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Entretien > Ingrid Thobois


Ingrid Thobois a obtenu le prix du Premier Roman pour «Le roi d’Afghanistan ne nous a pas mariés», paru chez Phébus. Elle est née en 1980. Elle a passé plusieurs années à l'étranger, entre voyages, missions humanitaires et reportages radio. Suite à un an de nomadisme sur la route de L'Usage du monde de Nicolas Bouvier, elle a un temps posé ses bagages à Kaboul. Elle vit et écrit aujourd'hui à Paris.

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Ingrid Thobois, l'écrivain (pas) voyageur

Propos recueillis à Saint Marcellin puis par mail le 11 février 2008.


>>> Note de lecture sur cette page.

EV.Net - La narratrice semble transférer l’amour impossible pour un homme sur ce pays qui l’a accueillie pour des raisons professionnelles. Mais est-ce que cette relation aurait pu être aussi intense avec un autre pays ?

I.T. Peut-être. Sans doute. Si la narratrice avait été autre. Si les lectures dont elle s’est nourrie avaient été autres. Seulement cette jeune femme là a lu Bouvier, Kessel, et a dormi des mois sous une carte d’Afghanistan, voilà. Voilà pourquoi c’est ce pays et pas un autre qui va devenir le terrain de la passion. Maintenant, imaginons une autre narratrice qui aurait été gorgée de Jean Malaurie… je pense que l’histoire aurait eu lieu au Pôle Nord !

Vous écrivez ceci p118: «J’avais aimé. Un homme. Un pays. Un travail. Un quotidien. (…) Etc. Qu’est-ce qui fait que la narratrice finit pourtant par quitter ce pays « où la vie lui avait offert un équilibre parfait» ?

I.T. La narratrice quitte ce pays en même temps qu’elle quitte cet homme. L’homme aimé et le pays aimé se sont complètement fondus l’un dans l’autre. Aussi est-il impossible à la jeune femme de rester à l’endroit où l’amour n’est plus. Si elle a transféré son amour sur le pays, l’homme n’a pas pour autant disparu. Reste-t-on sans souffrance dans les appartements et les maisons qui ont hébergés nos amours ? Les ruptures et les divorces ne s’accompagnent-ils pas (lorsqu’ils se passent dans la souffrance) de déménagement et de ventes de biens immobiliers ? Quitter l’Afghanistan relève de la survie pour la narratrice. L’amour écroulé, le pays en vient aussi à lui faire peur. Enfin, elle ouvre les yeux sur le réel, la légende n’est plus, la vie peut commencer. La bulle d’amour ayant explosé, dans un pays qu’elle a rêvé autant qu’elle l’a vécu, et mythifié avant de le vivre, la réalité lui apparaît enfin, avec sa part de violences, de risques. Le départ de la narratrice signe donc l’échec de l’histoire d’amour, mais il signe également le retour à la vie de cette jeune femme. Il faut parler de passion, non d’amour, pour décrire le lien l’unissant à Nathan. La passion est aussi destructrice que les bombes, aussi dangereuse et pernicieuse que les attentats. Défaite par la rupture amoureuse, tout ce qui lui était devenu normal lui apparaît sous son vrai jour : violent. Violent, le pays. Violente, la passion. De même que la relation avec Nathan ne relevait pas de l’amour mais de la passion, la relation avec le pays relevait peut-être plus du mythe que de la réalité. La narratrice part donc exsangue, mais c’est pour s’en aller revivre. Une mort pour une naissance, en quelque sorte.

EV.Net - Dans une conférence (Saint Marcellin – février 2008) vous avez déclaré qu’il s’agissait d’un récit sédentaire plutôt qu’un récit de voyage, l’histoire de dix-huit mois passés en Afghanistan, sans beaucoup bouger, une histoire très quotidienne. Je ne suis pas tout à fait de votre avis. La narratrice est bien partie de son poste de standardiste, de son quotidien, vers un ailleurs, vers une aventure. Et c’est bien cet ailleurs qui la déstabilisera, ce qui aura pour conséquence l’histoire qui vous racontez. Nous sommes dans un roman, mais qui peut s’apparenter au récit de voyage : partir, quitter ce que l’on connaît, être livré(e) à soi-même, ailleurs, se confronter à l’autre, aux autres, et revenir, et raconter… Qu’en pensez-vous ?

I.T. Je n’aime pas le terme de récit de voyage, de littérature voyageuse. A cause de ce travers commun qui tend à reléguer l’écriture à l’arrière plan dès lors que l’on parle de « récit de voyage ». Lorsque j’entends « récit de voyage » j’entends « exploit sportif, défi géographique ». Évidemment c’est réducteur, mais c’est pour distinguer deux formes d’écriture que je refuse la catégorisation de mon livre dans les « récits de voyage ». En outre, mon livre est un roman. Non un récit. Expérience vécue passée par le tamis de l’écriture, pour finir par former une fiction. Il se trouve que j’ai parlé de l’Afghanistan. Cela ne suffit pas à faire de ce livre un récit de voyage. Il s’agit aussi d’une narratrice, non de moi. Enfin, mon roman est avant toute chose un travail d’écriture. Quatre années se sont écoulées entre la première ligne et la publication. Vous me direz que l’on peut mettre quatre ans à écrire un récit de voyage. Mais ces quatre années ont été consacrées au ciselage des mots, à la structuration d’une histoire, à l’étude du rythme de la langue. Ma préoccupation première est celle des mots, non du sujet, même si l’on écrit toujours en étant poussé par l’envie de dire quelque chose. Voilà la raison pour laquelle je n’adhère pas à la catégorie « récit de voyage ». D’autant qu’à mon sens, voyage –au sens géographique- rime avec nomadisme. Mais c’est là une conception toute personnelle.

EV.Net - Votre narratrice cite quelques auteurs de l’aventure ou du voyage : Bouvier, Kessel. Et vous, Ingrid ? Quelles sont vos lectures ? Quels sont vos auteurs ? Ou, pour rester dans la métaphore de la littérature et du voyage, votre « géographie littéraire » ?

I.T. Bouvier, Kessel, London, figures tutélaires, certes, mais tant d’autres aussi, qui s’éloignent fort du voyage : Gabriel Garcia Marquez, Henry Miller, Laurent Mauvignier, Marguerite Duras, Haruki Murakami, Malcom Lowry, Melville…

EV.Net - Vous écrivez p77 : « La difficulté, en Afghanistan encore un peu plus qu’ailleurs, c’est qu’au moindre pas que l’on fait les yeux un tant soit peu ouverts il vous tombe dans le cœur suffisamment de matières pour écrire dix volumes. Combien d’existences me faudra-t-il pour épuiser tous ces mots qui me bousculent. » Il y aura donc une suite ? Un autre roman ? Un récit ?

I.T. Il y aura une suite dans l’écriture. Mais en aucune façon une suite à ce roman. Un deuxième roman est en effet en préparation… Et si vous parvenez à le classer dans le récit de voyage je ne réponds plus de rien !!!!!


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