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le guide de lectures > les poètes en voyage >> p 2


«Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage...»

Les voyageurs sont parfois des poètes. Ou l'inverse. Bouts rimés ou poèmes en prose, ils rapportent toujours de leurs voyages des mots qui nous invitent à les suivre. Voici quelques exemples. Sur cette page:

Jacques ROUBAUD – La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains - Guy GOFFETTE - Éloge pour une cuisine de province. André VELTER - L'Arbre-Seul. Josepha et Claude-Jean LAUNAY - Poètes de la Loire. Olivier BEETSCHEN - Le Sceau des pierres.

Autres pages sur les poètes en voyage: Remonter ]


 

Les rues de Paris ont deux cotés / C’est une règle générale. / Il n’y a aucune rue de Paris à aucun coté.

Jacques ROUBAUD


Jacques ROUBAUD – La forme d’une ville change plus vite, hélas, que le cœur des humains

Avec un titre pareil, il était évident que la ville serait l’élément principal de ces cent cinquante poèmes rédigés entre 1991 et 1998 et contenus dans ce recueil. Et l’on comprend vite que Paris en est la cible, le cœur. Un Paris décrit d’une façon moderne, parfois étrange, souvent surprenante. Recourir les rues, le premier groupement du recueil, est un hommage évident à Raymond Queneau, qui a écrit Courir les rues. De la rue Volta au boulevard de Clichy, de Montmartre aux Buttes Chaumont, Roubaud nous emmène visiter les vingt arrondissements, à pied ou en métro.

Nous le suivons volontiers. La Joconde est dans « un cadre beige et crème et un peu orange» au dessus d’un bar, et le Sacré-Cœur fait penser à des tétines et des biberons. Les poèmes défilent, entre énumérations à la Perec et Lapalissades en séries, de dialogues à la Tardieu, en descriptions à la limite absurdes.

Les rues de Paris ont deux cotés
C’est une règle générale.
Il n’y a aucune rue de Paris à aucun coté

Les poèmes de Roubaud sont souvent pleins de références, parfois implicites, parfois explicites :

Tour Eiffel cesse de ma dévisager comme ça
Si je t’offre un sonnet en vers de quatorze syllabes
(Un mètre assidûment cultivé par Jacques Réda)
Ce n’est pas pour que tu me toises de cet œil de crabe

Et d’autres donnent le tournis.

La rue d’Amsterdam descend et remonte
et redescend ainsi fait ma rue
Je monte ou descend la rue d’Amsterdam
Je descend u monte d’Amsterdam la rue

On ne rentre pas toujours facilement dans un recueil de poésie. On ne peut que conseiller d’oser le faire avec celui-ci. Cette chanson, cette geste des rues, est une véritable invitation au voyage. Ouvrir ce livre et en lire quelques pages c’est assurément prendre le risque d’être emporté, et perdu.

Les premières lignes de La rue : «Je descendais cette rue qui était étroite, inclinée de soleil, entre des automobiles d’une lenteur imprécise. Descendant cette rue j’avais la sensation du passé, d’un loin passé, d’une autre rue. Je ne parvenais pas à y revenir.» Éditions Gallimard 1999, collection Poésie.


Guy GOFFETTE – Éloge pour une cuisine de province

Drôle de titre, mots d’une banalité étonnante. Pourquoi pas ? En effet, de mots simples naît l’émotion. Et de la fluidité, le voyage.

Aquoi bon fuir l’été venu vers une mer
Bien à l’ancre dans son lit
Quand rester immobile au creux du chemin semble
Une manière de navigation et que déjà réunir
Tes doigts sous le front te sacre capitaine (…)

Une incitation à prendre son temps, rien ne presse ; un encouragement à faire le bon choix, aussi.

(…) on ne sait plus
si c’est le temps qui passe ou nous
qui passons à travers lui, les mains vides,

comme un train somnambule à travers
la campagne endormie (…)

Beaucoup de choses dans ce recueil, notamment une série de «dilectures», courts textes inspirés d’un livre ou d’un auteur. Des souvenirs d’enfance, cette «cuisine de province», coté cour et coté cœur.

A dix ans on a l’éternité sous sa casquette
Et la mort est littéraire ni plus ni moins

Une «lecture à Metz» est dédiée à Jacques Réda, autre grand déambulateur.

Une « poétique de la simplicité » écrit Jacques Borel dans la préface, qui évoque Rilke ou Francis Jammes.

Éditions Champ Vallon 1988 et Gallimard 1991 et 2000, repris en collection Poésie.


André VELTER - L'Arbre-Seul

«Nous ne cherchons que notre errance.»

L’auteur est un voyageur au long cours. Il est aussi animateur d’émissions consacrées à la poésie sur France Culture, le directeur de la collection Poésie chez Gallimard, et de la revue Caravanes chez Phébus. Pour reprendre les termes d’Alain BORER, auteur de la préface, VELTER est un poète d’instinct, ses mots sont des énergies, ils attendent d’être libérés. Il faut lire ces poèmes d’un trait, comme ils ont été écrits.

L’Arbre-Seul fait référence à une description de Marco Polo dans le Livre des Merveilles. La rencontre de ces régions lointaines et de cet arbre est un moment clé du voyage, «un au-delà que suivaient les caravanes.»

L’arbre mort du Khorassan
Aiguisait le désir d’outrepasser
De fuir de disparaître de changer d’éternité.

Les phrases défilent sous sa plume comme écrites sur place dans le désert.

Il y a des tourmentes de sable qui jettent le désert au ciel
Et le ciel comme un cavalier noir qui tire les rênes de l’orage.

Et même si la routes des caravanes n’est plus ce qu’elle était :

Signe du temps perdu des caravanes,
Les camions sont chargés comme des chameaux
Les flancs débordant de bidons, de cartons ou de nattes tressées.

Il faut quand même y aller :

Il n’y a rien qui vaille
De forcer vaille que vaille
La porte ouverte de l’aube.

L’Arbre-Seul, collection Poésie chez Gallimard.

Poète, essayiste, homme de radio, André Velter est né en 1945 dans les Ardennes. Il partage son activité entre les voyages au long cours (Afghanistan, Inde, Népal, Tibet) et la mise en résonance des poésies du monde entier


Josepha et Claude-Jean LAUNAY - Poètes de la Loire

«Il ne faudrait jamais regarder couler la Loire, c’est une chose fatale : après on ne sait plus faire que ça, et le reste est sans importance» écrit Alix de Saint-André, auteur de polars. Tant mieux pour nous, plein de poètes se sont laissé prendre. Comme Jules LEMAITRE (1853-1914) qui y va de sa plume :

La Loire est une femme. Amoureuse et pâmée,
Mais prompte à s’échapper en des caprices fous,
Sa perfide langueur dort sur les sables roux
Et baise les contours de sa rive charmée.

Si «la Loire est un fleuve aux couleurs changeantes», les poètes en ont profité pour écrire (décrire) toutes ses ambiances, toutes ses crues, tous ses châteaux.

Le long du coteau courbe et des nobles vallées
Les châteaux sont semés comme des reposoirs...
Charles PEGUY

Personnellement j’aime bien emporter un livre de poésie dans mon sac. C’est souvent une bonne surprise. Comme ce Émile JOURDAIN, poète inconnu du Maine-et-Loire, et dont les Rimiaux sont à tomber par terre ! Dans un long poème, une lettre à Joachim Du Bellay, l’auteur prouve que l’argot peut être émouvant.

V’la don’ tout d’mém’ qu’après tant d’temps,
Tant d’bell’s heûr’s qu’ont fait des journées,
Tant d’jours longs q’ont fait des printemps
(...)
Du Bellaay, t’es r’venu d’voéyage,
Qu’t’es r’venu, comm’ t’en causais tant,
D‘ton grand voéyag’ de quat’ cents ans
Et qu’t’es là enter’ tes parents,
Et tous les gâs d’ton cousinage
Et tout’s les fill’s de ton village
Pour y’i finî l’restant d’ton âge.

Et ainsi de suite. Comme quoi la poésie... Absolument grandiose, à connaître d’urgence !

Cette anthologie, dans laquelle on retrouve les classiques (du Bellay, Baudelaire, Balzac…) mais aussi constituée avec de nombreux écrivains ligériens, vous sera d’un grand bonheur si vous vous baladez entre Saumur, Tours, Nevers.

Les premières lignes de l’introduction : «Beau monstre aux couleurs changeantes sous la lumière dorée, la Loire appartient à l’imaginaire des stéréotypes qui nuisent aux " choses vues " par le voyageur. Elle est surtout la création renouvelée des poètes depuis que Charles d’Orléans et Joachim Du Bellay ont imposé à la mémoire ligérienne leur chant de la terre natale à l’enseigne du Jardin de la France.» Édition de la table ronde, collection Petite vermillon.


Olivier BEETSCHEN - Le Sceau des pierres

« Ce soir
le ciel avait la couleur des mangues »

Vingt ans d’errance, un long voyage durant lequel l'exploration du monde va de pair avec la découverte de l'être. Et des poèmes. Des vers libres aux séquences narratives, de Sri Lanka (1974), Crête (1981), Madagascar (1992), Genève (1995), des lieux qui habitent le poète, et sont sources d’inspiration.

Belles descriptions des choses vues, comme :

« Avec la lenteur de celui qui marche
les oliveraies dérivent
carreaux posés pêle-mêle
sur la tenture ocre des montagnes »

Ou encore :

« Les crêtes de l’incandescence
se détachent sur la mer
Miraculeux, les cyprès dans la falaise
comme des colonnes de mousse »

On pense parfois à Cendrars :

« Bourlingueur du Très-Haut
ou défricheur du verbe
le voyageur croit écarter la jungle
quand il creuse un passage
antique
dans son propre chaos »

Le Sceau des pierres, éditions Empreintes.

Olivier Beetschen est professeur à Genève, écrivain et responsable de La Revue des Belles-Lettres. Infos sur le site Culturactif.ch.


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