Cette page a été mise à jour le 18 déc. 2009

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le webzine > la chronique de nov. 2009 >> Odeurs d'ailleurs

Esperluette c'est le signe typographique (&) représentant le mot "et", il symbolise le trait d'union, le lien fort que le salon entend être entre les livres, les auteurs et les lecteurs. Esperluette c'est le nom que s'est choisi le salon du livre de Cluses (Haute-Savoie). Un salon modeste mais où l'on rencontre de nombreux auteurs et partenaires du livre.

Un salon qui n'a rien à envier aux grands: seront présents, parmi les auteurs qui nous intéressent: Jean-Marie Blas de Roblès (Là où les tigres sont chez eux), Christian Garcin (La Piste mongole), le photographe Marc Dozier et son ami papou Mundeya Kepanga, explorateur d’un curieux pays appelé «France» (Le Long-long voyage), Sébastien Jallade (L'Appel de la route), Claude Dourguin (Les Nuits vagabondes), Olivier Maulin (Derrière l'horizon) ou Eddy L. Harris (Paris en noir et black).

Envie d'ailleurs! C'est le thème du salon 2009. Et c’est au salon Esperluette de Cluses qu’il faudra être les 20, 21 et 22 novembre, et pas ailleurs !


Envie d'ailleurs. L'ailleurs est souvent associé au voyage. Mais pas seulement. L'ailleurs peut être proche. Changer de trottoir, changer de ville, changer de vie... Tout est ailleurs. Voir, écouter, respirer ailleurs... Ailleurs, odeurs... Changer d'ailleurs... Changer d'odeurs...

Christian GARCIN - Itinéraire chinois


 

Il est beaucoup question d’odeurs dans les récits de Christian Garcin. Notamment dans cet Itinéraire chinois (L'Escampette 2001). Il est question de l’odeur de l’autocar de la plage du Grau retrouvée dans un ferry à Lisbonne, de celle de la cathédrale d’Agde ressentie à Belém dans un monastère, des odeurs des vieux meubles encaustiqués de la maison familiale qui fleuraient dans un palais de Cintra, et de l’odeur de la Chine, reconnue entre toutes, pays où l’auteur a fait plusieurs séjours. Les odeurs de l'ailleurs se mêlent aux odeurs du passé.

Il est vrai que les odeurs ne manquent pas quand on s’éloigne de nos régions aseptisées.

«Ça sentait le beurre rance et la viande fumée, ça sentait la chaleur qui rassemble les corps quand au dehors les membres se défont à grands coups de blizzard, ça sentait la merde aussi, celle que venait de déposer l’enfant qui à présent jouait cul nu sur la paille.»

A pékin il y a des odeurs mais, chose remarquable, il n’y a pas de panneaux publicitaires. Ce qui accentue peut-être l’impression de «ville abstraite, géographique. Des perspectives immenses élargissent démesurément l’espace. Les proportions incongrues de la place Tien an Men nécessitent un temps d’adaptation, pour l’œil comme pour l’esprit.» Ce qui ne rend pas très facile la mise en œuvre de l’axiome prôné:

«J’ai toujours su qu’on ne pouvait prétendre connaître une ville sans s’y être perdu au moins une fois.»

Une escapade à Delhi permet à l’auteur de comparer la foule chinoise, «un tissu serré et flexible qui coule autour de vous, vous englobe, vous transporte parfois, mais toujours dans la plus parfaite indifférence» à la foule indienne, là où «l’espace privé semble ne pas exister.»

On voyagera également dans les pas de l’auteur au Ladakh, «pas vraiment en chine, tout à fait en Inde, et pourtant au Tibet, comme l’indiquent la langue, l’écriture, la religion, les hommes, les femmes, le ciel, les pierres, tout.»

Livre agréable, intéressant, d’un auteur dans la lignée de Bouvier (c'est en quatrième de couverture, mais l'auteur de cette chronique le confirme), qui tente de «réconcilier mes rêveries de hautes solitudes désertiques et les vallées rocheuses et étroites d’où je suis issu.»

Olivier MAULIN – En attendant le roi du monde


 

Odeur de l'océan, chez Olivier Maulin. Et surtout l'odeur de l'argent, dans En attendant le roi du monde (L'Esprit des péninsules 2008, Pocket 2008), récit - roman qui commence fort, à toute allure, par la traversée de la France entre Paris et Lisbonne à bord d’un bus. On apprendra les causes de ce voyage, dans ce chapitre zéro mené à cent à l’heure et qui donne vraiment envie de continuer: un couple part chercher du travail et pense faire fortune dans ce qui pourrait être le nouvel eldorado, le Portugal. Il s’agit donc bien d’un récit d’errance, de nomadisme. Ou d’un roman, mais ça n’est pas bien grave. Tout ce qui est inventé aurait de toute façon pu arriver. Et inversement.

Lisbonne. La ville au bord du Tage.

«Il y avait des points scintillants sur l’eau et on entendait les sirènes des paquebots, sombres et plaintives.»

Les paquebots «revenant des mers immenses et dangereuses.» La ville en pente, la ville où les jeunes font du roller, «mongoliens à roulettes.» Pas facile de s’y traîner en fauteuil roulant. Et pas facile de vivre à une époque où il n’y a plus rien à découvrir.

«On se fait chier.»

Le mec un peu paumé erre dans Lisbonne, entre un stage de langue et une formation de grutier. Et quelques filles. On les suit dans la Lisbonne d’aujourd’hui, et dans ses quartiers encore populaires. Jeunes ou vieux, les gens s’ennuient. Comme toujours (depuis Pascal en tous cas), ils se divertissent. Ils font les idiots, et finissent par trouver leur vraie nature, qui était cachée sous les apparences.

On apprendra qu’au Portugal les orages sont terribles, foudroyants. Et que la chaleur et les éclairs détraquent un peu les cerveaux. La fin du livre, avec un gros clin d’œil à un événement historique (un bretzel qui faillit obstruer la gorge d’un grand chef d’état), est un peu le foutoir. Mais on a lu une belle histoire, un peu triste, on a mis les pas dans ceux de nos semblables, on aurait pu être à leurs places.

Eddy L. HARRIS – Jupiter et moi


 

Odeur - «puanteur » - de l'esclavage, de souvenirs noirs, pour le Jupiter et moi (Lina Lévi 2005) de l'américain - vivant en France Eddy L. Harris.

Jupiter, c’est le père de l’auteur. Ce père de 86 ans – encore que la date et le lieu de naissance ne soient pas très certains: aux alentours de 1917, époque où les noirs naissaient chez eux, et où la date de naissance était consignée dans la «bible» familiale – à qui sa mère avait murmuré qu’il était voué à accomplir de grandes choses. Ce père qui, avant d’être ce vieux encore fringuant, était «uniquement et seulement un petit enfant noir.» Problème: les mots «projet» et «enfant noir» n’allèrent pas toujours ensemble.

Jupiter est né «en un temps où la puanteur de l’esclavage, aboli depuis cinquante ans, stagnait encore dans toutes les mémoires.» Jupiter a l’air blanc. Mais avoir l’air… A moitié ou au trois quart blanc, il est quand même noir. Un point (noir) c’est tout. Pourtant cet homme, ce noir américain, trouvera sa route, que son fils défini ainsi:

«la capacité de se définir, de déterminer celui qu’il voulait être, et de choisir sa voie.»

En conséquence, Jupiter a, au cours de sa vie «triché aux cartes, menti, volé, et a même tué un homme (du moins c’est ce qu’il croit.)» Mais en fait, que croire chez ce père qui est un «pro de bobard» ? Et si tout ça n’était qu’une façade, un dérivatif, pour oublier la dure condition de Noir en Amérique encore au XXème siècle ?

Jupiter pense qu’Eddy, son fils, est «un raté, un vaurien et un joli cœur.» En tout cas c’est ce qu’Eddy pense que Jupiter pense… Jupiter demande encore à Eddy, son fils, conférencier estimé, quand va-t-il trouver un boulot. Mais peut-être qu’il ne pense pas réellement ce qu’il dit.

Tel père, tel fils? Ce que dit Eddy:

«Entre père et fils, ce qui marque l’un marque l’autre; ce qui est porté par l’un, bon ou mauvais, sera porté par l’autre.»

Eddy – qui se définit comme fils ingrat – est né «à une époque où on appelait encore les noirs «nègres» - et c’était l’appellation polie (…) dans le Sud c’était sales négros.» Les années 60 furent celles de a recherche d’identité. Noirs, puis Afro-américains. Avec les Black Panthers et le Black Power.

«Le passé demeure, quoi qu’on fasse pour l’oublier ou l’enjoliver – les cicatrices subsistent.»

Pour se connaître, écrit Eddy, «il est nécessaire d’aller creuser le passé.» Surtout quand il s’agit du passé des noirs, avec leurs peurs, leurs hantises. Plusieurs histoires, donc, dans ce récit. Le fils recherche dans le passé de son père, pour mieux le comprendre. Ce qui conduit à un retour sur l’histoire des USA durant le XXème siècle. Et surtout sur la question raciale. Les scènes de violence (lynchage, pendaison, mutilation…) sont terrifiantes. Elles arrivent parfois sans prévenir.

L’autre aspect est la relation entre un père et son fils. D’une tendresse et parfois d’une cocasserie subtile. La narration est fluide, les propos sont justes, sans emphase, passionnants. Un grand talent d’écrivain. Un grand livre sur la vie des américains. Des noirs américains. D’un père et de son fils.

«Pour bien aimer un pays il faut le manger, le boire et l’entendre chanter», écrit Michel Déon. Pour bien aimer un pays, faut-il aussi le sentir? Faut-il humer l'air ambiant? La steppe a-t-elle une odeur? En quoi est-elle différente des parfums de la Provence ou des miasmes des chaleurs humides d'une vallée de l'Inde? L'ailleurs a-t-il une odeur? Qu'en pensez-vous?


> Les Livres


Olivier MAULIN – En attendant le roi du monde

Les premières lignes : «Nous avons passé vingt-trois heures dans ce bus. Devant nous, une vieille portugaise avait eu l’audace, en pleine nuit, de se mettre du déodorant sous les bras. Le mélange du parfum avec sa propre puanteur avait engendré une réaction chimique redoutable qui libérait les mêmes senteurs que celles de la morue qui se décompose sous le soleil de midi.» L’Esprit des péninsules 2006.

Ce récit a obtenu le prix Ouest- France – Étonnants voyageurs 2006, décerné par un jury de 10 jeunes lecteurs, âgés de 15 à 20 ans, à l'occasion de la 17e édition du festival.

Ce roman de la tradition revisitée sur un mode burlesque, parodique et parfois grinçant n'en questionne pas moins en profondeur notre moderne condition. (Editeur)

Christian GARCIN - Itinéraire chinois

Les premières lignes :Dès que le train a franchi la frontière j’ai levé les yeux de mon livre car je la sentais qui m’assiégeait, soudaine, et à vrai dire tenace. J’ai été un peu surpris, mais je l’ai vite reconnue : elle n’avait pas changé depuis quatre ans. Pour tout dire, elle me semblait familière. Ce n’est pas une bonne odeur, non ; plutôt quelque chose de rance, d’un peu moisi. » Éditions l’Escampette 2001, collection Autres ciels.

Eddy L. HARRIS – Jupiter et moi

Les premières lignes du premier chapitre «Foutrement blanc» : «La vie d’un père et celle d’un fils se mêlent comme les branches de deux arbres côte à côte dans la forêt. Le gland tombe, un jeune arbre pousse, les racines s’enchevêtrent. S’ils sont assez proches, il est parfois impossible de savoir où finissent les branches de l’un et où commencent celles de l’autre, à moins de s’éloigner pour les regarder attentivement, à mois que le plus jeune ait dépassé et éclipsé l’aîné, poursuivant son ascension là où le plus vieux l’avait interrompue.» Editions Liana Lévi 2005.


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