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Yves Leclair: entretien au présent |
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Propos recueillis en novembre 2007. © LB
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LB. Contempler, montagne, randonnée... On sent bien, à travers les mots qui composent les titres de vos livres, que vous êtes un homme du dehors. Prendre l'air, pour reprendre l'un de ces titres, est votre credo. Pourquoi? YL. Enfant de la campagne, j’ai toujours détesté l’enfermement. Je suis un homme du dehors, mais aussi du dedans, car l’un ne va pas sans l’autre. Je fais en sorte que les deux vases (le grand bol d’air du dehors et la minuscule coupe du dedans) soient communicants. Mais pour que la porte du dehors soit bien ouverte, il est nécessaire que celle du dedans ne soit pas fermée. J’ai besoin de marcher et de méditer : ces deux activités quotidiennes, pour moi, n’en font qu’une, comme en témoignent mon Manuel de contemplation en montagne et plus récemment mes Bâtons de randonnées. Ces deux ouvrages ont été composés dans des lieux multiples, le Manuel lors de séjours répétés dans les montagnes (surtout pyrénéennes), et les Bâtons de randonnées, au fil des mois, puisqu’il est construit en douze chapitres dont les titres renvoient aux mois et aux lieux quotidiens autant qu’exotiques où je me trouvais alors, des bords de Loire aux lacs de l’Italie du Nord… L.B. Pourquoi ne serait-on pas aussi bien à l'intérieur, bien au chaud avec un bon bouquin? YL. Pour ma part, j’ai autant plaisir à lire un livre, assis sur une plage, face à l’Océan, que les soirs de neige, au coin du feu, dans mes ermitages des Pays de Loire, des montagnes ou d’ailleurs (Pays-Bas, Belgique, Italie, Maghreb etc.). Mais j’apprécie surtout la confrontation du livre avec la route, je veux réconcilier la lecture avec la marche, j’aime la littérature de plein vent, celle qui me confronte aux éléments naturels, celle qui tient la route. Oui, j’aime les livres au grand air, ceux qui m’ouvrent les horizons, qui offrent de l’espace, qui aèrent, ouvrent du champ (chant) libre. C’est ce dont j’ai essayé de témoigner aussi dans mes recueils de poèmes passés et à venir L’Or du commun, Bouts du monde, Prendre l’air ou Le Voyageur sans titre. |
Bibliographie:Manuel de contemplation en montagne (éd. de la Table Ronde, 2005, rééd.2006)Bâtons de randonnées (éd. de la Table Ronde, 2007)Prendre l’air (Mercure de France, 1993, 1997 et 2001)Le Voyageur sans titre (éd. librairie La Brèche, 2005) |
LB. Je n'ai lu que le Manuel de contemplation en montagne et cette lecture m'a beaucoup enthousiasmé (voir ma chronique). Il me semble néanmoins que la solitude est très présente, en arrière plan, mais présente. La solitude est-elle nécessaire si l'on veut s'élever un peu? YL. On est très seul comme vous savez dans nos villes tentaculaires. La solitude dont je parle n’est pas celle mauvaise, cruelle même, qui mine nos sociétés individualistes. Ma solitude consiste à ménager des moments de retrait d’un certain monde, et me permet au contraire une communion beaucoup plus profonde avec autrui ou avec la nature : un rouge-gorge aperçu par la fenêtre, un matin d’hiver ou cette vieille femme chez qui je vais acheter des pommes, un soir de novembre. C’est une solitude solidaire, attentive à tout ce qui m’entoure, êtres, paysages et choses, dans mes randonnées, mes marches, mes balades extérieures et intérieures. C’est ce dont rendent compte, mois par mois, mes Bâtons de randonnées : mon bâton conduit lentement le lecteur au lever du jour sur le bord de la Loire ou dans les lacets d’une route pastorale en juillet, ou sur les îles Borromées. Les titres des douze chapitres l’annoncent de manière explicite: c’est le «raga de la myrrhe, de la clématite entortillée autour du vieux manche à balai et du petit pont japonais en mai» ou le «raga de l’ermitage et de la route pastorale à Cherchebruit en juillet»… LB. La méditation est certes rarement bénéfique dans le bruit ambiant, mais on ne passe pas son temps à méditer... YL. Oui, le bruit ambiant est souvent nuisible, comme des parasites qui empêchent d’entendre la musique au fond des choses – ce que je désigne, dans mes Bâtons de randonnées, sous le nom de «ragas», c’est-à-dire ces «compositions sonores, formées de mouvements mélodiques qui ont pour effet de colorer le cœur des hommes». Certes la méditation est parfois difficile, sinon impossible, mais c’est surtout le fruit d’un entraînement quotidien. Bientôt elle devient indispensable. Il faut commencer tout doucement en se ménageant des « espaces verts » dans la tête et plusieurs fois dans la journée. Des zones libres, dans les zones d’occupation. Et après, ça «marche» tout seul, et on en redemande. |
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LB. La vie en société est-elle supportable? Sinon pourquoi? YL. C’est vrai que la société dans laquelle on vit n’est pas toujours très respirable. Tout va trop vite. Nous sommes tous plus ou moins happés par la toupie du temps de notre monde moderne, le travail et de multiples obligations. Partout, c’est la vitesse, les bouchons, le stress, l’angoisse… C’est la course, du matin au soir, imposée par la nécessité économique, et qui mène à quoi ? Après quoi court-on, en réalité ? Pour ma part, je ralentis, je m’arrête et je contemple dès que je le peux. Je suis un éternel attardé, pas pressé d’arriver au port. Je vais lentement. J’essaie de prendre mon temps, c’est ma meilleure façon de le perdre. LB. Votre écriture est légère, vous vous exprimez dans un style de littérature en miettes qui convient bien à votre propos. Comment est venu ce style? YL. Je n’aime pas les manières, les complications qui sont le fait d’un cerveau mal aéré. Et d’autre part, la marche empêche le bavardage incessant sous peine de perdre le souffle. C’est pourquoi, j’écris court. Mon seul but est de garder intacte l’émotion, de partager dans les mots les plus justes et les plus simples, dans des phrases épurées, mes rencontres de Bouts du monde (c’est le titre de l’un de mes recueils de journaux poétiques), c’est-à-dire ce qui incarne pour moi la vraie vie, la vie claire. Je veux que mes livres soient légers, qu’ils tiennent dans la main, qu’ils soient lisibles pour tous, et utiles, quand le marcheur s’assoit le soir après l’effort. |
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LB. Quels sont les grands auteurs qui vous inspirent? Vous en citez un certain nombre, mais j'aimerais que vous parliez un peu plus de vos auteurs de chevet. YL. Mes auteurs de chevet sont extrêmement nombreux. En témoignent les « bibliothèques de campements » que je fais figurer à la fin de mes livres pour donner des pistes au lecteur. Mon livre paru aux éditions du Temps qu’il fait et que j’ai intitulé Bonnes compagnies raconte mes premières lectures sauvages, je veux dire en plein air, Henri Thomas, Charles-Albert Cingria, Georges-Louis Godeau, Pierre-Albert Jourdan, Jacques Réda, Yves Bonnefoy, Joseph Brodsky etc. J’ai écrit de nombreux autres essais depuis, qui pourraient nourrir au moins deux autres livres. J’en publie régulièrement dans la Nouvelle Revue Française, mais aussi ailleurs. J’ai donné à lire, par exemple, dans le dernier numéro d’octobre 2007 (de la NRF), un essai sur un romancier portugais que j’aime beaucoup, Antonio Lobo Antunes. En janvier 2007, toujours dans la NRF, j’avais parlé plus longuement des « exercices spirituels d’Enrique Vila-Matas » sur la piste de ce drôle de vagabond immobile que fut Robert Walser. Je me suis amusé à écrire récemment une sorte de fable déambulatoire sur un poète des trottoirs dans la revue Critique (octobre 2007). Ces jours-ci, je prépare un cahier d’hommages à l’un de mes amis voyageurs, Michel Jourdan, l’auteur des Bouteilles à la mer d’un ermite migrateur (Arfuyen, 2006) . Mais j’aime et relis aussi tout particulièrement les anciens poètes chinois tch’an de l’époque T’ang, c’est-à-dire Wang Wei, Li Po et surtout Po Chu Yi. Car je suis fasciné par les Orients, comme je l’ai expliqué dans un entretien avec le poète tunisien Aymen Hacen, paru dans le journal La Presse à Tunis. LB. Quel livre emporterez-vous la prochaine fois dans votre sac à dos? YL. J’emporterai, par exemple, Ivresse de brumes, griserie de nuages. C’est une anthologie de la poésie bouddhique coréenne du XIIIe au XVIe siècle. L’ouvrage a paru dans la belle collection « Connaissance de l’Orient » aux éditions Gallimard. J’en ai d’ailleurs extrait l’épigraphe de mes Bâtons de randonnées : deux vers de Ch’ungji, un poète du XIIIe siècle, qui en disent long: « A la main ne reste qu’un bâton et par bonheur / Sur la route les jambes ne sont pas lasses . |
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