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textes divers > portraits >> Catherine Ricoul la Vagabonde


Cuisinière à bord de Vagabond lors du passage du Nord Ouest en 2003 - ce qui lui vaut de figurer dans ce dossier Grand Nord - Catherine est également illustratrice, et photographe. Elle peint aussi, et elle écrit parfois. Une artiste, quoi. Voici un entretien et quelques exemples de ses multiples talents.

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1 - Rencontre avec Catherine Ricoul

>>> J'espère que vous allez bien, tout comme votre site écrivains- voyageurs.

Je vous écris ce petit mail pour vous annoncer la création d'un blog que je viens d'initier en parallèle de la réalisation de carnets sur New York où j'étais au mois de septembre et où j'espère retourner d'ici quelques mois. Ce blog se veut être une sorte de carnet virtuel parallèle, un suivi des travaux, ou suivi de chantier… J'y mêlerai textes, photos et même bientôt vidéos. Je vous laisse le découvrir si vous le souhaitez:

L'adresse du blog Carnets de New York

Amicalement et voyageusement

Catherine Ricoul

 

Nous avons rencontré Catherine Ricoul au salon du livre de la Plagne le 5 août dernier. Catherine est volubile. Rien d’étonnant: elle a des tas de choses à raconter. Son voyage en Arctique, ses créations, et le voyage en train entre Paris et Chambéry avec les artistes écrivains voyageurs invités à ce salon. Catherine est volubile mais ça n’est pas grave: c’est intéressant. Il y a plein de gens autour d’elle. Pour en savoir plus le mieux est de s’approcher et de lui demander…

EV.Net – Vous proposez de superbes illustrations, des photos, des montages? Expliquez-nous ce que vous faites, et dans quel but? Ou bien, autre façon d'aborder les choses: c’est quoi pour vous le voyage? Et pourquoi avoir choisi l’illustration pour raconter le voyage, l'ailleurs, l’autre?

C.R. Je collecte, je découpe, je photographie, je colle, je pense, je peins parfois, je laisse émerger en moi mes émotions, se révéler mes sensations, j’assemble, laisse les images et les mots trouver leur place dans une recherche graphique que je veux aussi poétique. Je souhaite inviter au voyage ceux qui feuillettent mes carnets, afin que ma vision du monde fasse écho à la leur, que des correspondances se tissent.

Du rêve au réel

Le voyage, longtemps, est resté quelque chose de mystérieux. Cela signifiait surtout la disparition pour moi de mon père, marin, quelque part sur une mer lointaine… C’est la curiosité pour ce lointain invisible qui m’a poussé à aller voir moi-même ce qui se trouvait derrière la ligne de mon horizon. Une manière de sortir de mes atlas et de mes cartes où j’ai commencé à voyager en rêve. Maintenant, j’ai toujours cette dimension onirique mais reliée au réel, celui des pays où je vais et aux personnes que je rencontre. Je continue à voyager de manière immobile puisque j’enseigne une partie de l’année le français aux étrangers à l’université d’Aix-en Provence. La classe devient alors un microcosme cosmopolite où chacun, porteur de sa langue et de sa culture, rencontre celle de l’autre et la reconnaît en tant que telle. Pour beaucoup de mes étudiants, c’est la découverte de la véritable altérité.

Inviter au voyage ceux qui feuillettent mes carnets, afin que ma vision du monde fasse écho à la leur.

La vagabonde et le vagabond

EV.Net - Vous présentez un journal de bord et des photos prises lors d'un voyage e Arctique. Dans quelles circonstances avez-vous été amenée à voyager en Arctique ?

C.R. Cela a commencé en 2001, au Groenland, une semaine à bord du voilier polaire Vagabond. Et puis de ce voyage, une amitié très forte est née entre Éric BROSSIER, le capitaine, sa compagne skipper France PICZON du SEL et moi-même. Les paysages arctiques m’ont littéralement coupé le souffle. Les rencontres avec les Groenlandais, leur humour, leur regard sur le monde m’ont poussé également à réembarquer à bord du Vagabond pour tenter le Passage du Nord-Ouest. C’est à Barrow, en Alaska que j’ai donc rejoint le bateau et à Gjoa Haven, cinq semaines plus tard que j’ai été remplacée par de nouveaux équipiers. A bord, surtout lors d’une expédition, être artiste ne suffit pas pour tenir sa place. Alors j’étais l’artiste-cuisinière et la créativité que je mets dans mes oeuvres, je l’utilisais en cuisine. Cuisiner en expédition, avec peu de produits frais et souvent avec les mêmes ingrédients de base, demande justement de l’imagination, l’art de créer des plats différents chaque jour à partir de la même chose.

E.V.Net - Qu’est-ce qui a déclenché la vocation «artistique»?

Comment vient-on à l’art me demandez-vous ? Parce qu’enfant j’habitais derrière un musée d’art contemporain et qu’avec ma soeur jumelle, on profitait de l’entrée gratuite et de confortables fauteuils en cuir pour discuter des heures durant tout en jetant un œil curieux, parfois moqueur, méprisant ou admiratif aux oeuvres. Plus sérieusement, par une nécessité intérieure, un désir de dire le monde, de l’entendre, de le retranscrire dans une sorte de médiation. Être artiste c’est pour moi entretenir un rapport au monde différent de la plupart des gens. Récemment, un artiste reconnu m’a parlé du devoir de l’artiste, qui, doué d’une «parole» doit l’utiliser au nom de ceux qui n’ont pas cette capacité là.

Une nécessité intérieure, un désir de dire le monde, de l’entendre, de le retranscrire dans une sorte de médiation.

L'Amazone Bottée

E.V.Net - Que souhaitez-vous faire de votre avenir artistique? Quelles voies? Que diriez-vous si un éditeur lisait cet entretien?

C.R. Mon avenir artistique, pour reprendre vos termes, se poursuit. Je pense qu’il sera toujours difficile d’en vivre mais ma vie est bien là, dans la création. Ici, sur ce salon, vous ne voyez qu’une partie de mon travail: je viens de remonter un labo photo noir et blanc, l’écriture est de plus en plus présente et j’ose enfin aborder la peinture, avec laquelle j’entretiens un rapport de fascination qui m’empêche parfois de prendre les pinceaux. Le plus difficile est de laisser à chaque médium sa place, faire de la photo et de la peinture dans le même atelier, c’est parfois difficile à gérer. C’est donc par période que je travaille. En ce moment, je finis un petit carnet à la sensibilité érotique où se mêle texte et photos «Le Dit de l’Amazone Bottée». Une autre forme de voyage. Je vais d’ailleurs chercher pour la première fois un éditeur …

A un éditeur, je lui dirais, venez feuilleter mes carnets, lire et découvrir mon univers sensible et offrez-moi une carte blanche! Il y a quelques années, la revue d’art Incidences m’en a donné une, ainsi qu’à deux autres artistes pour un numéro sur Beyrouth. C’est un défi que j’ai trouvé ardu et stimulant à relever. Mais c’est vrai que lorsque je fais un carnet, je ne pense pas à une contrainte éditoriale. Je me permets de fabriquer des pages à systèmes, des languettes à soulever, mon choix d’utiliser la technique du « cut-up», c’est-à-dire des mots découpés, a de quoi «effrayer» certains éditeurs.

E.V.Net - Vous avez été invitée par la salon de la Plagne à illustrer votre voyage et train entre Paris et La Plagne. Racontez-nous ça.

C.P. En réalité c’est plutôt le contraire. Quand j’ai eu connaissance de ce train des artistes voyageurs, j’ai proposé à deux autres artistes, Carla Talopp et André Theubet, de réaliser 3 carnets de train. Ils ont dit oui tout de suite, tout comme l’organisation du salon. On a donc fait circuler entre nous trois carnets moleskines, en accordéon, et nous y avons écrit, dessiné, collé, photographié et nous les avons échangé tout au long du voyage et pendant le salon. L’idée n’était pas de faire se succéder nos pages mais bien d’intervenir, retoucher, ajouter quelque chose aux propositions de chacun. Puis nous sommes repartis chacun avec notre petit carnet. Créer, c’est du travail mais c’est jouer aussi, avec légèreté, avec les autres. Au Groenland, je me rappelle avoir retrouvé les jeux de ficelle de mon enfance avec une jeune fille: nous avons croisé nos doigts et dessiné des tours Eiffel et des parachutes pour moi, des traîneaux et des tipis pour elle. Ce fut notre langue commune, un art éphémère, un jeu d’enfant qui nous a relié en un instant donné dans un certain lieu sur notre petite planète.

Site : http://blackscreen.deviantart.com/ 

Propos recueillis par mail du 6 au 20/08/2007


2- Journal de bord poétique

Expédition Passage du Nord-Ouest

Barrow, Alaska - GJoa haven, Nunavut, Canada - juillet - août 2003


Artiste plasticienne, conteuse et diseuse d'histoires, les images et les mots sont ses matières premières, la photographie et le collage sont ses médium favoris. Sa technique est avant tout une combinaison associant photos, peintures, écritures, découpages... Carnets, tableaux, installations, actions poétiques sont les formes privilégiées que prennent ses oeuvres.

Les yeux grand ouverts
Vers le lointain
Plus loin que loin
Aux extrémités nord du monde

Et le soleil, frappé au coeur, naufragé, s’ensommeille sur la mer comme un galet poli.

A perte de vue
Devant l’infini et le lointain
Face à la vague blanche
Le silence inouï
De la glace

La mer, quelque part à l’horizon, secoue lentement
Un immense horizon de courbes se déroule lentement et se recompose à l’infini
Comme une rumeur qui n’en finira jamais d’imprégner l’espace

A fleur de glace
la mer s’éclipse du paysage

Les jours de grand tumulte
Face à son ombre et au vent, face au miroir
Funambule immobile
Vagabond, suspendu entre ciel et mer
Est totalement pris dans les glaces
Alors même le temps s’arrête
Et mon coeur chavire

Dans le sillage de la nuit qui penche
S’entremêlent des réminiscences de navires aux lignes brisées
Et des rêves hésitants, fragiles, flottants
Des rêves de glace comme autant de vagues abruptes et suspendues

Des heures passées sur la banquise et son silence de glace

Un hublot taché de sel tenait parfois lieu de boussole

Comme un rêve blanc troué de bleu fragile
De temps à autre à perte de vue
Bien loin de ces rêves troublants d’un amour perdu
Défile pourtant sous mes yeux
La rose des vents glacée de l’absence

Dans la cabine
S’endormir blottie au coeur des mots qui inspirent le silence et
A l’abri de l’engourdissement, dans la double coque de la mémoire
Se réfugier parfois dans le rêvoir de la nuit
Au plus profond de moi
un monde à peine cartographié
d’un bleu intensément noir
Refait surface comme d’étranges signaux de brume de l’intime

Le coeur noué,
J’ouvre les cartes sédimentologiques du désir
En long, en large
Contre le temps et les lois de l’attraction

Une île paysage
Dépositaire d’une mémoire du monde
Déjà à l’horizon
Presque immobile
Inabordable

De petites îles perdues dans la mer s’éloignent au-delà des lignes orageuses
Aujourd’hui je me souviens encore très bien de la profondeur du ciel
Du bleu grisé de la surface de l’eau
Et d’autres rivages en mouvement qui apparaissent et disparaissent

Quand passe le bateau-courrier chargé de marchandises,
Seul un souffle, sur le pont, vient nous chuchoter quelque chose,
Comme des pensées en quête de destinataire qu’on jette à la mer
Au petit matin et emportées par les courants

En regardant derrière soi, juste avant l’inventaire du silence
J’ai la curieuse impression de glisser au ras des flots
De fléchir sous le passage de toutes ces lettres qui circulent
De vibrer dans l’indicible sentiment des choses perdues

Regarder en arrière
Reprendre pied
Brouiller les cartes
Se fondre dans l’espace
Lâcher prise
Aller de l’avant

Les yeux rivés vers la nuit
J’ai appris à lire le paysage

Je voudrais qu’il ne s’arrête plus.
Tout est calme,
Temps suspendu dans le ciel tout en mouvements
Alors, tout le silence de toute cette journée disparaît
Et plus loin (avant, après), je ne cesserai d’en tracer et retracer le brûlant sillage
Et les courants secrets

La nuit fragmentée se cherche et se dérobe et c’est le sommeil qui l’emporte

Ici, c’est une terre où histoires de marins et de navires disparus à jamais resurgissent
Dans un souffle d’ombre glacée chargé de silence

Était-ce dû au soleil, à l’éloignement, mais les paysages et les éléments traversés révélaient plus que jamais une autre image de moi-même: sa partie immergée

Le voyage s’achève
Se tenir debout
Déjà essoufflée sur le pont
Dans l’attente de la relève


Notes

Dans le retour d’une expédition, il y a toujours dans la mémoire de tous ces paysages instables et des images lentement accumulées, des visions imaginées, pour renouer avec les souvenirs, s’ouvrir à de nouveaux territoires, dans cet ailleurs où le lointain et le proche s’affrontent en lignes de fuite possibles.

Quelque chose nous quitte, presque rien, tissant une trame invisible de liens, et c’est encore le miroir du monde qui se déploie à l’envers des voiles écarlates de Vagabond.

Et si la mer parfois, parle d’errance, d’isolement, d’attente

A l’approche de nos paysages intérieurs

L’autre versant, rêvé, désiré ou remémoré, parfois insaisissable, se dévoile.

© Catherine Ricoul 2007


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