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Ingrid Thobois a obtenu le prix du Premier Roman pour «Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés», paru chez Phébus. Le prix du Premier Roman étranger a été attribué à Dinaw Mengestu pour «Les belles choses que porte le ciel» chez Albin Michel. Ces prix sont décernés chaque année par un jury de critiques littéraires dont Michèle Gazier, Nathalie Crom, Jean-Claude Lamy, Françoise Ducout, Joël Schmidt, Françoise Xenakis et Jean-Pierre Tison.> Entretien avec l'auteur dans la partie Textes de ce site sur cette page. |
Ingrid Thobois - Le roi d'Afghanistan ne nous a pas mariésPour résumer ce roman : une jeune femme qui s’ennuie dans son job de télé conseiller décroche un job de prof de français à Kaboul. L’aventure est en route. Là elle s’éprend d’un autre expatrié, plus âgé et marié. La vie est belle, même au milieu des bombes, mais cette passion ne peut pas durer: la séparation est inéluctable. Elle ouvrira les yeux de la voyageuse sur un pays envoûtant et ses habitants, qu’elle va alors rencontrer, qu’elle va raconter, mêlant la petite et la grande histoire. La romancière écrira finalement l’histoire de sa narratrice dans une beau récit avec une langue simple aérienne. «Certains pays vous refoulent, vous brassent puis vous aspirent avec la même opiniâtreté qu’une lame de fond avant de vous rejeter sans une seule explication. Et s’il vous prend l’audace de vouloir vous y rendre, leurs frontières se dressent, sûres d’elles et inviolables. Tel est l’Afghanistan. On rêve, on s’endort sous une carte punaisée aux murs obliques d’une chambre de bonne, on dévore quelques livres, on écoute les nouvelles sur les ondes alarmistes et, bien sûr, on se résout à ne jamais se rendre là-bas.»Le début de ce texte sonne comme du Nicolas Bouvier (je dis ça comme un compliment), un auteur qu’Ingrid Thobois connaît bien pour avoir refait la route de l’Usage du monde, un autre voyage sur lequel elle n’a pas encore écrit. Mais nous sommes ici dans un roman… La narratrice, donc, est une lectrice de Bouvier, mais est également friande de romans d’aventures, et dévore son onzième Kessel alors qu’elle se morfond comme standardiste. L’appel de l’aventure? La tentation? Partir? Répondre à cette petite annonce. Et se retrouver professeur de français à Kaboul. L’Afghanistan, pays éblouissant, offrira-t-il un «remède aux tourbillons de l’absurde?» L’Afghanistan est un pays dans lequel il se passe des choses que l’on voit à la télé, et beaucoup d’autres choses que l’on ne voit pas. Le quotidien, même afghan, appâte peu le téléspectateur moyen. D’un coté, Kaboul est une ville en guerre permanente. La mort fauche régulièrement. Le tumulte de la ville fait suite au fracas des attentats. Mieux vaut être «du bon coté de la bombe.» De l’autre, la prof donne ses cours. «Lorsque l’ailleurs devient l’ici, la vie prend tout son sens.» L’amour à KaboulEt puis naît une passion, ce que tout lecteur ou lectrice a probablement connu une fois dans sa vie. D’abord: rien. Cet homme est comme les autres. Puis : tout. Cet homme – «un de ces hommes pour soulever de terre ls femmes entre le pouce et l’index» – n’est plus comme les autres. «Comme il arrive que l’attention extrême portée à une chose nous rende aveugle à tout les reste du paysage.» Au cours de ce séjour à Kaboul la narratrice nous fera vivre ses joies et ses peines, par petites touches. Puis elle fera quelques voyages à l’intérieur du pays. Jusqu’à des frontières qu’elle ne pourrait pas franchir – mais elle n’en a nullement l’intention. Ces voyages aux frontières semblent là comme pour s’assurer que l’on est bien enfermé dans ce pays. Ce pays que l’on finit même par aimer. Drôle de syndrome. Après celui de Stockholm, voici celui de Kaboul: «J’avais aimé. Un homme. Un pays. Un travail. Un quotidien. Même payer mes factures. Même m’enduire les mains et jusqu’aux avant-bras, de l’odeur pestilentielle de gazole inflammable pour allumer à tâtons mon générateur. J’avais tout aimé de cette vie. Et jusqu’à l’insécurité, jusqu’aux regards brutaux, jusqu’au voile, jusqu’aux longues tuniques par trente-cinq degrés d’air brûlant.»Et puis tout passe. On le sait. Ou bien, si on ne le sait pas encore, on le devine. «C’est très facile de ne plus aimer. Il suffit de ne plus jamais regarder. De ne plus jamais respirer. De e plus jamais entendre. (…) Tout devrait s’oublier.» Tout s’oublie. Le temps passe vite quand on est ailleurs, par exemple en voyage ou hors de chez soi. «Je vécus là dix-huit mois sans en compter un seul. En vérité, je demeure convaincue que le compte n’y était pas.» L’écrivain et le voyageurC’est un roman qui parle de l’amour, de la passion, mais aussi de l’écriture, de la relation entre les souvenirs et l’envie d’écrire. La narratrice est une voyageuse, et «être réceptif au monde est son activité exclusive.» La route inculquerait un réflexe de «veille permanente» dont il serait difficile de se défaire. Le jour on marche et on observe. Le soir, la nuit, «on traque les mots.» «Dans cet exercice, on en oublierait presque de respirer…» Et plus loin : «On se prend à rêver de bras si dignes d’amour qu’ils vous arracheraient à la pensée de l’écriture.» C’est enfin une lettre d’amour d’Afghanistan. C’est un récit qui nous entraîne à la rencontre d’une autre culture, dans un monde si beau et si sauvage, si violent à la fois. Rien ne semble plus beau, rien ne semble plus bleu que le ciel de Kaboul. Les premières lignes «Telle serait donc la fin. Tel serait donc l’épilogue d’un amour insensé, soldé par un adieu, quand un roi devrait bien avoir dans ses pouvoirs celui de nous marier, de surcroît sur-le-champ. Mais qu’on ne se méprenne pas : c’est un cas de rupture. Une cassure après l’autre, une pincée de douleur. Nous avions délibérément franchi le seuil de la propriété : aucune erreur d’orientation ne conduit à l’enceinte d’un palais. Profonde allée déserte, bordée de platanes aux troncs de baobabs dont pas une guerre n’avait eu raison. C’était encore Kaboul. Cela n’y ressemblait plus. » Éditions Phébus 2007. |
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«A la fin, toutes choses viennent se fondre en une seule, et au milieu coule une rivière.»
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Norman MacLEAN - la rivière du sixième jourUn seul livre pour toute une vie, écrit à 73 ans par un ancien prof de littérature de Chicago, ça n'est pas une raison suffisante pour penser qu'il s'agit d'un chef-d'œuvre. D'ailleurs La rivière du sixième jour est en grande partie un manuel de pêche à la mouche. On y trouve aussi une histoire. Celle de la jeunesse de l'auteur dans les montagnes du Montana, un évènement qui marqua sa vie. MacLEAN relit son passé comme un pêcheur «lit» la rivière avant de choisir son matériel. Il parle de sa famille pour mieux s'en approcher, s'en souvenir. «Aujourd'hui, presque tous ceux que j'ai aimé sans les comprendre quand j'étais jeune sont morts, mais je n'ai pas renoncé à chercher à les connaître.» Cette famille est une famille d'hommes : père, frère, beau-frère. Les femmes ne sont là que pour la reproduction de l'espèce. Et ces hommes s'expriment en pêchant la truite, à la mouche. Un prétexte. Un refuge pour oublier que la vie est courte et tumultueuse, et inéluctable le temps qui passe. «A la fin, toutes choses viennent se fondre en une seule, et au milieu coule une rivière.» Une Nature immuable (la rivière coule ici depuis toujours) et les espaces indestructibles du Montana, décrits avec une immense sensualité, relativisent aisément les gestes et les paroles d'hommes qui semblent chercher à «deviner à quel moment de la journée la vie acceptera de se laisser prendre pour une plaisanterie.» Roman simple et poétique, la Rivière, construit comme «l'assemblage d'une cabane en rondins» raconte surtout quelques jours de la vie d'un homme sous le regard de son frère qui l'aime et qui assiste, impuissant, à sa destruction. Comme s'il était impossible de comprendre ceux que l'on aime, ni de les aider. Surtout quand on est en face de quelqu'un qui s'est fait une règle de ne jamais demander l'aide de personne. Comment rattraper avant qu'il soit trop tard quelqu'un qui vous fuit entre les doigts, comme l'eau qui coule ? Les premières lignes: «Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche. Nous habitions dans l'ouest du Montana, au confluent des grandes rivières, et notre père, qui était pasteur presbytérien, était aussi un pêcheur à la mouche...» Éditions du Seuil. |
John BERGER – D’ici làDès la page du sommaire nous comprenons que nous voyagerons. Lisboa, Genève, Kraków, Londres, le pont d’Arc, Madrid, la Chine. Le premier texte nos entraîne à Lisbonne. John Berger nous parle de la ville, et de sa mère qui, bien que morte depuis longtemps, «comme les autres piétons qui remontaient la ruelle étroite, s’aplatit contre une devanture pour laisser passer le tram, tandis que celui-ci faisait tinter sa clochette.» Autre rencontre, autres souvenirs: Borges à Genève, ville carrefour des voyageurs, la preuve en étant que la Poste «fut conçue pour en imposer autant que sa cathédrale» ; ville qui n’a guère inspiré les peintres, et que Berger décrit comme de nationalité neutre, de sexe féminin, d’âge «plus jeune qu’elle ne l’est en vérité» et de signes particuliers «légèrement voûtée en raison de sa myopie.» Ces deux textes sont absolument magnifiques. Le voyage dans le temps et dans l’espace se poursuit à Cracovie avec Kern, le passeur, «l’homme qui m’a transmis tout ce qu’il savait, celui avec qui j’ai appris à traverser les frontières» ; puis à Islington, un quartier de Londres ; puis en Ardèche, là où Berger visite la grotte Chauvet et décrit cette visite comme un voyage à l’intérieur d’un corps : «la roche calcaire a une teinte d’os ou de tripes.» Les descriptions sont poétiques, imagées, mais précise. «Les murs sont d’un jaune blanchâtre: pas celui que les fabricants de peinture vendent sous l’appellation ivoire, mais véritablement celui des défenses d’éléphant – très proche de la teinte défraîchie des vieilles dents humaines.» Dans ce livre – qui n’est pas un récit de voyage – Berger parle de lieux et de personnes, de personnes importantes, de ces «vies qui pénètrent les nôtres.» Et si l’une des convictions de John Berger est que l’«on apprend à vivre – ou on essaie d’apprendre à vivre – en s’aidant des livres», des livres comme D’ici là sont justement de ceux qui peuvent participer à l’éducation de tout un chacun, pourvu qu’il soit amateur de littérature. Les premières lignes : «Au milieu d’une place de Lisboa, il y a un arbre qu’on appelle cyprès lusitanien. Ses branches, au lieu de pointer vers le ciel, partent vers l’extérieur, à l’horizontale, formant un parapluie géant, impénétrable, très bas, d’un diamètre de vingt mètres. Une bonne centaine de personnes pourraient s’y abriter.» Éditions de l’Olivier 2005. |
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Ce récit a obtenu le prix Ouest- France – Étonnants voyageurs, décerné par un jury de 10 jeunes lecteurs, âgés de 15 à 20 ans, à l'occasion de la 17e édition du festival de littérature qui a eu lieu du 3 au 5 juin 2006 à Saint-Malo.Lecture à compléter par Le Goût de Lisbonne, petit volume du Mercure de France. |
Olivier MAULIN – En attendant le roi du mondeÇa commence fort, par la traversée de la France entre Paris et Lisbonne à bord d’un bus. On apprendra les causes de ce voyage, dans ce chapitre zéro mené à cent à l’heure et qui donne vraiment envie de continuer: un couple part chercher du travail et pense faire fortune dans ce qui pourrait être le nouvel eldorado, le Portugal. Il s’agit donc bien d’un récit d’errance, de nomadisme. Ou d’un roman, mais ça n’est pas bien grave. Tout ce qui est inventé aurait de tout façon pu arriver. Et inversement. Lisbonne. La ville au bord du Tage. «Il y avait des points scintillants sur l’eau et on entendait les sirènes des paquebots, sombres et plaintives.» Les paquebots «revenant des mers immenses et dangereuses.» La ville en pente, la ville où les jeunes font du roller, «mongoliens à roulettes.» Pas facile de s’y traîner en fauteuil roulant. Et pas facile de vivre à une époque où il n’y a plus rien à découvrir. «On se fait chier.» Le mec un peu paumé erre dans Lisbonne, entre un stage de langue et une formation de grutier. Et quelques filles. On les suit dans la Lisbonne d’aujourd’hui, et dans ses quartiers encore populaires. Jeunes ou vieux, les gens s’ennuient. Comme toujours (depuis Pascal en tous cas), ils se divertissent. Ils font les idiots, et finissent par trouver leur vraie nature, qui était cachée sous les apparences. On apprendra qu’au Portugal les orages sont terribles, foudroyants. Et que la chaleur et les éclairs détraquent un peu les cerveaux. La fin du livre, avec un gros clin d’œil à un événement historique (un bretzel qui faillit obstruer la gorge d’un grand chef d’état), est un peu le foutoir. Mais on a lu une belle histoire, un peu triste, on a mis les pas dans ceux de nos semblables, on aurait pu être à leurs places. Les premières lignes : «Nous avons passé vingt-trois heures dans ce bus. Devant nous, une vieille portugaise avait eu l’audace, en pleine nuit, de se mettre du déodorant sous les bras. Le mélange du parfum avec sa propre puanteur avait engendré une réaction chimique redoutable qui libérait les mêmes senteurs que celles de la morue qui se décompose sous le soleil de midi.» L’Esprit des péninsules 2006. |
Gabriel GARCIA MARQUEZ, l'Amour au temps du choléraAvec GARCIA MARQUEZ pas de surprise. On retrouve la description de la ville colombienne que l'on s'attendait à visiter. Chaleur, lumière, bourrasques soudaines, odeurs, tout y est. Avec lui l'invention romanesque est également et toujours au rendez-vous. Dès le début on rencontre un perroquet qui parle français. Ce qui ne l'empêche pas de tomber dans le potage. Comme d'habitude les descriptions des personnages et des sentiments sont exemplaires. Petits drames de la vie et grands drames de la mort sont là. «Les gens qu'on aime devraient mourir avec toutes leurs affaires.» Désordres de l'amour, affres du souvenir ou ravages du choléra : c'est un peu la même chose. Et les symptômes sont identiques : fièvres, douleurs. Et nécessité urgente de mourir. La vie n'est pas plus facile sous les tropiques qu'ailleurs. Et là aussi «le problème du mariage c'est qu'il meurt toutes les nuits après l'amour, et qu'il faut le reconstruire tous les matins avant le petit déjeuner.» Au début tout va bien. Puis le temps passe, la lassitude ou l'habitude s'installe, comme chez un couple de parisiens, et, «après dix ans de mariage les femmes pouvaient avoir leurs règles jusqu'à trois fois par semaines.» Alors un homme achète le miroir dans lequel celle qu'il cherche s'est regardée tous les matins de sa vie... La fin du roman est inoubliable. Et c'est sûr : l'amour n'a pas d'âge. (Livre de poche). A lire aussi: Cent ans de solitude, le chef d'œuvre. |
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Pierre MOUSTIERS – De rêve et de glacePierre Moustiers est romancier, scénariste et critique littéraire. On lui doit notamment les adaptations télévisuelles du Curé de Tours ou d’Eugénie Grandet. Il a voulu, dans ce roman, raconter une histoire comme la montagne peut en produire : une escalade, un accident, le travail (la passion) des guides, les yeux qui s’ouvrent. Nous sommes le 7 juillet, dans une région qui n’est pas déterminée. Il y a un «mari normal» qui part un matin vers les rochers d’escalade de son enfance. Sa femme, qui «se défend d’être aux aguets» et qui se demande bien ce qui a pu les attirer dans cette région si peu hospitalière à ses yeux, «s’interdit de penser qu’elle a peur» alors que son mari, d’habitude si ponctuel, n’est pas rentré pour le déjeuner. «La mort, c’est comme un chien. Si tu en as peur, elle mord.» Le passé se mélange au présent. Un guide local, vieux sage, va aider la femme à retrouver son mari, et à découvrir le milieu montagnard, qui vaut largement celui dans lequel elle se berce d’illusions. Deux mois plus tard «tous deux se demandent s’ils n’ont pas eux-mêmes changé, s’ils ne sont pas revenus de Sainte-Rose avec une âme différente.» Ben si. Les scène de secours en montagne sont crédibles, mais tout ça est un peu téléphoné. On peut néanmoins se laisser entraîner dans cette histoire, le temps d’une balade en montagne… Les premières lignes: « Pascal a dépassé la vielle église et la rue principale du village endormie dans l’ombre. Il allonge le pas et compte les maisons éparpillées, au bord de la route, éclairées, l’une après l’autre, par le soleil levant. » Éditions Albin Michel 2001, repris en Livre de poche. |
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«Celui qui n’a pas de chaussures est un sot.»
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Primo LEVI – La Trêve«Celui qui n’a pas de chaussures est un sot.» A la fin de la Seconde Guerre mondiale, un groupe d’Italiens, rescapés des camps nazis, entame un voyage de plusieurs mois vers leur terre natale. Et si plus tard on appellera Trêve cette période de la fin de la guerre, avant une autre, dite froide, c’est, pour Levi et ses compagnons, la période après le camp et avant le retour, quand il faudra raconter, expliquer. Mais comment raconter? quand «rien ne pouvait arriver d’assez bon et d’assez pur pour effacer notre passé» et que « devant la liberté nous nous sentions perdus, vidés, atrophiés.» C’est durant cette Trêve et dans ces états de culpabilité et de peur du vide, qu’un groupe se constitue, se fait et se défait au hasard des jours, et tente de se rapprocher de l’Italie, encadré par les libérateurs qui organisent ces rapatriements. Ceci semble bien loin d’un récit de voyage, et pourtant c’est bien le déplacement, entre autre, qui a motivé l’écriture. Et malgré le sujet et toute l’horreur qu’il sous-tend, le récit est sidérant, drôle, parfois ubuesque. Les personnages rencontrés constituent une galerie d’hommes et de femmes invraisemblables, qui se coltinent des histoires incroyables et vivent des aventures absurdes comme seules les récentes atrocités pouvaient en créer. Tout le long du trajet, on voyage souvent à pied, ce qui, en certaines steppes de l’Est n’est pas évident : «en aucun autre pays d’Europe, je crois, il ne peut arriver de marcher pendant dix heures et de se trouver toujours à la même place.» Sans compter qu’il faut avoir fait le bon choix : «Quand il y a la guerre, il faut penser avant tout à deux choses : d’abord aux chaussures et ensuite à la nourriture ; et non l’inverses comme on le croit ordinairement.» Mais cette marche, même dans des conditions qui nous semblent aujourd’hui absolument impossibles, avait des effets positifs : «J’avais marché pendant des heures dans l’air merveilleux du matin, l’aspirant comme un médicament jusqu’au fond de mes poumons délabrés. Je n’étais pas très assuré sur les jambes mais je sentais un besoin impérieux de reprendre possession de mon corps, de rétablir le contact, rompu depuis presque deux ans, avec les arbres, l’herbe et la lourde terre…» Une grande partie du trajet se passera en train, des trains de marchandise, des wagons dans lesquels la vie s’organise, avec toujours la «pensée douloureuse de la maison lointaine.» Enfin c’est le Brenner, la frontière italienne, franchie «dans une allégresse tumultueuse» pour les uns, «dans un silence rempli de souvenirs pour les autres.» Les premières lignes «Les premiers jours de janvier 1945, sous la poussée de l’Armée Rouge désormais proche, les Allemands avaient soudain évacué en toute hâte le bassin minier de Silésie. Alors qu’ailleurs, dans des conditions analogues, il n’avaient pas hésité à détruire par le feu et par les armes les camps et leurs occupants, dans le district d’Auschwitz ils n’agirent pas de même.» Éditions Grasset 1966, repris en Livre de poche. |
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