|
|
|
|
|
|
Philippe Laloux - Partir... |
|
«C'est par le voyage que je vins à ma rencontre.»Né à Bruxelles mais aujourd'hui québécois, Philippe Laloux, musicien et voyageur, cuisinier et photographe, nous a déclaré «qu' en bon autodidacte, je n'ai, sans aucune fausse modestie, jamais pensé publier ces textes tels quels.» C'est pourtant els quels que nous publions ces textes inédits, qui ne devraient pas le rester très longtemps.Visiter le site de l'auteur |
Le beau mot. Aller voir ailleurs, détourner la tête. Zoom- arrière du tableau de sa vie. On voit le cadre, le mur, la maison, la rue, la ville, le ciel et le monde qui nous attend. Être projeté à des milliers de kilomètre de chez soi, loin de ses petits arrangements avec le quotidien, se retrouver neuf, prêt à tout. Nous vivions dans un monde clos de certitudes, de confiance illimitée, et nous voilà lessivés par les sens, allumés par la flamme du doute, les yeux enrichis du regard des autres. Que nos débats nous paraissent bien dérisoires à côté de la multitude avec laquelle nous partageons la planète. Ce qui nous bouleversait nous semble risible face à l’immensité qui nous gouverne. Le voyage, par bonheur, nous emporte dans un voile d’incertitudes. Chacun d’entre eux représente une étape, une pierre de plus au grand collier qu’est l’œuvre d’une vie. Il nous intime la pensée du peu, de la légèreté, du non-bruit. Il nous réserve des endroits à l’ombre desquels nous avons tout le loisir d’observer la vie qui se déroule devant nous et qui est toujours passionnante. Nous rentrons la tête criblée de doutes, reprenant notre place dans cette société qui nous a vu naître. La récréation est terminée. Mais non, elle commence, elle s’écrit. Et le voyage prend un autre sens. Toute cette vie en mouvement devient la nourriture du silence. On osera les mots pour décrire, mais on doutera toujours d’avoir été fidèle. Après l’éclair du voyage, apprenons maintenant à nous cacher et tentons de mieux nous connaître, car rien dans le voyage n’invite à la méditation. On vit dans le scintillement des choses, on se lève tôt. On veut la nuit, le jour, tout. On a soif. Nous étions retenus par un fil invisible, un matériel somme toute assez fragile. Voici le vrai, l’indiscutable. On est blanc, naïf, riche, et on débarque...
Le voyage à horreur du futur. C’est le présent à l’état brut. Violence et douceur. Pas d’arrangements ni réservations, la liberté totale, car sortir des autoroutes demande une grande faculté d’abandon dans les signes. Et ils sont nombreux sur la route du hasard. Ils s’agitent auprès de nous, nous pourrions ne pas les voir, tout préoccupés que nous sommes de notre propre survie. Mais ils insistent, ces panneaux de signalisation de la dérive, ils nous invitent à la fête, à des danses inconnues. Tout le monde voyage aujourd’hui. Mais la plupart gens ne font que se transporter. Voyageurs immobiles, les rêves souvent suffisent. Défilent alors paysages, sourires, épices qui iront rejoindre l’idée que l’on se faisait des lieux avant leur rencontre. Mais le vrai partir est une gifle, un réveil brutal du doux sommeil des illusions. La peau offerte aux morsures d’un soleil tyrannique, aux caresses du vent et de la mer qui répare. C’est arrêter d’écrire, de penser, devant la cruauté et la beauté réunies, pas de deux troublant qui enlève toute résistance. On avance, on erre sur l’aile de l’instinct, on abouti dans le cœur des choses. L’Inde. J’étais timide devant elle, les premières fois. Je prenais des notes stupides, je pensais retenir des images, un autre pays, un autre album de photos etc. J’étais loin de me douter que j’y retournerais sans cesse, ramenant toujours plus de questions que de réponses. Voici les mots de l’incessant monologue qui m’accompagne à chaque voyage en Inde. La chanson qui tourne dans la tête et dont les paroles changent à chaque détour. Mais la musique est toujours la même, lente mélopée qui s’insinue dans le corps et permet de marcher encore au bord des vertiges. |
Philippe Laloux - Lumières de Bénarès |
|
«Davantage voyageur qu'écrivain, j'ai parcouru pas mal de régions du globe. Avec passion, j'ai marché, photographié, chanté, mangé les routes qui se déroulaient devant moi. Timidement, je me suis mis à écrire le récit de ces découvertes, pour moi, pour ne pas oublier...» |
Par une inexplicable fantaisie, mon premier voyage en Inde m’emmenait tout droit à Varanasi, l’ancienne Bénarès, la plus ancienne encore «Kashi». Ne voulant à aucun prix débarquer dans une grande métropole comme Delhi ou Bombay, je voulais le cœur des choses, tout de suite. Du grand frigidaire Canadien à la fournaise du Gange. Je me souviens d’avoir été très malade dans l’avion. Des douleurs, intenses au niveau des sinus, me firent presque tourner de l’œil. Un restant de sinusite qui ne me lâchait pas. Mes oreilles bourdonnaient quand, enfin, je mis le pied sur le goudron de la piste d’atterrissage du petit aéroport de Varanasi. Un autobus desservait le centre-ville, toutes fenêtres brisées et fonçant dans la campagne endormie, il me remuait l’estomac à chaque virage, des vertiges m’assaillirent durant tout le trajet. Je tentais de me maintenir solidement agrippé à mon siège, tendant le cou au vent chaud de l’extérieur comme un chat fatigué cherche une caresse. Nous traversions, par de petites routes secondaires, des paysages calmes de rizières aux ibis éclatants de blancheur. Des palmiers éparts, quelques papayers sur lesquels étaient juchés d’énormes vautours, des arbres banyans qui servaient d’abri permanent aux tchai-wallah, je respirais les arbres, enfin, les siècles d’odeurs, de frôlement humain dans une nature douce et bienveillante. Nous arrivions dans les premiers bidonvilles, toujours présents dans les banlieues des villes en Inde. Ces mêmes cases construites à la hâte que l’on voit partout au pays, qui ont presque la forme d’igloos, bâchés de noir au milieu des allées de boue, me tirèrent de mes songes romantiques. J’entrais dans la cité la plus dense du sous-continent avec l’innocence d’un voyageur du XVIIIe siècle. Je recevais la gifle, méritée, de ma naïveté. J’osais en remettre en demandant au chauffeur de me déposer un peu avant le dernier stop, une audace incroyable pour un blanc-bec, voulant éviter la meute de rickshaw qui attendait «le Sahib» au centre-ville. Sur mes genoux, il y avait ce bouquin que je connaissais par cœur. Ce guide plein de promesses, déjà écorné et lacéré de traits et de notes. Je comptais sur lui pour me défendre dès mon arrivée. Je m’étais campé dans une posture de défense, car tous ces guides dévorés avant le départ, mentionnaient le côté gentiment arnaqueur du peuple Indien. Larguant mes affaires sur le trottoir, dans le quartier du «cantonment» (souvenir du raj Britannique, affreux témoignages de béton bouffé par l’humidité et recouverts de moisissures), je pris pied dans la multitude Indienne. Moins de rickshaws, c’est vrai, mais un trafic immense. Je décide de marcher un peu vers je ne sais où, espérant me diriger vers le Gange. Les coups de klaxons pleuvaient. Têtu, je fonçais dans la masse grouillante qui remuait devant moi. Les yeux fermés presque. Partout la tristesse s’étalait dans les rues, accentuée par la tombée du jour, des arbres énormes portaient leurs lourds ombrages sur la misère qui tentait de s’y blottir. J’étais complètement perdu et fatigué du long voyage, j’avais le sentiment de tourner en rond. Les premières bougies s’allumaient dans le noir. Une sensation proche de l’angoisse naissante montait en moi. Jetant l’éponge après deux heures de dérive, je hélais un cyclo-pousse. Il n’y avait que ce genre de véhicule autour de moi, j’allais comprendre pourquoi plus tard.
|
|
J’étais bien sûr en train de m’éloigner du grand fleuve, de m’enfoncer dans un labyrinthe dont j’aurais eu du mal à sortir sans l’aide providentielle du rickshaw-wallah. Il était mon premier contact humain en Inde, et toutes les recommandations prises dans les livres s’envolaient devant le sourire éclatant de mon «chauffeur». Arnaqueur le peuple Indien ? Jamais, pour ma part, en tant de visites, je n’ai eu ce sentiment. Il s’appelait Ali, ce premier ange à la peau de cuivre. Montant sur son engin branlant, son corps finement vêtu d’un singlet usé et troué de toute part laissait apparaître une musculature souple et généreuse. Incroyable, un « foreigner » ici ? Une manne en quelque sorte, le repas du soir assuré. C’est à l’étroitesse des rues que l’on doit cette circulation sans voiture ni même rickshaw à moteur, trop larges pour ces passages encore rapetissés par les marchands ambulants. À les voir de plus en plus nombreux, on devine qu’on se rapproche du fleuve. Il y a des fleurs de jasmin, de l’encens, des bananes et des noix de coco pour l’Aarti, fête du soir où l’on porte vers l’eau ces offrandes. Nous voilà au milieu des grands plateaux à coupelles de yaourt, des vendeurs de thé et des traqueurs de touristes. On comprend tout de suite le système des commissions. Pour chaque service sollicité, il y a des rabatteurs qui vous emmènent à l’endroit précis, restaurant, boutique de souvenirs, marchand de tapis, hôtel etc. Ils retournent sur les lieux de vos achats plus tard, et reçoivent un pourcentage sur vos dépenses. Il vous a été compté automatiquement à votre arrivée. Système complexe où tout le monde retrouve son compte sauf les touristes rebelles, qui sauront déjouer les pièges de cette petite mafia. Il faut comprendre que l’activité économique en Inde génère toutes sortes de petits métiers. Vous voulez une chemise. Soit ! Allez chez le marchand de tissus, qui filera votre achat au tailleur du coin qui, d’après modèle, vous assemblera un vêtement impeccable et qui vous sera livré à votre hôtel. Quatre intervenants pour un achat. Le rabatteur, le drapier, le couturier, le livreur. Économies multiples... Je demande à Ali de me laisser sur la digue du fleuve et lui dit que je vais me chercher un petit hôtel tout seul à mon aise, voulant ainsi éviter la fameuse commission. J’avais vraiment bien appris ma leçon avant de partir, mais j’allais constater qu’entre ce qui était écrit dans les guides et la réalité, il y a une marge dans laquelle il fait bon marcher ! Excité par la présence du fleuve et la masse grouillante de pèlerins venus là pour prier Shiva le terrible, au centre d’énormes braseros, je longeais la côte envoûtante de la rive habitée. Le soir était presque tombé, et j’errais toujours, quand à ma grande surprise, en me retournant, j’aperçus mon rickshaw Ali qui me suivait discrètement. Protection ou surveillance, je ne saurai dire exactement ce qui invita mon chauffeur à m’accompagner, mais je sais que grâce à lui j’aboutis dans un dortoir dans lequel je trouvais le seul lit disponible dans toute la ville. Je ne peux croire qu’avec le montant de mes dépenses dans cette auberge, Ali se soit fait quelque profit. J’aime mieux penser que mon ange gardien m’entourait de ses bons et discrets conseils dans l’espoir d’amortir le choc de mon arrivée. De me laisser quelques plages de naïveté, avant de découvrir ce pays pour la première fois, le lendemain, alors qu’un soleil timide allait me délivrer de la mauvaise nuit de l’attente. |
|
|
De toutes mes insomnies passées à attendre le jour, nulle ne fut plus récompensée que celle-là. J’ouvrais les yeux sur un matin fabuleux. Des centaines de cerfs-volants tournoyaient dans le ciel mauve et depuis les toits de l’auberge, je pouvais admirer le fleuve le plus vénéré du monde. Lent et sublime alliage de vie et de mort. Je restais là jusqu’au lever du soleil dans une contemplation infinie. De grands feux au bord de l’eau mourraient doucement et le bleu du jour donnait à la fumée des reflets tragiques. De petites embarcations allaient et venaient, illuminées de torches. Tout prenait une allure de début des temps. La voix des muezzins se mêlait avec celle des prêtres indous, les temples et les mosquées sont étrangement situés les uns près des autres, et dès que la clarté le permettait, on pouvait voir une myriade de pigeons tourner dans le ciel sous les coups de sifflets de leurs convoyeurs. Des colonies de singes macaques frôlaient de leurs pattes velues les toits environnant, bondissant jusqu’à me parvenir dans une nuée de cris effrénés. Quelques-uns d’entres eux étaient déjà en train de fouiller mon sac. Une bagarre sur les toits dès le premier jour de mon arrivée, quelle chance ! J’étais encerclé par les macaques hurlants, je gueulais plus fort, dénouant ma ceinture, prêt à m’en servir comme fronde si jamais ils passaient à l’attaque. Mais ces grandes gueules sont un peu comme ces chiens minuscules qui accompagnent les grand-mères en Occident, ils n’arrêtent jamais d’aboyer, mais c’est du vent ! Les gens de l’hôtel commencent à accourir sur les toits, attirés par les cris monstrueux qui sortaient de moi. Ils éclatent de rire, bien sûr, les singes détalent, je ramasse mes affaires et file discrètement vers le dortoir un peu gêné d’avoir mis la maison à l’envers. C’était une grande maison à laquelle on avait rajouté sans cesse de nouveaux morceaux. On passait d’une annexe à l’autre par de mystérieux escaliers, couloirs et pièces sombres qui donnaient à la bâtisse une allure de château hanté. « Shanti Guest House », je me souviens parfaitement du nom, juste au-dessus des « Burning Ghats », ces énormes brasiers qu’on rallume le matin et qui servent à la crémation des corps. Nous vivions au-dessus de cet immense braisier dans un foisonnement d’odeurs difficile à soutenir, escortés de chants à la gloire du défunt, de clochettes et tintinnabulements de toutes sortes. Je décidais de déjeuner au resto de l’hôtel. Une vraie cour des miracles ! Dans le fond, je bénissais le ciel d’avoir échoué dans le dortoir (que j’allais abandonner bientôt pour le toit adjacent, mon observatoire favori) car en passant devant les chambres ouvertes je m’aperçus de la taille de ces cellules. Sans fenêtres, les murs peints à la chaux, une paillasse où je n’aurais pas laissé mon chat dormir, ces chambres humides n’invitaient certes pas à la paresse. On était mieux avec les étoiles... Mais en arrivant au resto, j’allais comprendre tout de suite, que le vrai cœur de cette maison se trouvait là et grâce entre autres au style du garçon serveur. Il ne devait pas avoir plus de dix ans mais en paraissait six tout au plus. Il se déplaçait un peu à la manière des babouins du dernier étage, par un curieux phénomène de mimétisme. Ses petits bonds m’impressionnaient, mais plus encore sa dextérité manuelle quand il en avait plein les bras. Il pouvait débarrasser d’un seul coup une table de six personnes, du jamais vu dans l’hôtellerie... Je l’ai entendu parler au moins huit langues durant mon séjour, tous les clients l’adoraient. Je n’allais pas être lent à succomber à mon tour ! Ramadan travaillait chez son oncle depuis sa naissance, si j’ose dire. La polio, les mauvais traitements, les dangers de la cuisine quand on est de si petite taille, il avait tout traversé avec ces yeux-là, très bruns et vifs qui en disaient long sur sa rapidité d’esprit. Son corps s’était plié à toutes les formes du restaurant, lui donnant une démarche arrondie par le passage sinueux entre les tables. Il virevoltait avec une aisance de contorsionniste. Ses engueulades avec le chef (si l’on peut attribuer ce titre au pauvre garçon qui officiait au tandoor) étaient des plus sonores. Souvent en pleine nuit, sans y être préparés, on était secoués par les cris qui se répandaient dans la cage d’escalier. À moins qu’ils ne poursuivissent quelques rats aventuriers, ils avaient bien l’air de s’échanger des politesses. C’était du Népali me dit mon voisin de chambrée dans un nuage de marijuana. La plupart des voyageurs restaient de longs moments à la « Shanti guest house ». Un côté soixante-huitard ; tout le monde s’entasse pêle-mêle, le dortoir s’endort tard le soir, y a des guitares, les routards s’amusent comme à la grande époque, la longueur et la couleur de cheveux sont différents. Les mêmes vêtements presque, les mêmes chansons de Lennon. Ramadan s’endormait le dernier, on ne savait trop où, mais était toujours le premier debout. Il terminait la vaisselle de la veille en râlant, mais se mettait à sourire dès qu’il apercevait l’un d’entre nous. Voyager seul procure quelques avantages, j’étais disponible à toutes les rencontres. À travers Ramadan, j’allais découvrir le monde des petits, ceux pour qui tout est toujours placé trop haut. Il allait m’entraîner dans la ville à travers le dédale de petites ruelles encombrées de vaches, de chiens errants, de ramassis d’ordures que l’on brûle au coin des rues, de boutiques aux étalages débordants, de caves auxquelles on avait accès par les soupiraux. J’achetais quantité de foulards, châles, brocards raffinés. Je rencontrais toute sa famille, à laquelle je ne manquais pas d’adresser le bonjour tous les matins lors des deux semaines passées dans la plus sainte des villes du Gange. Le comportement du frère aîné par dessus tout m’impressionnait ! Un immense gaillard, le « pan » toujours au bord des lèvres. Ce mélange de noix de bétel et d’épices donne, après l’avoir mastiqué durant des heures, une sensation euphorisante, mais colore la salive et la bouche d’un spectaculaire rouge sang. Lorsqu’il ouvrait la bouche, dans la crainte d’échapper sa salive, il retenait ses mots d’anglais dans une pâte innommable. À ne rien y comprendre, sauf que c’était lui le boss et qu’on ne plaisantait pas avec lui. De sa masse énorme qui contrastait avec la taille du reste des membres de la famille, il vociférait, injuriait sans que personne ne fasse vraiment attention à lui. Une autre illustration de ce que représente le fils aîné dans une famille. Ce tyran avait, par contre, un tout autre ton quand il m’adressait la parole. Toujours en quête de profits rapides, il avait des contacts dans toute la ville et représentait une sorte de comission-man de luxe. Son obésité renforçait l’admiration du voisinage (comme c’est souvent le cas en Inde, les kilos en trop rendent jaloux) et grâce à lui j’allais obtenir tout ce que je voulais. Et ce que je voulais était simple; louer les services d’un de ces piroguiers qui faisaient la navette d’une rive à l’autre et garder le bateau pour dix jours au moins. Je ne cessais de penser à Hermann Hesse et son Sidhartha. J’étais dans le grand écran du cinéma Indien, je fantasmais. Comme en enfance, lorsqu’on se projette dans des situations périlleuses au milieu de paysages inquiétants. Le Tintin qui sommeille... |
|
|
Emballé dans un grand « Pashmina », c’est encore l’hiver et il est tôt, voilà notre homme qui attend près des ghâts principaux. Il s’appelait Ganesh et j’ai tout de suite aimé son regard. L’amour qu’il avait pour sa ville. Tous les matins dans la brume violacée qui accompagne le fleuve, nous étions en partance dans sa petite barque noire vers l’insolite. Nous allions dans l’ombre du fleuve, dans ses retraits les plus obscurs. Ganesh ne me ménageait pas durant ces voyages sur l’eau sacrée, levant le voile sur la réalité de ce lieu hallucinant. Nous n’avions pas besoin de nous parler, quoiqu’il possédât pas mal la langue anglaise. Il avait un visage d’une grande beauté. Les cheveux graissés et impeccablement peignés vers l’arrière, la face imberbe, les yeux vert pâle, les joues creuses activant un doux sourire chaque fois que je tentais de lui poser une question, il fût le parfait compagnon de mes explorations sur le fleuve. Fin rameur, il menait son bateau en souplesse, jusqu’à l’embarcadère où finissait sa course. Je visitais les temples, prenait des thés à n’en plus finir, flânait. Ganesh, impassible, était toujours au même endroit guettant mon retour. Un jour, je lui demandais de m’emmener sur l’autre rive. Intrépides, nous voilà en direction de l’horizon de sable. Là, soudain, je pris conscience de la vie animale qui entoure la cité de Shiva. Immenses dauphins d’eau douce, oiseaux pêcheurs, buffles noirs, vautours géants, tout ce beau monde dans l’infâme bouillon. Mais plus nous nous rapprochions, plus je constatais l’étrangeté de l’autre berge. Personne. Le silence. Une masse de vautours m’accueillait à l’embarcadère. Je marchais quelque temps sur le sable gris, laissant le fleuve derrière moi durant une heure pour finalement aboutir à une route de grand trafic. Il n’y avait rien à voir. Il n’y a jamais rien à voir. C’est d’y aller qui est palpitant. En revenant sur mes pas, le grand spectacle me sauta au visage. La ville au loin, par-delà le Gange, scintillait de toute part. Je m’étendais sur la grève et la contemplais. Le spectacle et le son me reviennent encore en mémoire. C’était comme si tous les bruits de la ville me parvenaient en stéréo. Au loin, après une grande étendue de jade, il y avait un fin liseré de temples et de mosquées cuivré par le soleil descendant. Tandis que je contemplais l’horizon, un troupeau de gazelles passait devant mes yeux. Jamais je n’oublierai l’état de grâce dans lequel je baignais ce jour-là. Le bleu profond s’installa et j’étais toujours assis sur le sable, imprimant dans ma mémoire la sensation que j’éprouvais devant un tableau aussi magique. Une fois de plus, la beauté était ailleurs. J’avais marché droit devant sans me retourner, mais c’était justement derrière moi que le grand paysage se déployait. Comme si la ville me demandait de partir pour mieux l’admirer, de loin... Mais, comme souvent en Inde, la réalité nous surprend et nous fait brutalement descendre de nos rêves. Il fallait vite rejoindre Ganesh et rentrer à Bénarès, la nuit tombait. Retour aux charmants vautours qui dessinaient maintenant d’étranges silhouettes sous les rayons de la lune naissante. Les déranger quelque peu et embarquer sans tarder, il y a encore une bonne heure à ramer. Le voyage du retour fut hallucinant ! Nous quittions la rive dans la noirceur et en quelques coups de rame Ganesh propulsa notre embarcation dans l’encre du fleuve. Ce que j’ai vu ensuite est en dehors de toute description possible. Ou alors j’aurai rêvé trop fort et ce rêve est devenu réalité dans mon esprit. Des restes humains flottaient autour du bateau. Un bras, à moitié calciné, était là, à portée de rame. Ces corps, ballottés par les flots, aboutissaient près des rives. Je saisissais d’un coup la présence des grands charognards de tout à l’heure. L’eau remuait autour de ces corps mutilés tandis que les lumières de la ville se noyaient en tourbillons aux couleurs vives. Avec horreur, je voyais des chiens faméliques arracher des lambeaux de chairs en nageant autour des dépouilles, la nuit emportait avec elle les restes de leur bataille. Un frisson me parcourait l’échine, j’étais sur point de vomir. Debout dans la barque, je tentais de regarder droit devant nous, de fixer l’horizon, mais notre embarcation manquait de chavirer à chaque instant. Toute l’Inde qui peut se le permettre se donne un ultime rendez-vous ici. Pour mourir et être réduit en cendres. Précieuse poudre noire et grise qui ira colorer le grand fleuve. Mais le bois est cher ! Il arrive que les corps ne soient pas entièrement brûlés, qu’on en laisse un peu autour des os et que l’on balance ces restes à l’eau avec la certitude que rien ne sera perdu. Calmement. Soulevant le cœur des étrangers, ces épaves rongées de vers seront disputées par les vautours et emmenées loin parfois. Les chacals se serviront les derniers... Pour ce premier voyage en Inde, j’étais servi! Le creuset de la vie et de la mort. Toutes sortes de légendes circulaient à la « Shanti Guest House » sur des voyageurs occidentaux qui prenaient racine dans la cité des feux. Un voyageur Américain me racontait qu’il avait tenté la descente du Gange en pirogue jusqu’à Calcutta. Trois mois de périple à travers la vallée sacrée, de dangers de tous les instants, de violence faite à soi-même, au bateau, qui devait être réparé presque chaque jour, de malaria, de dysenterie, enfin de drames dont les rives du fleuve sont les témoins quotidiens. Abandonnant à deux jours du but, il terminera sa course à l’hôpital de Calcutta, trois semaines de réhabilitation avant de rentrer définitivement en Amérique. Je le rencontrais sur le chemin du retour, il me confia un manuscrit relatant cette tentative, dans un anglais très stylé. J’allais constater que l’Inde entière était sillonnée par ce genre de personnage. Du monde pour lequel ce pays est une sorte de déclencheur. Comme si les idées, montées tôt dans le cerveau de l’adolescence, trouvaient dans le sous-continent une matière à être vécues, pour de vrai, ici, tout de suite... Philosophes, aventuriers, révoltés d’un Occident vidé de toute idée neuve, artistes en quête d’autre chose, touristes de l’art, écrivains sans livres, voilà ces hommes et ces femmes dans les méandres de la société indienne, un pied dans chaque culture. Ils ne peuvent cacher leur peau blanche, mais ils peuvent jouer à être d’autres, à se libérer d’eux-mêmes et à commencer une autre vie. La terre indienne permet tous les fantasmes. Tel qui voulait être écrivain, l’est vraiment là-bas. Je veux dire en cela que son regard et le trait qu’il tracera avec ses mots seront ceux d’un écrivain. Ce compagnon Américain réalisa que finalement son périple en Kayak était le prétexte à l’écriture. Elle lui permettait de changer de posture, de commencer à vivre avec d’autres yeux. Car son journal ne dit rien d’autre que nous savions déjà. «To get there is half of the fun». C’étaient les derniers mots de sa chronique... |
|
|