Cette page a été mise à jour le 13 févr. 2010

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le webzine > UN LIVRE DANS LE SAC A DOS > mars 2010

« Si vous ne savez pas où vous allez, toutes les routes vous y mèneront.» Lewis Carroll. Alice in Wonderland.

Où? A New york? En Amérique? New York endroit magique? L'Amérique nombril du monde? Le raccourci est un peu facile, mais ça me permet de proposer deux livres qui ont ce thème en commun: l'Amérique fascine encore et New York est toujours la ville mythique. Dylan, Cohen, Reed et les GI's. Etats d'âmes et vrais conflits, faux départs et vrais retours, parfois dans un cercueil : dangereux voyages, au nom du rêve américain.

Yves BERGER - Dictionnaire amoureux de l’Amérique
André JAULME - Amérak
Olivier JACQUEMOND - New York fantasy



Amerika: rêves et réalités

Yves BERGER – Dictionnaire amoureux de l’Amérique

«On ne rêve plus d’Amérique, aujourd’hui dans nos société de consommation, comme hier quand on avait faim et qu’on ne possédait rien.»

Quand Yves Berger a rencontré son premier américain, un tankiste sur la nationale 7 à la sortie nord d’Avignon le 23 août 1944, il avait déjà lu pas mal de choses sur ce pays. Mais cet événement allait définitivement le rendre amoureux. Et l’on sait qu’il a écrit plusieurs récits et romans sur son rêve américain. Avec passion, avec érudition, Berger nous parle ici, sous la forme d’un dictionnaire, de ses souvenirs, et de l’Histoire. Et bien sûr de tous les emblèmes et mythes de l’Amérique.

Les personnages. Que serait l’Amérique, et son histoire, sa légende, sans ces Peaux-Jaunes, qui venaient peut-être d’Asie et qui allaient devenir des Peaux-Rouges ; sans Christophe Colomb puis les conquistadors du Nord et de l’Ouest : Panfilo de Narvaez, Hernando de Soto, Francisco Vazquez de Coronado ; sans Lewis et Clark, les découvreurs de la voie vers le Pacifique ; sans Jean-Jacques Audubon, «le fou des oiseaux» ; sans Margaret Mitchell qui, aujourd’hui, est victime du politiquement correct ; sans ses présidents, dont Berger brosse des portraits inhabituels…

La nature. Immense. Variée. L’Amérique est (ou, parfois, était) peuplée de bisons ; du coyote, désormais associé, depuis les cartoons de la Warner Bros, au bip-bip roadrunner, «ce fichu oiseau qui zigzague entre les mesas et file le long des canyons du désert américain» ; de l’ectopiste migrateur, ou pigeon sauvage, «le plus bel oiseau du monde mais ce n’est pas assez dire», détruit par la chasse-massacre ; sans oublier le séquoias, le tatou… et les paysages fabuleux : «dans le Southwest, le ciel est plus étendu qu’ailleurs, mais peu de voyageurs le ressentent.»

Autres éléments du rêve américain de l’auteur : la route, qui est «l’un des plus grands mythes de l’Amérique», sur laquelle circule le Greyhound «à la coque verte et argentée», l’un des véhicules du blues. Et le rêve d’or, depuis Colomb, et en passant par les conquistadors de l’Ouest. Et les Indiens, bien sûr. Ce dictionnaire amoureux nous permet, à travers cette vision personnelle, de mieux comprendre ce pays. Même si «on ne rêve plus d’Amérique, aujourd’hui dans nos société de consommation, comme hier quand on avait faim et qu’on ne possédait rien.» Indispensable, surtout à l’occasion d’un voyage en Amérique.


André JAULME - Amérak

« Si vous ne savez pas où vous allez, toutes les routes vous y mèneront.» Lewis Carroll. Alice in Wonderland.

 

Je ne suis pas un fanatique de la guerre, je voudrais bien que le monde s’en passe. Mais ça ne semble pas possible. Il y a des guerres. Il y a donc des reporters qui nous les racontent. Par le film, la radio ou le livre. Jaulmes est l’un d’entre eux. Il a choisi d’écrire. Il écrit, il décrit avec humour et détachement – est-ce le bon angle ? – une guerre « dépourvue de tout glamour», un conflit qui devrait pourtant être terminé depuis longtemps.

Bien sûr tout ça est tragique. Et je n’ignore pas qu’il n’y a pas les « bons » américains et les « méchants » irakiens. La réalité est tout autre. Je n’ignore pas non plus que les informations dont je dispose sont parcellaires et orientées.

Ce qui frappe dans ce reportage, c’est la confrontation permanente entre deux mondes, c’est que l’on ne cesse de passer d’une rive à l’autre : de la plus grande fraternité à l’individualisme le plus total ; du réel à l’absurde ; du rêve au cauchemar ; du passé au présent ; de la culture occidentale à la culture orientale.

Le monde moderne et le monde ancien

Le monde moderne impose d’emporter de nombreux modèles de chargeurs, de câbles, de prises multiples. Faute de quoi on ne saurait être branché, connecté.

Le monde moderne impose également de « communiquer », ce qui conduit à des messages qui, vus de loin, ou de haut, peuvent sembler absurdes. A moins qu’ils ne le soient absolument. Des affiches annoncent un séminaire d’aide psychologique destiné aux soldats, avec des accroches chocs : « nouveau : atelier prévention du suicide ». Ou bien, sur des dépliants destinés à faciliter la « communication » entre Irakiens et américains, on a stylisé les personnages qui procèdent à des fouilles corporelles ou d’autres qui tendent des embuscades, comme les petits bonshommes sur les dépliants de sécurité des avions ou les panneaux « travaux » de notre signalisation routière.

Dans ce mode moderne mi-réel mi-virtuel s’ajoute un élément de complexité : le présent est rattrapé par le passé. Dit autrement : le présent ne parvient pas à supplanter le passé. Le divorce entre deux branches de l’Islam consommé il ya 3000 ans remonte à la surface à l’occasion de ce conflit et génère querelles, rancunes, trahisons, vengeances. La principale conséquence pourrait être que « la mentalité des gens est de préférer détruire ce qu’ils ne peuvent avoir pour eux tous seuls, plutôt que de partager avec le voisin. » Sans compter que les ennemis pourraient parfois se regroupent face à un autre ennemi commun.

La guerre des mondes

« Contrairement à ce que montrent beaucoup de films, la guerre est le plus souvent faite de journées interminables, parfois entrecoupées de brefs instants de terreurs. »

La phase actuelle en Irak ressortit de la contre-insurrection. Explication : depuis 2003 la victoire d’un parti, aidé par les américains, est avérée. Depuis lors, les insurgés islamistes mènent une guerre contre les Américains, considérés comme des envahisseurs. Les américains tentent de s’opposer à ces insurgés pour amener au pouvoir le parti « victorieux », et de faire croire au peuple que ce choix est le bon. Compliqué. Et malgré leur supériorité militaire incontestée, les Américains sont dans la situation des Croisés : en trop petit nombre pour tenir tout le terrain. Ils ne peuvent que sortir épisodiquement de leurs camps retranchés, avec tous les risques que cela comporte. Car l’ennemi n’est pas toujours là où on l’attend.

« Voilà la guerre d’Irak : des bases immenses, regorgeant de matériels, ravitaillées par des avions-cargos géants, dotées de tout le confort moderne, de la climatisation et de l’électricité, d’où les habitants lancent des incursions rapides en dehors de leurs remparts. De l’autre côté de l’enceinte, c’est un monde hostile, incompréhensible, potentiellement mortel, qu’il faut traverser le plus vite possible pour en sortir sains et sauf. »

Dans ce conflit se mêlent de nombreux paramètres : religions, vendettas, rivalités financières, banditisme et haines ancestrales… « la peur de l’autre ne fait qu’augmenter la violence. »

Le rêve et l’absurde réalité

La réalité est bien réelle. Il s’agit bien d’une vraie guerre. Les morts sont de vrais morts. Mais dans une boutique les cartes de Saint-Valentin voisinent avec les fiches pratiques qui aident à traduire « jetez vos armes » ou «  les mains en l’air ! » là on tente de comprendre qui a perpétré un meurtre en comparant le résultat aux différentes méthodes connues des assassins. Certains sont plutôt portés sur le chalumeau ou la perceuse, d’autres sur l’arme blanche ou l’explosif.

Les transmissions numériques cryptées, les écrans d’ordinateurs, les caméras thermiques, tout cet attirail sophistiqué ne peut pas grand-chose contre la guérilla imposée.

Pour conjurer cette absurde réalité, le sergent McCann écrit un roman. « Ceux qui m’embêtent, je les mets dans l’histoire et je les fais mourir. »

McCann vient de Missoula. C’est une femme. La femme soldat américaine est une asexuée, dans son allure comme dans sa tête (du moins c’est prévu comme ça.) Les autres, les garçons, les plus nombreux, « ont des visages de gamins passés sans transition des cuites à la bière sur le parking du mall (…) à des patrouilles à haut risques entre le Tigre et l’Euphrate. » Ils tentent de comprendre… pourquoi ils sont incompris. Pourquoi les autres, les cheikhs, mollahs et imams s’imaginent que leurs lunettes de vision nocturne servent à regarder à travers les vêtements de leurs femmes. En permanence, un malentendu entre occupants et occupés vient compliquer une histoire déjà passablement embrouillée. Au final, un univers absurde. Comment en sortit ?

Selon Jaulmes, seul Alexandre le Grand a pu conquérir ces régions parce qu’il a été « habile et chanceux ». Il a su s’adapter à la civilisation locale, l’utiliser, et même épouser une princesse babylonienne. Ce qui n’est évidemment pas le cas du président américain…



Olivier JACQUEMOND - New York fantasy

« Les gratte-ciel (la fameuse sky line) m’enchantaient tant ils constituaient moins une ode à la modernité, à la réussite capitaliste, qu’une célébration du bleu déchiré du ciel. »

Certains vont à New York pour concrétiser leurs rêves, d’autres pour s’inventer des rêves qu’ils n’ont pas. Eric abandonne ses cintres dans son placard parisien et part à New York. Il quitte une époque grise, un monde gris, des projets gris, une amie et des parents, pour aller voir ailleurs, pour se « défaire de son histoire », pour tenter de « traverser agréablement la vie ». A New York. Pas évident dans cette ville ou tout semble sonner faux, ou chacun « colle à un cliché », ou les relations sont « éphémères et dictées par l’intérêt pratique ». A New York il devient Tom. C’est mieux d’avoir un nom court, pas compliqué. Il fait la plonge dans un bar. Il étudie les mœurs locales. Dont les dates, ces rendez-vous galants tellement codifiés qu’ils en deviennent « froids, impersonnels et dépourvus de sensualité. »

New York endroit magique ? Le Lower East Side, Harlem la fière. « Les gratte-ciel (la fameuse sky line) m’enchantaient tant ils constituaient moins une ode à la modernité, à la réussite capitaliste, qu’une célébration du bleu déchiré du ciel. » Plus loin, les tours du WTC, ou plutôt : leur absence.

Comment faire, dans un monde factice, déshumanisé, dans une ville peuplée de spectres, de spectres d’infortune, de fantôme, où la roue tourne si vite, dans laquelle il est si facile de sombrer sans que personne ne s’en aperçoive, de mourir ? New York « était en train de me rendre dur, imperméables aux misères de mes prochains. »

Jacquemond propose une plongée dans un New York des années 2000, une tranche de vie autour d’un bar, d’un journaliste critique de rock et de quelques autres relations. Faune branchée, faune fauchée, étudiants. Des hommes et des femmes qui cherchent. Qui se cherchent. Dylan, Cohen, Lou Reed comme fantômes

« Kerouac disait qu’on finissait fatalement par rentrer chez soi, et que ce qu’il fallait retenir, en définitive, c’était le nombre de tours réalisés entre son départ et le retour programmé. Ainsi l’individu avait beau essayer de fuir, il ne sortait jamais du cercle. » Que faut-il en penser, se demande Eric / Tom ? Quelles questions se poser, sur ce départ, sur ce père qui vient de mourir, sur Louise, qui a déjà retrouvé un fiancé, sur ce qui fait que tout ça tient ensemble, ou au contraire se délite, s’efface ?

Ce récit est également une recherche, et enfin une rencontre avec le père, un « être extrêmement pudique » qui s’était coupé de la relation avec ses enfants. Eric / Tom apprendra à le connaître. En passant par la musique et les chansons de Leonard Cohen, qui invite à faire sa propre révolution intérieure.

Un bon petit roman sur New York, sur la vie, l’attente, la filiation, la transmission, avec beaucoup de sons, de musique. Un style simple, fluide, propre, agréable à lire.


Les livres...

Yves BERGER – Dictionnaire amoureux de l’Amérique

Les premières lignes de Pardon au Nouveau Monde «Le Nouveau Monde est l’objet d’une agaçante dérive sémantique – certains diraient, plus agacés encore : d’un impérialisme sémantique. Le mot Amérique, d’apparence plus faible, à l’espace plus limité, couvre le continent, l’enserre et l’étouffe, à la façon d’un python, alors qu’il devrait désigner les seuls États-Unis (d’Amérique).» Éditions Plon 2003, prix Renaudot essai 2003.

L'auteur

Né en 1934 en Avignon, Yves Berger, écrivain et critique littéraire, a été, de 1960 à 2000, le directeur littéraire des Éditions Bernard Grasset. La passion qu'il porte à l'Amérique est au centre de son oeuvre. Son premier roman, Le Sud, obtint le prix Femina. Ont suivi, entre autres, La Pierre et le Saguaro, grand essai incantatoire sur la magie du désert d'Amérique et prix de la langue française en 1990. En 1992, paraît l'Attrapeur d'ombres, et en 1994, Immobile dans le courant du fleuve (prix Médicis). Yves Berger est aussi l'auteur d'albums sur l'Amérique du Nord et d'essais sur les Amérindiens peaux-rouges. Il est décédé le 16 novembre 2004

André JAULME - Amérak

Les premières lignes du chapitre « L’aéroport » : « Les avions militaires qui se posent sur l’ancien aéroport Saddam-Hussein n’atterrissent pas vraiment en Irak. Les passagers qui débarquent en file indienne par la rampe arrière des Hercules ne passent pas par la douane irakienne, pour laquelle ils n’ont de toute façon pas de visa. Ils sont dirigés vers une tente arrondie comme un igloo géant au bord de la piste. C’est la porte de l’Amérak, pays virtuel créé par l’armée américaine dans ses bases irakiennes.» Editions des Equateurs 2009.

L’auteur

Né en 1970 à Albertville, Adrien Jaulmes est un ancien militaire reconverti dans le journaliste. Il couvre la plupart des conflits contemporains. Il est lauréat du prix Albert-Londres en 2002 pour ses reportages sur l’Afghanistan.


Olivier JACQUEMOND - New York fantasy

Les premières lignes : « J’ai quitté Paris en 2003, le 4 août. J’ai quitté le début du vingtième siècle pour entrer de plein pied dans la seconde moitié du vingtième siècle. Et qu’importe si nous sommes entré dans le troisième millénaire, j’ai quitté Picasso, Verlaine, Valéry pour rencontrer les fantômes de Basquiat, Warhol, Ginsberg et Lou Reed ,et me laisser posséder par leur légende. J’ai troqué des noms de rue contre des numéros d’avenues, des bistrots contre des Starbucks Coffee, Bagatelle contre Central Park, le 17 pour le 911. J’ai quitté Paris afin de suspendre un avenir bien engagé sur son contre, et le coincer au fond d’une penderie, à l’abri de la lumière et de la poussière, quelque part entre mes rêves et mes regrets. A moins que je n’aie quitté Paris afin de prendre cet avenir de vitesse, de lui faire tourner la tête et perdre la raison.» Mercure de France 2009.

L’auteur

Olivier Jacquemond a vingt-huit ans. New York Fantasy est son premier roman


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