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le guide de lectures > autres voyageurs >> Jean-Claude PIROTTE


J'ai découvert cet auteurs il y a peu, à la faveur de l'un de ses rares passages à la télé. J'ai lu deux ou trois choses, et voilà: j'ai rencontré un écrivain qui me fait voyager. Jean-Claude Pirotte, né à Namur en 1939, est à la fois écrivain, poète, chroniqueur, peintre, voyageur. Il déclare mener une existence «plus ou moins vagabonde et clandestine dans la province française.» Ses textes sont d'une très haute qualité littéraire. Sur cette page:

Jean-Claude PIROTTE - Un rêve en Lotharingie - Mont Afrique - Récits incertains - La vallée de misère - Les contes bleus du vin - La pluie à Rethel -

Autres voyages, autres voyageurs

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«Drôle de pays. Ce n'est ni l'Ardenne, ni la Champagne, ni l'Argonne. On se demande un peu où l'on est.  Nulle part, répond Dhôtel.» Jean Claude PIROTTE


 

Un rêve en Lotharingie

Édité dans la collection France vagabonde de National Geographic, ce petit volume nous transporte en Lotharingie, ancien domaine dévolu à Lothaire par le traité de Verdun en 879, mais voyage ici limité en gros à la Bourgogne et à la Comté. Quant à l’auteur, c’est un habitué des lieux. Les vignobles de Bourgogne n’ont pas de secrets pour lui, et il connaît bien le «vin de migraine». Ici «c’est le vignoble qui régit la géographie, affirme en un mystérieux équilibre pictural le règne d’une civilisation supérieure aux bornes d’une montagne encore ensauvagée.» Qui a bu du Bourgogne en boira !

C’est aussi la région de la luterne, animal légendaire que l’on chasse durant la nuit sans lune, et que l’on appelle ailleurs le dahut, selon les époques et les pays ; et de la Vouivre, «la guivre, la vipère, avec ses ailes de chauve-souris, et son diadème incrusté de rubis, l’avons-nous rencontrée?»

Un peu plus loin «les poules picorent entre nos pieds. Le cochon grogne dans la soue. C’est la Bresse, où se confondent une fois encore la Bourgogne et la Comté.»

Ces régions de France ne sont pas des plus réputées. Pourtant il semble bien qu’elles soient attirantes pour qui sait y faire : «Vous ai-je parlé du bonheur, puisqu’il s’agit de cela ? Le bonheur sans éclat des pays dont l’âme s’éveille sous le regard qui s’attarde, ces pays que vous quittez mais qui ne vous quittent pas ; où la lecture d’un menu confine à la poésie…»

Les premières lignes: «Un géographe d’aujourd’hui ,Pierre George, déplore que le temps des collines soit révolu, même si « les collines demeurent parce qu’elles ont existé avant les hommes. » Nous voulons croire encore à « la fonction de liberté de collines », à la secrète permanence, à la fidélité obstinée des paysages et des provinces que nous n’avons cessé d’aimer et de parcourir au hasard.» Collection France vagabonde, éditions National geographic 2002.


«J’habitais au pied du mont Afrique, je m’y trouvais à l’abri.»


 

Mont Afrique

«J’habitais au pied du mont Afrique, je m’y trouvais à l’abri.»

Ainsi commence ce livre. Mais le nom propre ne doit pas prêter à confusion : nous ne voyagerons pas en Afrique. Le mont en question s’élève du coté de Dijon. Dijon c’est déjà une belle ville pour un voyage. Mais ici le voyage est plutôt une fuite pour échapper aux gendarmes. A moins qu’il ne s’agisse d’une errance imaginaire, avec Pirotte on ne sait jamais vraiment où l’on va. «Nous n’avions rien prémédité. Il ne s’agissait que de suivre une pente douce qui devait nous mener vers un sud improbable. Mais sans doute est-ce plus compliqué.»
Alors on lit, les textes sont courts, c’est très bien. Belles sonorités, émotions, on ne suit pas toujours mais on accepte de se perdre. A mettre dans le sac, il y a toujours une page à lire.

Les premières lignes: «J'habitais au pied du mont Afrique, je m'y trouvais à l'abri. Je ne m'étonnais pas d'être jeune, en vérité je me sentais vieux. Le père nous avait dit que c'était là, et pas ailleurs, que nous devions nous planquer, loin des arcans et des gendarmes.» Le Cherche midi éditeur, 1999, repris en Folio.


Récits incertains

Récits incertains est un recueil de textes courts, certains en vers. Il s’agit la plupart du temps de souvenirs, qui  reviennent par vagues, par bouffées. Mais sont-ils réels ? « Les romanciers authentiques ne mentent jamais. Je ne suis pas romancier. Je préfère raconter des histoires, des fables qui me seraient dictées par les nuits. » De la nuit il est en effet souvent question. Nuits d’errance, dans les bars, car « les bistrots sont le tabernacle d’infinies jeunesse » ; nuits sur les chemins improbables d’une campagne inconnue. Comme s’il fallait « différer l’arrivée du jour, éloigner de mes yeux la lumière du matin. » D’où la difficulté de l’écrivain : « J’aimerais bien pourtant que ce que j’écris là soit un peu comme une peinture, avec de l’ombre, des couleurs dans la gamme des terres, terre de Sienne, de Cassel, terre brûlée, terre verte. »

Pirotte va là où d’autres ne vont pas, et nous entraîne dans un monde lent de jeunesse enfouie, d’errance et de poésie. « Les soirs sont patients dans les Charente, même à l’automne, ils s’annoncent d’assez loin, l’orient a dirait-on de la peine à s’emparer du couchant.» Cette phrase n’est-elle pas celle d’un peintre, d’un écrivain, d’un voyageur ?

Les premières lignes de Retour : « On ne sait que penser d’une ville. Innocente, ou coupable ? C’est comme les parents, les amours, les désirs, les visages. La vie, la ville, feignent d’être séduites, vous les tenez bien, elles vous échappent, et le ciel vous tourne encore la tête. » Éditions Le Temps qu’il fait, 1992.


Les contes bleus du vin

Billets lus au micro d’une radio belge, les contes bleus du vin sont une invitation à flâner au milieu des vignes. «Je n'y peux rien, dès qu'il y a de la vigne dans le paysage, je m'arrête. C'est dire que mes voyages ne m'ont jamais mené très loin. Par contre, ils ont souvent duré beaucoup plus longtemps que prévu. Parce que les sarments sont crochus, et retiennent le vagabond par les basques.»

Pour Pirotte, les vins «décapent les méfaits de l'ordre social et rajeunissent les conversations.» C'est bien ce qu'il prouve. Qu'il nous écrive «d'un bistrot lointain» ou «dans des paysages de vignoble et de collines, qui sont comme les reflets palpables du jardin d'Eden», il sait nous parler de la Côte, où il vécut. Il est aussi un fin connaisseur du vin, et notamment de crus rares, voire mystérieux, qu'il sait où trouver. Un réseau d'amitiés qu'envieraient bien des négociants lui permet quelques dégustations pas piquées des hannetons, chez des autochtones fréquentables. On croisera aussi en chemin des lieux et personnes illustres,  le pays de nulle part d'André Dhôtel, Rimbaud, la Terre natale de Marcel Arland. On apprendra par qui et comment fut inventé le légendaire Kir de Dijon.

Amateurs de Bourgogne, de Champagne, promeneurs de l'Aisne et autres contrées peu fréquentées, suivez Pirotte, qui vous démontrera qu'il y a toujours et partout des richesses insoupçonnées.

Les premières lignes de Un bistrot lointain. «Je vous écris d'un bistrot lointain. Michaux nous écrivait d'un pays lointain, qui ressemblait comme un frère à notre monde intérieur, étrange et bouleversant à force d'intimité. C'est aussi parfois le cas du bistrot, d'être bouleversant d'intimité.» Éditions Le temps qu'il fait.


La vallée de misère

Ca semble facile d’écrire des poèmes. On peut même aller jusqu’à penser qu’on pourrait en faire autant. Mais alors, diable ! qu’est-ce qui fait que, devant la page blanche, ça ne vient pas ? Parce que « on n’a pas plus idée d’écrire que le souris n’a l’espoir de bouffer le chat » écrit Pirotte dans ce superbe recueil, sorte d’autobiographie en vers. En vers essentiellement impairs. Qui sonnent mieux que le sempiternel alexandrin.

Repère autobiographiques, donc : dans un pays voisin / des juges délirants / m’ont voué à l’exil / et depuis je traîne / sans le sou sans métier / ma belle oisiveté.

La cavale forcée, puis : la danse hypnotique de la mouise / le tango fatigué des vieilles pensées à l’agonie.

On se promène : sur le chemin qui descend fort / vers les campagnes oisives, et on y croise : quelques autres / amis dont je n’aurai jamais / pu tenir les mains dans les miennes. Réda, Dhôtel, Follain, Verlaine… Dans cette vallée de Misère qu’il faut quotidiennement jardiner, on n’échappe pas à Rethel et sa cartonnerie, et la cuisine ou l’auteur confectionne d’irrespectueux cocktails : Bach Marsannay Buxtehude.

Recueil pas particulièrement gai : je suis là et je me demande / quel autre miracle j’attends, et pourtant une lueur d’espoir : nous attendons confiants / qu’un oiseau nous délivre. Éditions Le Temps qu'il fait 1987.


La pluie à Rethel

La province, du vin, la nuit, et la pluie. Il pleut à Rethel, et dans ses rues « rétrécies par le vent. » Et commence l’errance. Une errance vers un passé à fleur de peau, et des boutons de souvenirs. Ce récit ne figurerait pas sur ce site si l’une des pages n’était consacrée à Pirotte. Nous sommes assez loin du récit de voyage, sinon du voyage intérieur, vers une jeunesse, des lieux de mémoire, des instants peut-être rêvés, peut-être réels. Écrire ou ne pas écrire ? Vivre ou ne pas vivre ? Récit de la nostalgie et du doute. Avec comme conclusion cette phrase de l’auteur de la préface : « pas plus qu’il ne fait de doute qu’il pleuvra désormais à Rethel. »

Les premières lignes : « Il n’y aura plus jamais d’été. J’imagine avoir lu déjà cette petite phrase quelque part. A moins que je l’aie écrite dans un autre temps d’une autre vie. J’avale un pinot blanc que je crois avoir vinifié de mes propres mains, tant son bouquet m’est devenu familier. » Éditions La table ronde, collection la petite vermillon, 2002. (16/04/2002)


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