.

Pour Michel Le Bris : un des plus étonnants voyages de l’histoire de l’humanité. Deux ans et cinq mois pour traverser le continent américain, pour atteindre le bout du monde – et en revenir. Aucun autre voyage n’a eu un aussi profond retentissement sur l’imaginaire américain. Près de quinze mille kilomètres, et la découverte de ce qu’Audubon appellera le «Grand Dehors.»

Les premières lignes du journal de Clark: «3 septembre. De hautes collines rocheuses des deux côtés. Les chevaux, épuisés, ont les membres raides (…) Nous avons levé le camp à 8 heures. Remontons toujours la rivière. Les Bitterroot Mountains sont hautes et déchiquetées.» Far West, tome 1 : La Piste de l’Ouest ; tome 2 : le grand retour, édition établie et présentée par Michel le Bris, chez Phébus, collection Libretto.


Evariste HUC - Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet, suivis de L’Empire chinois

Le père HUC est le premier Français à entrer au Tibet, en 1846 ; il est aussi l’un des premiers Européens à en ressortir vivant, précise Francis LACASSIN, auteur d’une intéressante préface.

Le voyage n’est pas de tout repos. Traverser la Tartarie et le Tibet en 1850 n’a rien d’une sinécure. Le pays est rude mais impressionnant. «Rien au monde ne ressemble à un pays tartare... l’âme est comme écrasée par cette puissante et majestueuse nature. Point de villes, point d’édifices, point d’arts, point d’industrie, point de culture, point de forêts ; toujours et partout c’est une prairie, quelquefois entrecoupée de lacs immenses, de fleuves majestueux, de hardies et imposantes montagnes ; quelquefois se déroulant en vastes et incommensurables plaines. Alors, quand on se trouve dans ces vastes solitudes, dont les bords vont se perdre bien loin dans l’horizon, on croirait être, par un temps calme, au milieu de l’Océan.»

Les coutumes locales sont souvent désarmantes et parfois pénibles. Ainsi ces chanteurs ambulants qui vont de tente en tente, célébrant les personnages et les événements de leur patrie, et dont il faut subir le chant (les criailleries, selon HUC) et la virtuosité (l’ennui de ses longues chansons). Par ailleurs «les occupations des hommes sont très bornées ; elles consistent uniquement à diriger les troupeaux dans les bons pâturages.» Quand ils ne va pas à cheval pour rameuter les troupeaux, le Tartares participe à des courses... de chevaux. Enfin, «quand il lui vient en tête d’aller voir un peu ce qui se passe par le monde, il décroche son fouet suspendu au-dessus de la porte ; il monte sur un cheval toujours sellé à cet effet, et attaché à un poteau planté à l’entrée de la tente. Alors il s’élance dans le désert, de n’importe quel coté ; s’il voit s’élever la fumée de quelque tente, il y court, sans autre but que de pouvoir causer un instant avec quelque étranger.»

On voit que la père Huc est un homme curieux. Ses récits de voyages sont des reportages précis, avec toutes les descriptions qui s’imposent, des tas d’histoires, des observations, des détails sur tout... il y a des heures de lectures. Et le ton n’est pas déplaisant. Ce qui est un peu agaçant c’est que le voyage est aussi et surtout l’occasion d’un prosélytisme certain. Vêtus d’un habit de lama tibétain, HUC et son équipage franchissent la Grande Muraille, «barrière fameuse élevée par les empereurs chinois contre les irruptions des Tartares, mais qui ne saurait arrêter la saint invasion du christianisme» etc. etc. et plus loin : «dans un pays où nul n’avait encore prêché la vérité évangélique.» A part ça notre équipage arrive à Lhassa le 29 janvier 1816. Lisez ce livre pour découvrir la suite, et notamment le retour sous escorte armée, une aventure pas triste.

Les premières lignes : «La Mission française de Pékin, jadis si florissante sous les premiers empereurs de la dynastie tartare mandchoue, avait été désolée et presque détruite par les nombreuses persécutions de Kia-King. Les missionnaires avaient été chassés ou mis à mort ; et en ce temps l’Europe était dans de trop grandes agitations, pour qu’on pût aller au secours de ces chrétientés lointaines.» Éditions Omnibus 2001.

A lire aussi: Un lama du ciel d'Occident. Evariste Huc (1813-1860), par Jacqueline THEVENET, aux éditions Payot (Petite bibliothèque).


Charles de BROSSES - Lettre d'Italie. 2 volumes, Le Mercure de France.


Charles de BROSSES – Lettres d’Italie

C’est en juin 1739 que Charles de Brosses, âgé de trente ans, qui n’est pas encore Président mais seulement conseiller au Parlement de Bourgogne, part sans but précis à la découverte de l’Italie. Avec un groupe de gentilshommes, il voyage en humaniste cultivé. Ses goûts et ses références sont l’Antiquité plutôt que les idées du XVIIIe. Ceci est conforme à la culture parlementaire et provinciale de l’époque. Tout au long du voyage, il adressera des lettres à ses proches. A son retour il remaniera cette correspondance pour la publier en 1799.

Ces lettre constituent un des plus captivant récit de voyage en Italie, une étonnante et sensuelle évocation d’une Italie vivant sous nos yeux. Les descriptions sont fines, brillantes. De Brosses – qui sera constamment cité par Stendhal, qui fera le voyage d’Italie un peu plus tard, au début du XIXe –  s’intéresse à tout : peinture, architecture et musique, mœurs et événements du temps. Il passe ses matinées dans les églises ou les galeries, faisant le plein de Titien, Véronèse et autres Raphaël; l’après-midi est consacré aux conversations avec les jolies femmes, ou aux découvertes érudites au fond d’une bibliothèque ; et les soirées à l’opéra. Il s’intéresse aussi à la nature et aux paysages. «Un curieux dans ses voyages ne s’attache pas aux seules productions de l’art, comme sont les édifices et les peintures; il recherche aussi soigneusement celles de la nature.» Ses descriptions sont très précises, dans une langue qui chante. «Pardieu : les italiens font une grande dépense en superlatifs. Cela ne leur coûte guère.»

Toute l’Italie défile. Gênes et son port, «la plus belle vue de ville qu’on puisse trouver», mais aussi la ville dans laquelle «marchands, aubergistes, maîtres de poste, ouvriers, religieuses, tout est d’une friponnerie et d’une méchante foi inouïe.» Milan, où le Dôme lui semble être «une chose fort vantée et peu digne de l’être»; Crémone, Mantoue, Vérone où «l’on n’a rien de mieux à faire que d’aller à la comédie» ; Venise, Bologne, Florence, Rome, Naples, le Vésuve… Le tome 2 comprend, outre de nombreuses lettres consacrées à Rome, des lettres sur les mœurs et les arts. Cela va des dames romaines «on me les avait annoncées laides et malpropres ; j’ai trouvé qu’on leur faisait tort» à l’étude d’une nouvelle invention pour remettre les peintures sur une toile neuve. La littérature n’est pas oubliée, ni les références aux auteurs romains et latins.

Ces lettres sont aussi un document intéressant sur les conditions d’un voyage au XVIIIe. Sur les chemins entre Avignon et Marseille, et malgré «la vue du pays, le spectacle le plus admirable qu’on puisse imaginer,» le confort d’une carriole traînée par deux mules est très relatif. Avant Milan, dans des chaises d’Italie, sans ressorts, «une invention honnête pour rouer le voyageur», les passagers arrivent « plus moulus que si nous eussions reçus cent coups de bâtons.»

Mille deux cent page, quelques cinquante lettres de longueur variable, certaines étant de petits livres… mieux vaut lire les Lettres d’Italie en discontinu, sauf risque d’overdose. Mais c’est assurément à lire.

Les premières lignes de la première lettre. A M. De Blancey, Route de Dijon à Avignon. Le 7 juin 1739.  Me voici arrivé à ma première station en pays étranger, mon cher Blancey ; et, selon la règle de nos convention, il est temps que je fasse avec vous le Tavernier. (…) Routes, situations, villes, églises, tableaux, petites aventures, détails inutiles, gîtes, repas, faits nullement intéressants, vous aurez tout.» Éditions Le Mercure de France 1986. (N.B. Tavernier est l’auteur d’un récit de voyage de l’époque.


«Ce n'étais pas l'Italie des autres que j'allais voir: c'était la mienne, l'Italie de mon enfance, de mes études, de mes rêves au dortoir du collège...»

«Les habitants gâtent les villes de poésie et d'art; j'aime Pise déserte.» Joseph MÉRY


Joseph MÉRY - Les nuits italiennes

Relation d'un voyage en Italie en 1834, ce livre est bien écrit comme un roman feuilleton, comme indiqué sur la quatrième de couverture, et par quelqu'un que Dumas appréciait. Les descriptions des palais italiens comme celles des femmes de ce pays sont pleines de superlatifs. Et un brin lyriques. «Quelle joie de suivre à pied, le bâton à la main, cette ravissante décoration qui se perpétue à l'infini, qui vous sourit avec tant de grâce, et semble vous promettre de vous accompagner toujours!»

Outre les amateurs d'Alexandre Dumas, ce livre intéressera les passionnés d'histoire, notamment celle d'une «auguste royauté qui subit, dans un noble exil, la fatale et glorieuse destinée du plus grand nom moderne», autrement dit Napoléon Bonaparte. On y croisera la comtesse de Lipona, anagramme de Napoli, titre porté par Caroline Bonaparte, veuve de Joachim Murat, ainsi que «la plus illustre des mères, cette femme que la mort semble avoir oubliée, cette ruine vivante si majestueuse dans la ville des ruines.»

Le récit de voyage proprement dit réserve toutefois de belles pages. L'auteur a sa façon personnelle de voyager. «Ce n'étais pas l'Italie des autres que j'allais voir: c'était la mienne, l'Italie de mon enfance, de mes études, de mes rêves au dortoir du collège...» C'est aussi quelqu'un qui préfère le calme, voire la solitude. «Les habitants gâtent les villes de poésie et d'art; j'aime Pise déserte.» Ou encore: «Parfois, je croyait me promener à la Bourse de Paris, quand la hausse ou la baisse arrache à la foule des murmures, des cris, des acclamations.» Plus loin il n'est pas vraiment tendre avec les touristes, et, en passant, avec la Vatican. «Il est vrai que cent mille étrangers accourent de partout pour assister aux fêtes profanes de la semaine sainte, et qu'ils resteraient chez eux si l'on supprimait le Miserere, les soprani, les plumes de paon (...)» Ailleurs on peut visiter un atelier où les sculpteurs sont des spécialistes de bras cassés au coude, de têtes de Dieux, de torses qui n'ont appartenus à personne, le tout en marbre de mille ans ou plus, selon les goûts de l'acheteur.

Ce voyageur, qui aime à se promener «seul devant des statues qui le regardent», sait aussi voir et comparer. Dans les jardins de Florence, aux Cascines, contrairement aux Tuileries, «il n'y a pas de grilles; partout où vous mettrez des grilles vous ne ferez jamais qu'une prison». Enfin, un conseil: «On ne saurait trop faire provision de ces souvenirs, qui sont comme l'essence immatérielle des pays que vous avez visités, et qu'on rapporte comme une galerie de tableaux, visibles pour vous seul, et qu'on suspend aux murs de sa chambre, où le temps ne peut les effacer, parce qu'il n'a pas de prise sur eux; ce grand ravageur!»

Les premières lignes. «Le Sully court de Marseille à Naples en faisant échelle dans trois ports italiens; Le Sully est comme un pont volant, un pont de trois arches, jeté entre Marseille et le Vésuve. On peut faire la traversée dans son lit, si l'on est tourmenté du mal de mer, ce mal dont personne ne meurt, ce mal qui fait tant de bien, et que la bonne Méditerranée vous envoie comme un purgatif naturel.» (Édition Payot / voyageurs, 1988.)

Joseph Méry (1798-1866), ce marseillais flamboyant, fut fêté et accueilli chez Hugo et chez Chateaubriand où il retrouvait Musset, Balzac et Nerval dont il fut le collaborateur. Ce curieux météore zébra le firmament des gloires littéraires. Alexandre Dumas le tenait pour " l'homme le plus spirituel " et Théophile Gautier voyait en lui " un feu d'artifice qui ne s'arrête jamais ". C'est par ses nouvelles humoristiques que Joseph Méry doit retrouver quelqu'éclat au ciel du panthéon romantique.


«La lumière avait commencé à baisser, et mon voyage me faisait penser à un passage d'un roman paysan de Madame SAND.» Henry JAMES


 

Henry JAMES - Voyage en France

Quarante ans après Stendhal -dont les «Voyages en France» sont parus chez Gallimard dans la Pléiade, collection assez lourde pour le sac à dos et pour le porte monnaie- un américain sillonne à son tour notre pays. C'est en 1877 que le romancier Henry JAMES, qui connaît bien Paris, décide de partir à la découverte des provinces françaises.

Il choisit Tours comme point de départ, en hommage à Balzac, qu'il admire. Et, à l'aide d'une prose sensible et souriante, il décrit un itinéraire dont une partie se situe en Touraine: Tours, Blois, Amboise, Azay, Langeais. Nous pouvons lire aujourd'hui les «impressions immédiates, simples» de ce voyageur détendu, que l'inconfort d'une chambre ou les soubresauts d'une carriole amusent plus qu'ils ne désespèrent. C'est un voyageur actif, aussi, qui ne rechigne pas à marcher sous la pluie, à regarder, rencontrer, interroger, écouter, et pour qui le voyage ne consiste pas à faire partager un dépaysement mais à éprouver des émotions et des sensations. Et à en tirer une jouissance qui s'exaltera dans l'écriture du récit.

«La lumière avait commencé à baisser, et mon voyage me faisait penser à un passage d'un roman paysan de Madame SAND.» De descriptions en anecdotes, de «l'agréable déception» ressentie à Loches aux regards portés sur les lingères du bord de l'Indre, JAMES nous promène dans un pays que nous pensons connaître et que pourtant nous redécouvrons avec lui. Voyager pour le plaisir des sens, tel semble être le message à retenir de ce livre.

Les premières lignes. «Nous autres, bons Américains - je dis cela sans la moindre présomption -, n'avons que trop tendance à identifier la France à Paris. Nous passons même pour avoir trop tendance à faire de Paris la Nouvelle Jérusalem. Rien de tout cela n'est vrai, et c'est une chance pour tous ceux qui s'intéressent à la Gaule contemporaine, mais ne sont pas pour autant pleinement satisfaits par ce microcosme de la civilisation qui s'étend entre l'Arc de Triomphe et le théâtre du Gymnase.» (Éditions Laffont 1987, repris en Point Seuil)


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