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Séjour d'hiver |
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Textes et photos © Jacques Ducoin |
Extrait de Yukon, rêves canadiensJacques DUCOIN |
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Yukon, rêves canadiens. Éditions Romain Pages«Ce qui constitue le plaisir du voyageur, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril même. Quel agrément peut avoir une excursion ou l’on est toujours sûr d’arriver, de trouver des chevaux prêts, un lit moelleux, un excellent souper et toutes les aisances dont on peut jouir chez soi ? Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventures.» Théophile Gautier. |
Originaire du Québec, Pierre est venu au Yukon très jeune pour assouvir sa soif des grands espaces et sa passion des chiens. Amoureux de la nature, l’été il fait découvrir à cheval, les Rocheuses du Yukon à des groupes en les accompagnant pendant plusieurs jours. L’hiver, c’est en traîneau à chiens par -20 à -30° qu’il emmène les férus d’expéditions et les âmes en quête de sensations fortes. Avec Pierre, cet extrait de «Voyage en Espagne» de Théophile Gautier (1840) convient parfaitement: «Ce qui constitue le plaisir du voyageur, c’est l’obstacle, la fatigue, le péril même. Quel agrément peut avoir une excursion ou l’on est toujours sûr d’arriver, de trouver des chevaux prêts, un lit moelleux, un excellent souper et toutes les aisances dont on peut jouir chez soi ? Un des grands malheurs de la vie moderne, c’est le manque d’imprévu, l’absence d’aventures.» Si vous voulez connaître l’aventure dans le Grand Nord, allez voir Pierre, il vous préparera un programme sur mesure et vous fera découvrir une merveilleuse région qu’il connaît parfaitement. Le ranch où il vit se situe à 30 kilomètres au nord de Whitehorse, à environ 1100 mètres d’altitude, dans une vallée souvent baignée par les rayons du soleil, d’où son nom. Sans eau ni électricité, Pierre et Wendy vivent isolés de la ville et entourés de montagnes. Je les retrouve avec plaisir ainsi que Tony et Gérald, deux jeunes bretons qui ont atterris ici début octobre. Ils sont restés avec Pierre pour l’aider à nourrir et à entraîner les chiens pour l’hiver. Ce sont des garçons sympathiques et courageux qui pour un temps de leur jeunesse ont adopté une vie marginale, une vie pleine d’enseignements, d’expériences et de rencontres. Pendant les quatre mois d’été, avec leur ami Vincent, ils ont descendus en canoë le cours du plus grand fleuve d’Amérique du nord, le Mackenzie. Evoluer au rythme de la nature dans un environnement aussi sauvage et grandiose, a apporté à leur jeunesse un début de sagesse qui s’acquiert au fil du temps et qui se lit sur le visage de ceux qui ont vécu. Vincent a repris ses études inachevées, Tony et Gérald sont restés à attendre l’hiver, attendre le froid et la neige. Ils rêvaient eux aussi de parcourir les immensités glacées de ce pays sur un traîneau tiré par un attelage. Leur première expédition après l’entraînement des chiens est d’accompagner Pierre pour me conduire dans un endroit assez reculé à 150 km de Whitehorse où je dois séjourner au coeur de l’hiver dans une cabane de trappeur.
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Avec Pierre je suis allé choisir six chiens qui seront mes compagnons pour quelques semaines. Il me conseille Willie et Passek comme chiens de tête, Kusawa et Yogi, deux gros chiens à l’arrière, Foxie et Minto au milieu. Ces deux derniers ainsi que Kusawa sont nés au ranch il y a 2 ans, Passek et Yogi sont des huskies du Jura. Les préparatifs terminés, les traîneaux chargés nous pouvons enfin quitter le ranch. Les chiens sont en forme et tout excités de courir. Ils vont bon train malgré la charge des traîneaux et très rapidement je me retrouve dans la neige pour avoir mal négocié une butte qui faisait tremplin. Je me souviens de ma première expérience il y a quelques années, avec Cor (voir chapitre 4). Au premier virage ce fut la première chute et le traîneau a poursuivi son chemin entraîné par les chiens ! Cor m’a appris alors qu’un musher ne doit jamais lâcher son traîneau car il pourrait le perdre. Cette fois, je ne l’ai donc pas lâché et j’ai rapidement rétabli la situation. Il me faut quand même quelques heures pour m’habituer, avant de me sentir à mon aise et d’apprécier enfin de glisser dans le grand silence blanc. Pierre nous devance avec sa motoneige. Gérald le suit avec un attelage de dix chiens, puis plus loin, Tony et moi. A la fin du lac Fish qui parait interminable, le vent a chassé la neige et le lac est glacé. Le traîneau dérape, les chiens patinent et le frein devient inefficace. Nous traversons des endroits vallonnés et de toute beauté jusqu’à la tombée de la nuit et terminons cette première journée à la lampe frontale. Ne connaissant pas les lieux, nous laissons l’initiative aux chiens de suivre la piste tracée par la motoneige que l’on ne distingue plus. Mais au bout d’un moment, Gérald s’arrête et nous nous posons la question de savoir où se trouve le petit baraquement qui doit nous servir de refuge pour ce soir, quand nous apercevons un signal lumineux de Pierre. Nous sommes à Mud Lake et la cabane est si petite qu’il est difficile d’y dormir à quatre. Nous prenons le repas à l’intérieur et dormons dehors sous la voûte céleste étoilée, en compagnie des chiens habitués à ce genre de vie.
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Nous savourons ces quelques instants merveilleux et magiques avant que la fatigue et le silence nous fassent sombrer dans un profond sommeil. Aux premières lueurs de l’aube, du pourpre au rose violacé, les chiens étirent leurs muscles. Ils savent qu’ils auront à tirer le traîneau toute la journée. Mais ce qu’ils ne savent pas, c’est que la piste est difficile à travers la forêt et que nous sommes les premiers à la parcourir. Il faut donc ouvrir le passage enneigé, déplacer les branches qui s’enchevêtrent, tronçonner les arbres qui le bloquent. Nous traversons également toute une forêt brûlée qui s’avère dangereuse car les chiens prennent leur virage au plus près et le traîneau se coince brutalement stoppant net leur course. Il faut ensuite dégager le traîneau alors que les chiens continuent à tirer avec acharnement, ne comprenant pas ce qui arrive. Nous devons constamment faire attention aux branches cassées qui nous arrivent à hauteur de la poitrine ou du visage. La journée parait longue, il fait nuit depuis longtemps et plusieurs fois déjà Pierre nous a dit « dans une demi-heure on arrive à John’s Lake ». Trois heures plus tard, nous sommes toujours enchevêtrés dans la forêt. Gérald, le plus près de Pierre va souvent l’aider à remettre en place la remorque de la motoneige. Elle est lourdement chargée et entrave la progression. Les arrêts sont fréquents et les chiens sentent que ça ne va pas, ils gueulent à s’époumoner. Leurs aboiements résonnent dans la nuit. Enfin nous arrivons à John’s Lake, mais il fait mauvais, le temps est complètement bouché et il neige de plus en plus. Pierre, exténué, tourne en rond et n’arrive plus à trouver de repère. Il est pourtant sûr que nous sommes tout près de la cabane, alors il s’entête mais après avoir essayé toutes les solutions il capitule. Son amour propre est blessé et la fatigue l’abat, Pierre n’a plus le moral ! Il faut bivouaquer ici pour la nuit, probablement à proximité de la cabane, il en est persuadé. Nous nous organisons donc pour le repas et la nuit en faisant d’abord un bon feu pour nous réchauffer et nous sécher. Les chiens sont fatigués eux aussi et se lovent en silence dans la neige jusqu’à ce qu’on leur porte leur ration de croquettes trempées dans l’eau chaude. Le lendemain matin, le jour a beau se lever, personne n’est courageux, ni les hommes, ni les chiens. Il fait bon dans le duvet et nous n’en sortons pas avant neuf heure. Pierre nous confirme en reconnaissant les lieux et les collines alentour, que nous sommes bien à un quart d’heure de la cabane ! Nos muscles sont douloureux, nos visages marqués par la fatigue et nos corps épuisés d’avoir été autant sollicités sans être alimentés. Nous sommes même un peu déshydratés. Pierre, Gérald et Tony restent quelques jours pour m’aider à faire des réserves de bois que nous transportons à l’aide des traîneaux et des chiens. Pierre m’emmène sur sa motoneige pour ouvrir une piste à travers la forêt jusqu’à Takhini River. J’admire sa dextérité, sa force et sa résistance. Manier le skidoo sur ce terrain aussi accidenté et enchevêtré demande de l’expérience. Plusieurs fois l’engin se renverse ou se coince et il faut parfois dételer la remorque pour la remettre d’aplomb. La piste est si difficile que je n’oserai pas la prendre avec les chiens. De plus la Takhini River n’est pas entièrement gelée. Nous nous enfonçons dans la slutch* (de l’eau mélangée à la neige sur une couche de glace ) ; emmener les chiens serait trop dangereux.
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Pierre me raconte que l’hiver 1993, Bruce Johnson, musher populaire, premier canadien à avoir remporté la Yukon Quest, célèbre course de chiens de traîneau, a brusquement été englouti avec son traîneau et ses dix chiens lors d’un entraînement sur la rivière Little Atlin. Malgré l’expérience de la glace et du froid de ce champion, la nature s’est montrée impitoyable et meurtrière. Dans ce pays, personne n’a droit à l’erreur, elle est souvent fatale. Lorsque mes trois compagnons décident de retourner à Sunshine Valley Guest Ranch, j’ai des réserves de bois pour quelques semaines et la piste autour de John’s Lake bien tracée. Je les accompagne pendant une heure environ. Je sens Pierre inquiet de me laisser seul avec les chiens dans cet environnement isolé. Je n’ai pas voulu de moyen de communication, car ici seul le téléphone satellite est opérationnel mais il n’est pas dans mes moyens, alors j’ai décidé de me fier à ma bonne étoile, je deviens de plus en plus fataliste. Je ne veux pas dire qu’il faut être imprudent et faire n’importe quoi ! Ce qui est primordial, c’est de faire ce que la passion nous dicte. Mais pour l’heure, ce qui dicte mes chiens, c’est l’instinct de vouloir poursuivre leur chemin avec le reste de l’équipe. Ils ne comprennent pas pourquoi je leur donne l’ordre de faire demi-tour alors que les autres continuent vers le ranch. Le premier quart d’heure est éprouvant. Les chiens s’arrêtent continuellement pour faire leurs besoins, même quand ils n’ont pas envie, ou bien pour écouter les autres gueuler au loin, ou encore à cause d’une côte qu’ils ne veulent pas gravir. Tout est prétexte pour ne pas avancer. J’attrape chaud en poussant le traîneau et en criant des ordres aux chiens pour les motiver, mais ils ne forcent pas et Willie en tête se retourne sans arrêt et reste à l’écoute tendant ses oreilles pour deviner où sont les autres. Enfin au bout d’un moment le calme se rétablit et je commence à me sentir bien, tiré doucement sur le traîneau, laissant libre cours à mes pensées, admirant le paysage. Un sentiment de liberté commence à me gagner. J’aime la rencontre et l’échange, mais j’aime aussi pouvoir me retrouver seul parfois. Même si j’appréciais beaucoup la compagnie de Pierre, Tony et Gérald, j’attendais ce moment avec impatience. J’ai déjà vécu seul, mais cette fois avec des chiens sous ma responsabilité, en plein hiver isolé de tout, sans moyen de communication, me donne une sensation pas seulement de liberté, car en y réfléchissant bien, je suis libre de peu de choses, mais plutôt une sensation d’extase, d’aboutissement. Je ne pense pas aux dangers, je ne pense pas à l’avenir, je vis le présent. D’ailleurs, je ne suis pas seul, car les chiens sont une réelle présence, et une certaine complicité s’instaure au fur et à mesure que le temps s’écoule. Ils connaissent parfaitement mes manies, surveillent chacun de mes déplacements et de mes gestes et si je m’approche d’un harnais ou d’une gamelle, ils savent que c’est pour eux et commencent à s’exciter. En arrivant à la cabane, après un rapide repas, je me mets à la ranger, à la nettoyer, à y poser toutes mes marques, à lui donner un aspect plus personnel par quelques détails qui pour moi ont leur importance. Elle est chauffée par un bon poêle dans lequel on peut mettre de grosses bûches, mais elle possède également une cuisinière en fonte pour faire la cuisine avec un four qui permet d’obtenir de délicieux pains. Chaque soir, je prends plaisir à pétrir la pâte, chaque matin à déguster ce bon pain cuit au feu de bois. Les six chiens sont attachés chacun au pied d’un arbre. Je leur prépare des croquettes trempées dans l’eau chaude et lorsque je les leur porte c’est un véritable concert d’aboiements. Chacun leur tour, ils arrêtent de gueuler pour se jeter sur leur ration. Ce soir bien après le repas ils se mettent à hurler tous ensemble en regardant vers l’autre côté du lac. Ils se calment seulement lorsque j’apparais à la porte de la cabane et que je leur parle. Ils ne sont pas tranquilles. Je pense tout de suite aux loups, de plus en plus nombreux dans la région. Que ferais-je si une meute de loups attaquait les chiens ? Je ne suis même pas armé ! Le jour se lève vers neuf heure, dans un embrasement rougeâtre indescriptible au-dessus des montagnes et des sapins. La montagne qui s’élève derrière les sommets situés à l’est apporte un éclairage pastel sur les collines opposées. Certains matins, j’ai l’impression d’être au début de la création du monde, de voir pousser les sapins et s’élever les montagnes. Je me sens si petit ! |
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Le livre
Yukon, rêves canadiens. Éditions Romain Pages
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SUR LES TRACES DE JACK LONDONQui n'a pas rêvé un jour d'aller sur tes traces de Jack London ? L'appel du Grand Nord. Depuis mes lectures d'enfance, ce rêve était resté quelque part au fond de moi. Les récits de Roger Frison-Roche, François Varigas et plus récemment Nicolas Vanier n'ont fait qu'intensifier ce désir profond et ma détermination de mettre tout en œuvre pour essayer de vivre mes rêves. Mes expériences en Himalaya m'ont permis de mieux préparer mes séjours, aussi bien psychologiquement que matériellement. Attiré par cette nature sauvage et grandiose de l'Ouest canadien, cela fait maintenant une dizaine d'années que petit à petit je découvre le pays. Chaque voyage a été pour moi un repérage pour le suivant et tout naturellement ils m'ont mené vers ce projet de me retrouver isolé dans une cabane de trappeur, au cœur de la forêt boréale, loin de l'aitation du monde, à la rencontre de moi-même et de la nature. Je voulais connaître ce pays dans ce qu'il a de plus pur et de plus fort, en hiver ! Lorsqu'il se recouvre de son manteau blanc, que le froid vif et sec vous saisit, quand les nuits s'allongent et que les aurores boréales dansent dans le ciel avec les étoiles ; lorsque les grizzlis se cachent pour dormir et que les loups hurlent en attendant de retrouver leurs tanières afin d'y élever leurs petits. Je voulais aussi connaître les sensations que procure la conduite d'un attelage de chiens de traîneau. Partir, me sentir libre dans le silence glacial puis passer de longues soirées dans la douce chaleur d'un bon poêle à bois en écoutant son crépitement réconfortant. |
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