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Bernard MOITESSIER - Vagabond des mers du SudMoitessier est «un de ces animaux aquatique ayant de l’eau salée dans les veines.» Et sa philosophie pourrait se résumer ainsi : «pourquoi partir si l’on a envie de rester encore un peu, et pourquoi rester quand le besoin se fait sentir de changer de quartier?» Ce livre est bien un carnet de routes. Tantôt en mer, tantôt sur terre, nous suivons l’auteur quasiment au jour le jour, entre l’Afrique du Sud et les Antilles. Entre deux tempêtes et la recherche d’un boulot de quelques mois pour construire ou aménager la Marie-Thérèse II. Et repartir. «Car pendant un séjour trop prolongé dans un port, les bateaux ont tendance à pourrir. L’équipage aussi…» Et traverser un autre océan. «J’ai toujours eu le sentiment que les longues traversées se traduisaient chez moi par un nettoyage en profondeur de toutes les salissures amassées pendant un séjour à terre.» Ce livre contient également de nombreux conseils de navigation, un peu trop à mon goût, sur la cape, les ancres, le gréement. Et même des recettes très précises, exemple celle d’un ciment pour colmater une voie d’eau. C’est intéressant mais un peu ennuyeux à la longue si l’on n’est pas (c’est mon cas) passionné par la navigation. Enfin, si je reconnais que ce récit est très vivant, plein d’aventures et de rencontres je ne retrouve pas dans ce livre le combat de l’homme face aux éléments, la fougue, les crises, le lyrisme, la passion de «La longue route». Les premières lignes. «Le livre de bord portait, ce jour-là, la date du 4 septembre 1952. Nous en étions à notre quatre-vingt-cinquième jour depuis Singapour. Je dis "nous", puisque nous étions deux: Marie-Thérèse et moi.» (Éditions Arthaud 1988 / J'ai Lu) |
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A lire aussi: LEREBOURS, Véronique - Bernard Moitessier au fil des rencontres. Arthaud 2004. Dix ans après son ultime départ, le 16 juin 1994, la compagne des dernières années en recueille la parole de quelques témoins de sa vie. |
Bernard MOITESSIER - La longue route«Le sillage s’étire, blanc et dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d’étoiles.» Un auteur qui commence son récit par une si belle phrase ne peut pas être ordinaire. C’est en effet une forte tête, qui, engagé dans une course autour du monde en solitaire, clame qu’heureusement «le règlement ne précisait pas que l’on devait dire merci» en cas de victoire. La narration du voyage, de la course proprement dite, est très vivante. Il y a bien quelques termes marins que j’ai du mal à comprendre, même avec l’aide du lexique très fourni en fin de volume. Surtout il est amusant de noter le décalage avec les courses d’aujourd’hui et les technologies employées. A la place d’un poste émetteur, Moitessier utilise un lance-pierres pour communiquer. Simple : préparer un message, viser le pont d’un navire, lâcher, le message est arrivé. L’absence de radio empêche cependant de savoir où en sont les concurrents, les amis. Mais «un jour nous aurons de minuscules talkies-walkies à pile pas plus gros qu’un paquet de cigarettes et portant à des milliers de miles, pour que les copains puissent communiquer entre eux sans passer par les oreilles des autres.» Pourquoi partir pour cette course au large ? «On ne demande pas à une mouette apprivoisée pourquoi elle éprouve le besoin de disparaître de temps en temps vers la pleine mer. Elle y va, c’est tout, et c’est aussi simple qu’un rayon de soleil, aussi normal que le bleu du ciel.» Et que faire durant ces semaines ? Simplement la besogne du navigateur en course. Il n’y pas de routine quand on sait pourquoi on est là. Et «les jours succèdent aux jours, jamais monotones.» Surtout quand les mouettes ou les dauphins vous accompagnent un bout de chemin, et que leur présence devient familière. «J’ai le sentiment de connaître mes oiseaux depuis toujours», ou «Le vent va revenir. Mes oiseaux l’ont senti...» Le temps passe, sans problèmes. «Bientôt quatre mois que nous avons quitté Plymouth. Je savais que mon voyage irait loin, mais je ne pouvais pas savoir qu’il irait peut-être plus loin, parmi les jalons impalpables de la mer et du temps.» La pensée se précise : «libre à droite, libre à gauche, libre partout.» La décision mûrit, puis tombe. «Est-ce la sagesse que de se diriger vers un lieu où l’on sait qu’on ne trouvera pas sa paix ?» Alors qu’il recoupe la longitude passée quelques mois plus tôt, Moitessier ne remonte pas l’Atlantique mais repart vers le Cap de Bonne Espérance. «Je n’en peux plus des faux Dieux de l’Occident toujours à l’affût comme des araignées (...) et je porte plainte contre le Monde Moderne, c’est lui, le Monstre. Il détruit notre terre, il piétine l’âme des hommes.» Voilà, c’est fait. Le virage est pris. Moitessier écrit qu’il ne risque plus d’aller trop loin, ni pas assez, «car le rêve est allé d’abord jusqu’au bout du rêve… ensuite il a dépassé le rêve.» Et il se forge une nouvelle voie : «Beaucoup de passeports, mais une seule espèce, celle des citoyens du monde amis des choses vertes.» Un grand livre d’un grand vagabond des mers pour qui «Dieu a créé la mer et il l'a peinte en bleu pour qu'on soit bien dessus.» Les premières lignes. «Le sillage s’étire, blanc et dense de vie le jour, lumineux la nuit comme une longue chevelure de rêve et d’étoiles. L'eau court sur la carène et gronde ou chante ou bruisse, selon le vent, selon le ciel, selon que le couchant était gris ou rouge.» (Arthaud 1986, repris en j'ai Lu.)A lire aussi: Chez Arthaud: Cpa Horn à la voile; Tamata et l'Alliance. Une biographie: Moitessier - Le Long Sillage d'un homme libre, par Jean-Michel BARRAULT, éditions du Seuil 2004. |
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Jean-Paul KAUFFMANN - L’arche des KerguelenC’est peut-être pour vérifier que les Kerguelen sont «l’une des dernières curiosités d’une époque qui se flatte d’abolir le temps et l’espace» que Kauffmann décide de partir pour ces contrées lointaines : les îles de la Désolation. La traversée réserve quelques surprises. «Il n’y a rien à voir, la mer finit par ressembler à une surface abstraite et inerte sur laquelle notre bateau se débat pour exister.» Le navire c’est le Marion- Dufresne, un des rares à sillonner ces mers, et il débarque ses passagers à Port-aux-Français, sorte de capitale de ces «terres illimitées». Les Kerguelen c’est surtout du vent. Le vent qui déplace tout, qui bouscule tout. Aux Kerguelen il n’y ni arbres, ni gouttières sur les toits. Inutile : sous la force du vent la pluie tombe horizontalement. C’est aussi un endroit où «la présence (d’un être humain) n’est pas déplacée, elle est inexistante. Nous sommes absents de ce monde apparemment sans limites.» On suivra l’auteur dans ses randonnées, parfois solitaires, luttant contre le vent, la nuit, au risque de se perdre dans un paysage «qui semble porter la trace de l’imperfection originelle.» On trouvera aussi dans ce livre des réflexions sur la solitude, sur la lecture, sur la liberté. Autant de souvenirs d’une captivité qui marque encore l’auteur. Par exemple «Pour le survivant tout livre a un sens. Peu importe son contenu. La moindre histoire est stimulante parce qu’elle donne l’impression d’être libre.» Ou bien «Quand on a tout perdu, on peut s’inventer l’abondance ; posséder n’a toujours été qu’une histoire d’imagination.» Livre intéressant, dépaysant, vrai, au vocabulaire choisi avec soin, avec une grande qualité d’écriture. Les chapitres sont courts (même si les considérations historiques relatives à la découverte, à l’exploration de l’île, sont un peu longues à mon goût), et l’auteur ménage un petit suspens comme dans un feuilleton, ce qui est amusant. Et oblige à lire encore un chapitre. Les premières lignes : «Toute mon enfance, j’ai rêvé des Kerguelen. Assis contre les sacs de froment de la boulangerie paternelle, je me prenais pour Jim Hawkins, le jeune héros de L’Ile au trésor.» (Éditions Flammarion 1993, repris en Livre de Poche.)A lire aussi: La Lutte avec l'Ange, un récit sur les traces de Delacroix (Gallimard); La chambre noire de Longwood, Un voyage sur l'île où Napoléon vécut les dernières années de sa vie; évocation de la captivité de l'empereur déchu. (Gallimard) |
«Moi qui me range à la religion des échanges, du vagabondage, je suis convaincu de la mission sociale universelle de nos pieds et de leur valeur thérapeutique pour notre âme.»
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Harry MARTINSON - Voyages sans butSi je classe cette note de lecture sur la page consacrée à la mer, c’est que dans ce récit Harry est plus souvent au fond de la cale que sur la terre ferme. En effet ce recueil écrit en 1932 est la relation d’une période de vagabondages (Congo, Irlande, Mississipi, Rio…) d’une sorte de hippy avant la lettre et dont le cargo puant l’huile est le principal véhicule, et le bar bruyant d’un port le principal bureau de l’écrivain. Martinson est suédois, né en 1904, Nobel en 1974, et suicidé en 1978. L’une de ses théories : le nomadisme mondial. L’homme est un nomade refoulé, un vagabond qui s’ignore. Le goût du déplacement serait l’aspiration la plus profonde de l’humanité. Voir les premières lignes ci-dessous, ainsi que cette phrase : «moi qui me range à la religion des échanges, du vagabondage, je suis convaincu de la mission sociale universelle de nos pieds et de leur valeur thérapeutique pour notre âme.» La prose est parfois surréaliste. Comme certaines rencontres en mer. «On rencontre un vieux matelas. On est là, deux ou trois, à la lisse du bastingage, cherchant à deviner où il a été acheté, mais avant que l’on soit d’accord, il a disparu dans la brume.» Les descriptions sont souvent poétiques, imagées et sonores. «La tempête jouait de l’harmonica dans les papiers décollés des fenêtres et personne ne tenait à se risquer dehors ; je buvais de la bière, avalant sans entrain goutte à goutte, et je regardais mon visage de dix-huit ans, joli et idiot, dans la glace d’un panneau réclame pour un vin.» L’errance est partout, avec son cortège de surprises. Les mœurs varient selon les lieux. Ce qui est bien compliqué, et dangereux parfois. Un geste sera ici un salut, et considéré ailleurs comme une insulte. La morale est parfois déconcertante. «Je m’étonne de voir la fille catholique de Rio Grande s’agenouiller devant sa madone en chomotypie avant notre acte amoureux.» La nature, le vagabondage, l’expérience, l’apprentissage de la vie : tels sont les thèmes de ces récits parfaitement compréhensibles encore aujourd’hui, dans la lignée de LONDON. Les premières lignes de Le Vagabond universel : «Aucune littérature ne disperse plus l’esprit qu’un bon récit de voyage. Plus grandes sont les surfaces géographiques qu’il embrasse, plus il écartèle la pauvre âme recroquevillée dont l’essence intime est proprement de se ratatiner en un nœud de cordage et de ne jamais voyager. Car les circonstances et la vie ont fait l’homme ainsi : pendant des milliers d’années son instinct nomade a été refoulé.» Éditions Stock, bibliothèque cosmopolite.Le poète suédois Harry Martinson (1904-1978) a nourri ses récits de sa vie de trimardeur. Il a reçu en 1974 le prix Nobel de littérature pour une œuvre dont l'invention formelle se soumet à une exigence de justice sociale jamais démentie. Alire: La Société des vagabonds (Marginales 2004); |
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«La route est libre, tout va bien à bord.» |
Cendrars, Colette, Farrère, Wolf – A bord du Normandie (Journal transatlantique)Le Havre, le 29 mai 1935. A 18h27, après que les passagers eurent franchi la passerelle d’accès «longue et large comme un pont de rivière», le Normandie largue les amarres et se met en route pour son premier voyage transatlantique. Destination : New York ; objectif : le ruban bleu, symbole du record de la traversée, qui sera conquis en quatre jours, trois heures et une poignée de minutes. Qualifié « d’exposition universelle itinérante », de «ville flottante», le Normandie emporte à son bord quatre écrivains et un photographe, qui, chacun à sa manière, vont relater le voyage. Colette est sans aucun doute la plus fine. Elle vagabonde par les coursives ; elle sait observer les clans qui se forment. «Si grand qu’il soit, comment dissimule,r sur un bateau, nos préférences et nos antipathies. Sur une île, rien ne peut mentir.» Elle note aussi que le français voyage mal, «travaillé par la crainte de mourir de faim et de perdre sa valise.» Pierre Wolf, écrivain et scénariste, envoie ses textes au Journal, comme Colette. Il rôde dans les couloirs à la recherches des «plaisirs transatlantiques» et au bord de la piscine, où on lui a promis «un régal, le plaisir des yeux ; vous y verrez les plus jolis corps de la Normandie.» Déçu il va voir ailleurs. «Un tour aux deuxièmes classes. Les mannequins des grandes maisons de couture se dandinent mal ; elles n’imitent bien le mouvement des vagues qu’à Paris.» Cendrars préfère voyager dans la soute, quand les autres sont au salon. Impressionné par la machinerie, il clame que «la vitesse est à la mode. Plus que cela, la vitesse est une nécessité des temps modernes.» Ses textes sont une nomenclature du matériel de bord et un manuel de manœuvres. Il passe ses nuits dans la chambre de chauffe, dans les profondeurs du navire. Claude Farrère, comme Cendrars, est envoyé par Pierre Lazareff, directeur de Paris Soir. Il arpente les ponts élevés, les célébrités et les mondanités. Il trouve «monotone certes, mais suggestive tout de même cette vie de paquebot.» Laissons lui le soin d’annoncer l’arrivée : «Et voilà Brooklyn par tribord, et voici par bâbord la Liberté de Bartholdi, et voici droit devant notre mince étrave la Batterie et la ville. New York.» Roger Schall a réalisé les merveilleuses photos en noir et blanc qui illustrent ce livre qui se lit avec le sentiment d’avoir manqué quelque chose. Les premières lignes du premier texte de Blaise Cendrars : «Le Havre, 29 mai, par téléphone. Ils m’avaient donné rendez-vous dans un bar mais ils ne sont pas venus car cette nuit tout l’équipage de la Normandie est consigné à bord. J’aime autant cela car au lieu d’écouter des histoires je les verrai à l’œuvre dans les fonds, les soutiers, les huileurs, les graisseurs, les mécanos, tous les gars de la machine qui sont prêts à en mettre un bon coup…» Préface de Patrick Deville. Éditions Le Passeur / Cecofop 2003. |
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