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les citations des écrivains voyageurs (2)


Si vous ne voulez pas emporter un livre dans votre sac, peut-être une ou deux citations suffiront-elles... En voici un florilège, en vrac, puisé au hasard des lectures (et des dictionnaires.)

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Autour du voyage

Moi qui chemine à pas comptés
Peut échanger regard contre regard.
Yeats.

 

Voyager. Voyager un peu, beaucoup. Et quelle différence entre la balade autour d'un village et la Grande Traversée des Alpes? Certes, la préparation, l'équipement, le temps passé sur les routes ne sont pas les mêmes. Mais dans la tête, quelle différence? Est-ce qu'on ne cherche pas la même chose? Un moment plus ou moins long hors du quotidien, quelques heures de dépaysement ou d'exotisme, une évasion, un départ... Ici ou là, près ou loin, qu'importe : partir !

J'ai souvent chaussé les chaussures de rando. Mais je voyage aussi beaucoup en pantoufles... avec les livres (et un bon canapé). «Je crois que l'on en apprend plus sur un pays en lisant, et en particulier en lisant ses romans, qu'en le visitant» écrit Anthony Burgess(1). Je ne sais pas. Mais ce qui est certain c'est que ce sont les livres qui m'apprennent que d'autres sont partis, et qu'ils ont ramené de leurs voyages des histoires et des expériences qu'il fait bon lire. Bien sûr je sais que toutes leurs réflexions, surtout leurs sentences et leurs aphorismes, ne sont que des vérités d'un instant, des petites phrases souvent percutantes, mais dans lesquelles l'auteur oublie souvent que demain un évènement fera qu'il pensera tout autrement, ou avec plus de modération, ce qu'il croit avec force aujourd'hui. Mais ne boudons pas notre plaisir (que serait le poids d'un aphorisme modéré?) et faisons donc un voyage dans la littérature... du voyage.

Que vous soyez randonneur aux longues ascensions ou promeneur bucolique sur un sentier rural, voyageur pressé ou flâneur invétéré, il est probable que cette littérature ne vous laissera pas indifférent, et que vous vous sentirez sans doute tout près, voire à la place de ces écrivains. Dans leur tête, même. Allez, partons !

Tous les écrivains que nous fréquentons sont des adeptes, pour des raisons diverses, du départ. Tous sauf Madame de Staël, pour qui «voyager est un des plus tristes plaisirs de la vie; entendre parler un langage que vous comprenez à peine, voir des visages sans relation avec votre passé ou votre avenir, c'est de l'isolement sans repos et sans dignité.»(2) Mais, au fait, pourquoi partir?

Pour tous, partir c'est quitter quelque chose. C'est évident. Mais pour quoi d'autre? Certains se le demandent. Montaigne, par exemple. «Je réponds ordinairement à ceux qui me demandent raison de mes voyages: que je sais bien ce que je fuis, mais non pas ce que je cherche.»(3)

Montaigne avait beaucoup lu, et c'est sans doute ce qu'il avait retenu des relations de voyages écrites au cours des XVème et XVIème siècles. Christophe Colomb ou Marco Polo partaient à l'aventure. Aujourd'hui on peut dire que voyager c'est encore rencontrer les hommes à travers l'espace, mais plus à travers le temps. Hier comme aujourd'hui on peut se rendre compte que l'humanité (les peuples, les voisins sur la plage) est composée d'une infinie diversité. Pas un homme qui ressemble à un autre homme. Pas une femme qui ressemble à une autre femme.

La rencontre avec les autres serait donc une des raisons de voyager. En dehors de hippies qui, comme l'écrit Burgess(1), sur la route 505 ou sur les chemins de Katmandou «cherchent confirmation que leur espèce existe partout et nient la vérité raciale et culturelle qui était autrefois une des joies de la découverte du monde», partir pour voir d'autres têtes favoriserait les échanges d'idées, relativiserait certaines de nos normes morales, et nous permettrait de nous mieux connaître. Relisons Sainte-Beuve: «Il est bon de voyager quelques fois; cela étend les idées et rabat l'amour-propre»(4), ou Montaigne, encore: «Ce grand monde, c'est le miroir où il nous faut regarder pour nous connaître de bon biais.»(3)

Partirait-on au bout du monde ou vers ce village tout proche pour chercher un brin de conversation? Pas toujours facile, semble dire Paul Nizan(5): «Les voyageurs sont condamnés à ne voir des maisons où vieillissent les hommes sédentaires que des murs de toutes les couleurs, avec des curiosité simplement architecturales.» Mais pourquoi? Est-ce la faute au voyageur, ou celle du voyagé? Pourquoi n'est-il pas allé voir de plus près, ce marin anonyme qui aurait écrit dans son journal: «Je suis passé à quatre lieues de Ténériffe, dont les habitants me paraissent fort aimables.»(6) Peut-être avait-il sa conception du voyage. Tous ne cherchent pas l'approche et la conversation.

Partirait-on pour des raisons esthétiques, comme au XVIIIème siècle, quand voyager voulait dire partir pour visiter l'Italie et ses chefs-d'œuvre? Possible. Mais Paul Léautaud(7) fait un autre choix: «Voyagerais-je? ce n'est pas les monuments qui m'intéresseraient. Je ne crois pas non plus que ce seraient les paysages. Ce seraient uniquement les visages, qui, partout, même quand je circule à Paris en autobus, m'intéressent, leur expression, les jeux de physionomie.» Comme quoi les possibilités sont multiples, et l'exotisme une notion toute relative. Ainsi que le confirme ce mot de la grande Sarah Bernhardt qui, débarquant à Panama, monta dans un fiacre et commanda de sa voix de bronze: «Cocher, à la forêt vierge!»(6) On n'est pas loin du rêve.

Le rêve? Partir? «Le voyage est une espèce de porte par où l'on sort de la réalité comme pour pénétrer dans une réalité inexplorée qui semble un rêve.»(8) Maupassant suppose. Baudelaire se pose la question: «Ces robustes navires, à l'air désœuvré et nostalgique, ne nous disent-ils pas dans une langue muette: quand partons-nous pour le bonheur?»(9) Faut-il partir avec «la nostalgie du pays qu'on ignore?»(9) Faut-il partir quand on sent l'appel du large, quand on pense que le bonheur est peut-être ailleurs, qu'en voyage tout est possible? Sans doute, si l'on pense que le voyage c'est «le processus existentiel qui consiste à être en chemin sans être encore arrivé»(1) et si l'on croit qu' «être en chemin c'était par essence espérer - espérer que les choses changent, et peut-être même qu'elles changent en mieux - et voyager dans l'espoir valait mieux que d'arriver.»(1) Hélas, conclut Burgess, l'espoir n'est plus ce qu'il était. On ne rencontrerait plus que des maladies tropicales, ou d'autres, plus graves encore. Et toujours et partout la main de l'homme. Mais puisque nous y sommes, essayons au moins de bien voyager.

Le voyage est-il un but en soi, voyageons nous pour voyager ou pour autre chose? Les points de vue varient. Pour Pavic, «l'important arrive non pas au terme de la route, mais bien avant, pendant le trajet lui-même.»(10) Pour Nicolas Bouvier «un voyage se passe de motif. Il ne tarde pas à prouver qu'il se suffit à lui-même.»(11) Et pour un Rimbaud qui chante «j'ai embrassé l'aube d'été»(12), combien d'autres n'ont rien à raconter, parce qu'ils n'ont rien vu, rien entendu, rien senti, rien ressenti. «Hélas, les voyageurs n'ont ordinairement pour observer que les lunettes qu'ils ont apportées de leur pays et négligent entièrement le soin d'en faire retailler les verres dans les pays où ils vont.»(13)

Bref, à lire nos chers auteurs, voyager n'est pas simple. Et encore ne nous sommes nous guère posé la question de la destination. Il faudrait un livre entier... Signalons seulement en passant le choix de l'un d'eux : la montagne. «En effet, c'est une impression générale qu'éprouvent tous les hommes, que sur les hautes montagnes où l'air est pur et subtil, on se sent plus de facilité dans la respiration, plus de légèreté dans le corps, plus de sérénité dans l'esprit, les plaisirs y sont moins ardents, les passions plus modérées.»(14) Une bonne marche en altitude semble donc bénéfique. Mais attention: ne jamais partir seul en montagne. Tous les randonneurs le savent. Mais encore: ne jamais partir seul et amoureux. C'est l'enfer. On croit reconnaître l'être aimé partout, derrière chaque arbre, dans chaque bruissement de feuilles, dans les reflets des torrents. Rousseau raconte: «Je vous conduisais partout avec moi. Je ne faisais pas un pas que nous le fissions ensemble. Je n'admirais pas une vue sans me hâter de vous la montrer.»(14) A éviter, donc.

Éviter de partir seul et dans un état d'esprit peu propice aux rencontres. Aux rencontres amoureuses? Peu d'auteurs en parlent. Lacarrière(15) n'écrit que quelques lignes sur le sujet. Mais Nizan(5) est catégorique: «aux voyageurs les femmes leur sont interdites. Elles ne courent pas les routes. Ils couchent parfois avec celles qu'ils trouvent à portée de leurs mains, troublées par chance (...) mais elles ne les suivent pas, elles sont trop absorbées dans leurs travaux éternels.» Le voyage ne changerait rien, et les éternels questions subsisteraient?

Allez! assez voyagé pour aujourd'hui. On rentre? On rentre et on résume: «Heureux le voyageur qui, après de longues traites dans le vent, la pluie, la boue, obsédé par le tintement des grelots, les réparations, les continuelles prises de bec avec la racaille des grandes routes, revoit enfin son toit et connaît le réconfort d'un accueil chaleureux: cri joyeux des gens accourus, lumières en main, à sa rencontre; doux propos, entremêlés d'ardentes étreintes susceptibles de bannir tout chagrin de la mémoire! Heureux le père de famille, mais malheur au célibataire!»(16)


Références.

1/Anthony Burgess, Hommage à Qwert Yuiop, éditions Grasset.
2/ Madame de Staël, citée par Barbey d'Aurevilly in Memoranda.
3/ Montaigne, Essais, édition flammarion.
4/ Sainte-Beuve, référence inconnue.
5/ Paul Nizan, Aden Arabie, édition du Seuil.
6/ B. de Castelbajac, les mots les plus drôles de l'Histoire, éditions Perrin.
7/ M. Sagaert, Paul Léautaud qui êtes-vous? éditions La Manufacture.
8/ Maupassant. Référence perdue.
9/ Baudelaire, le Spleen de Paris.
10/ M. Pavic, le Dictionnaire Khazar.
11/ Nicolas Bouvier, l'Usage du monde, éditions Payot.
12/ Rimbaud, Aube, in Illuminations.
13/ Potocki, le manuscrit trouvé à Saragosse, éditions Corti.
14/ Jean-Jacques Rousseau, la nouvelle Héloïse, I,23.
15/ Jacques Lacarrière, chemin faisant, éditions Payot.
16/ Nicolas Gogol, les Ames mortes, folio.


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