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Grand Nord |
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Textes © Jacques Lambert |
Extrait de Les Petits crisJacques LAMBERT |
Jacques LAMBERT est un écrivain inclassable. Auteur de romans, inlassable conteur, il emmène parfois ses lecteurs aux limites de l'onirique. Mondes déjantés ou mondes réels? Lesquels sont les plus fous? Cherchez les réponses...Récits disponibles aux éditions Artésis ou chez l'auteur. Portrait sur le site Bibliomonde. |
D’emblée, pour ne pas dire d’instinct, nous nous étions vite retrouvés, marchant en file indienne et claudiquant en trappeurs ivres, dans une infinité de paysages immaculés. Et quand, d’aventure, nous rencontrions des bancs de neige, nous les contournions sagement, délicatement, suivant en cela l’exemple de Julien qui marchait quelquefois sur des œufs. - C’est pour éviter les avalanches, bande de conards! dit-il, d’un ton éminemment tranchant. Il y eut bien, derrière, des petits cris persifleurs et moqueurs. Toutefois, on pouffa moins de rire, à l’arrière, lorsqu’un immense bloc de glace, suivi d’une traînée de poudreuse, faillit l’un nous écraser, l’autre nous ensevelir. Chacun y alla aussitôt de sa prière ou de remerciements échaudés. Julien jubilait sans doute. Mais nous l’avions échappé belle! Nous suivîmes, jusqu’au bout, une vallée étroite et tortueuse, puis d’autres plus évasées, donnant des vues sur l’infini du paysage. Nous marchions sans relâche, à la queue leu leu, de plus en plus patauds, certes, mais entièrement confiants en la conduite du guide. - Y a-t-il des crocodiles ici? osa s’enquérir la voix fluette de Madame Mireille qui n’en menait pas large. - Ta gueule, conarde! Et marche en silence! Du coup, ce fut la file entière qui crut bon de se taire, appréciant le décor grandiose qui semblait avancer doucement, envahir peu à peu la petite troupe et se refermer derrière elle en une étreinte sournoise. Julien soudain leva la main. D’instinct toujours, nous nous figeâmes d’un coup. Un ours batifolait à moins de vingt mètres de nous, suivi d’un autre au féminin, lourd d’au moins dix mamelles et cajolé par autant de rejetons. - Une famille nombreuse chez les ours, c’est très très rare! souffla Julien en direction des autres. Vous avez une sacrée chance de vivre de tels moments, bande de conards! Nous le croyions volontiers, bien sûr! Sans pour autant pouvoir chasser de notre esprit l’idée qu’ils eussent pu nous repérer, ne faire de nous qu’une bouchée et nous transformer en puzzles d’un vermillon musclé. Une situation déplaisante à laquelle nous n’étions guère habitués! Mais les bêtes s’en allèrent, comme par miracle. Julien baissa le bras. Et nous reprîmes la route! |
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A noter que Jacques LAMBERT est l'auteur d'un étonnant récit de voyage: Yémen, entre chiens et loups, le récit des aventures vécues par une petite équipe de cinéma tournant, début des années 1970, un documentaire de long métrage sur ce pays de l'«Arabie Heureuse». Chronique ici ou sur s le site Écrivains Voyageurs.
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Même s’il nous fallut procéder, quelques instants plus tard, à une halte technique. Madame Mireille, mal remise de la vision des ours, devait faire pipi en urgence. Cela valut à l’escadron des moments intenses de franche rigolade, de fous rires salaces et de plaisanteries molles, d’un goût exquis diversement apprécié, portant sur l’existence ou non d’une vessie chez la femme. Et si oui, de quelle taille? Enfin le paysage se remit en mouvement. De la neige molle, nous étions passés presque insensiblement à la dureté des glaces. Nous dérapions ci et là dans de jolies esbroufes, esquissions sans le vouloir l’un ou l’autre pas osé de danse rien moins que farfelue. C’est alors qu’on s’étalait le plus souvent dans de beaux ris bleus surgelés. Mais point suffisamment toutefois, pour qu’on pût échapper aux petites misères de la culotte trempée. Et moins encore aux impressions bizarres que donne un sexe alourdi par le givre. Face à nous, de formidables nuages noirs congestionnaient le paysage. - La trirème noire du grand blanc! dit Julien dont le visage blêmit brusquement. Vite, vite, que chacun creuse la neige! Et qu’il se cache du mieux qu’il peut! Personne n’avait osé s’enquérir de ce que pouvait être la trirème noire du grand blanc, mais chacun avait pu deviner, à la pâleur mortelle du guide, que ce n’était pas un véritable cadeau que nous offrait là la nature trop sauvage. - Prions le ciel qu’il ne nous ait pas vu! ajouta Julien, en se signant trois fois. Il y avait là, précisément en cet endroit, un monticule de neige énorme, capable du pire et du meilleur. Chacun, sans demander son reste, le remua un peu, puis le gratta en profondeur. Nous nous enterrâmes rapidement, persuadés tous que nous étions, de devoir vivre bientôt et affronter, à mains nues, la terrible apocalypse de la trirème noir du grand blanc. Certains, comme Dédé, Madame Mireille ou Salomon, profitèrent aussi bien de cette intimité retrouvée pour arborer, à l’extérieur des niches, leurs culottes mouillées. Au risque de les voir se durcir rapidement et prendre ainsi le blindage d’une cuirasse de luxe. - Surtout, ne vous avisez plus jamais de refaire ça, bande de conards! avait prévenu Julien, fâché qu’une telle initiative eût pu voir le jour dans son propre équipage. Trop tard! Trop tard! Les chiffons, que des mains foudroyantes avaient pourtant saisis et rentrés précipitamment au plus profond des neiges, s’étaient déjà transformés en aquariums abalourdis, durs et vitreux. Qui, à présent, eût encore accepté de réintégrer, sans avoir à pousser de petits cris curieux, pareille lingerie de glace aux allures de bottin gangrenant? Alors, on entendit effectivement de curieux petits cris. Et plus qu’un peu, croyez-moi! - C’est quoi exactement, la trirème noire du grand blanc? osa demander la voix fluette, hoquetant, pleine de soupirs poussifs, de l’angoissée madame Mireille. A ce moment, Julien se montra redoutable expert en la matière. Il décrivit si bien le nuage noir congestionnant le paysage qu’il provoqua chez nous des frissons de panique. - Regardez, dans le ciel, cette chose difforme et noirâtre qui nous nargue et nous guette! Vous aurez tout compris!... conclut-il, visiblement peu rassuré lui-même par ce qu’il venait de conter. Chacun fixa dès lors le machin sombre. De part et d’autre, sur des rangées superposées, il y avait trois doubles files de moignons musclés et noueux qui roulaient sur eux-mêmes d’implacables mécaniques. A notre vue, toute cette musculature démente hâta soudain son rythme. Et par-dessus ce char étrange nous cherchant à coup sûr, et qu’on eût pour cela souhaité très myope, des éclairs rouges tournoyaient, rebondissaient, éclataient dans de violents coups de cymbales prolongés à l’infini du temps. |
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>>> Avec l'autorisation de l'auteur, et la remarque suivante: «Je vous propose volontiers cette modeste contribution au dossier Grand Nord, mais uniquement dans le cadre d'une rubrique déjantée. Il s'agit d'un extrait de mon roman Les petits cris.En gros, ce livre raconte la vie au quotidien, mais le plus souvent rêvée, de sans-abri ayant squatté un petit parc. Parmi ces misérables, Julien, un ancien explorateur raté, qui entraîne ses coreligionnaires dans des aventures purement imaginaires, en pleine jungle ou encore, comme ici, dans le Grand Nord...» |
Jef, dont le visage enflait sous les morsures du froid, prit son air effaré des grands jours. Il bondit soudain hors du terrier de neige et galopa dans la nature bleutée, hurlant si fort qu’il en précipitât, je crois bien, l’étonnant phénomène. Chacun courut à sa poursuite. Mais le blizzard s’était trop vite levé, bien plus prompt en ses manières d’agir que nous-mêmes devenus subitement insensés, ridicules, minuscules et maudits. Et dans les brumes filantes et le tonnerre assourdissant, nous fûmes à ce moment méchamment rudoyés, secoués, aspirés, rejetés, mâchonnés, ratissés, déchirés et cloués. Des flocons fouettards transperçaient en effet nos chairs tendres d’apprentis fakirs, et des lances intégristes, pleines d’épines, de pieux et pouilles, nous hachuraient l’intérieur des boyaux. Nous reniflions d’âcres relents d’estomac laborieux, plein de biles diffuses et de soudes grignotantes. Normal! Nous étions au cœur même de la trirème noire du grand blanc. Grands dieux! je jure qu’aucune gousse d’ail, eût-elle encore atteint la taille de dix Himalaya, n’eût pu venir à bout de pareil phénomène! Ce n’était plus une vie infâme qu’on m’imposait ici, mais bien un rôle affreux dans un roman merdeux. La trirème passa pourtant, laissant notre troupeau de glace, tristement délabré. Ce fut Julien qui organisa tous les secours possibles. Qui cria au grand rassemblement. A la fraternité. A la reconstruction. Le seul qui toutefois fût touché, et plus sans doute que de raison, s’avéra être Jef. Sa panique l’avait évidemment fragilisé et une gangrène opportuniste en avait profité pour lui bouffer déjà le bas du pied. On la voyait, vivace, subtile, sachant y faire, escalader la pauvre jambe de Jef, exactement comme un soleil levant grignote un horizon équatorial. - Pour lui, trancha Julien d’un ton qui se voulut réaliste et austère, je crains qu’il n’y ait guère d’espoir de survie! Nous devrons donc l’abandonner... Jef, figé dans une prostration blanchâtre et comateuse d’une étonnante sincérité, sembla un long moment rester indifférent au sort qui lui était promis. Mais par la suite, ayant réalisé peu à peu combien sa propre situation s’en allait à vau-l’eau, nous le vîmes ouvrir une bouche grande et muette: sans doute eût-il volontiers donné son propre avis sur la question. Mais il n’y parvint pas. - Sauf peut-être si... ajouta Julien, dubitatif. - Sauf peut-être si quoi?... demanda Dédé, rongé d’une soudaine et subreptice inquiétude. C’est qu’il entrevoyait déjà, dans un futur proche, les fastes trépignantes d’un départ portuaire d’une rare intensité. Il préparerait - cela, c’était nouveau pour lui! - un discours approprié qui en ferait pleurer plus d’un, et ne confierait à personne d’autre qu’à lui-même l’organisation du flamboyant cortège des accompagnateurs éplorés. Il louerait, ça c’est sûr, un chameau à froufrou pour Julien, ferait la dépense d’une robe-ciboire pour l’aguichante Mireille, se procurerait un pique-fleurs à roulette pouvant servir de poussette au bel Emilien et se fendrait d’un pousse-confesse à plumeaux noirs pour l’énigmatique Salomon. Ainsi d’ailleurs qu’un grondaillon saillant pour que le philosophe appliqué de la bande pût paraître enfin dans sa totale plénitude de précurseur-prophète. Déjà qu’avec l’Honoré, il avait raté l’occasion d’un grandiose cortège fleuri! Ses propositions étant tombées trop tardivement, il s’en était furieusement mordu les doigts très longtemps! Au point d’ailleurs que ses blessures, salement infectées par la vermine grouillante et l’humidité chaude de l’été, avaient mis des lustres à se cicatriser... Aujourd’hui, il prenait les devants. - Sauf si...? redemanda Dédé, soucieux. - Sauf si nous réussissons à l’amputer de sa jambe malade! acheva Julien, déjà tout excité à la seule idée de réaliser cet exploit d’un genre nouveau pour lui. - Hon, hon!... fit Jef, dont seuls les gros yeux globuleux pouvaient se mouvoir rondement. - Nous n’avons guère d’instrument pour cela! objecta pourtant madame Mireille, chez qui le bloc de glace du bas, achevant sa fonte, inondait royalement, des cuisses aux orteils, la double épaisseur de résille des chaussettes alanguies. - Et ça? fit Julien, extirpant de sa poche intérieure son inséparable machette engourdie. - Oh, hon, hon... grogna Jef, regard révulsé à l’appui. - Une belle machette que cet engin! Et piquée à l’étal d’une des coutelleries les plus réputées du royaume! Vous allez voir si c’est de la gnognote, ça, mes mignons!... Qu’on eût pu douter un instant des mérites de son outil, l’aurait d’ailleurs tourmenté beaucoup. Et, rien qu’à cette pensée odieuse, la rage intérieure le fit trembler davantage. Déjà qu’il se montrait ému à l’idée de réaliser cette toute grande première en ce qui le concernât! - Je pense qu’il ne faut point tarder, ajouta-t-il. Ces maladies-là, ça monte, ça monte, insidieusement, comme des bébêtes sournoises! Si l’on tergiverse trop, il nous faudra lui retirer sa culotte! Et par ces temps de froidure grandiloquente, ça ne me semble guère judicieux: les morsures du gel font souffrir cruellement!... - Serait-il à ce point douillet? s’enquit madame Mireille, déçue qu’on fit encore si peu cas d’elle. - Oh, je vous vois venir, vous! Vous et toutes vos saloperies! s’esclaffa tout net Dédé, curieusement excédé. |
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Que n’aurait-il tenté pour empêcher l’amputation de Jef? Tout sans doute, zizanie comprise! Il lui fallait préserver ses précieuses chances de posséder vite son futur macchabée et sauvegarder de la sorte l’idée maîtresse d’un très solennel cortège fleuri. - Non, mais ça va pas, la tête? hurla madame Mireille, giflant, d’un coup retentissant et de sa main gelée, le très cassant visage verglacé de Dédé. - C’est bientôt fini, vos mesquineries stupides, bande de conards affreux? s’écria Julien, plus hors de lui que jamais. Avant de se réinvestir complètement en lui-même et de bougonner à son usage interne: - Je vous le demande un peu!, comment voulez-vous opérer sereinement au milieu d’un tel cirque de dégénérés? Sa main tremblotait de colère et la machette vacillait. - Hon, hon, hon, hon! ne cessait, de son côté, de balbutier le pauvre Jef. Son corps, tétanisé par le gel et les terreurs, produisait des secousses angulaires parallèles à son ombre. - Au lieu de vous crêper le chignon, reprit Julien, aidez-moi plutôt à lui maintenir solidement la jambe!... Ben non, l’autre évidemment!... Mais il s’était rapidement amendé: - Si si, c’est bien celle-là! Excusez-moi!... Bon, à présent, ne tardons plus... Sans cesser de téter pour autant, le mignon Emilien ne voulait rien manquer d’un spectacle aussi rare, n’hésitant point à tordre complètement le sein de Madeleine qui, pour cette raison, grimaça de douleur. Julien leva l’outil très haut. Il lui fallait aussi pouvoir prendre un peu de recul et d’élan. - Hon, hon, hon et hon, na! fit Jef, ton définitif, regard accusateur. - Silence, conard! Ah, mon vieux père avait sacrément raison! Plus tu t’acharnes à sauver la peau d’un mec, et plus il t’accuse d’être son assassin! C’est pour cela qu’aider culpabilise toujours! grommela Julien d’un air judicieusement dégoûté. Le premier coup de machette rata son but. La jambe verglacée avait dévié la lame vers l’entrejambe désarmé de Jef. Madame Mireille à qui rien n’échappait décidément, esquissa un sourire connaisseur. - Ça y est, on ne l’entend plus! C’est donc que l’anesthésie a parfaitement réussi! s’exclama Julien fier de lui. Par un tour de passe-passe magique dont il gardait jalousement le secret, il venait ainsi de transformer en prestigieux succès ce revers maladroit. Et tandis qu’il taillait, au bon endroit du corps, des copeaux vermillon dignes de ce nom, il expliquait d’un ton superbe et franc, à qui voulait l’entendre, cette manière subtile dont il userait pour faire tomber la jambe à l’avant ou vers l’arrière, sur la gauche ou vers la droite, et rien que selon ses souhaits. C’était en fait un savoir merveilleux qu’il tenait là d’amis bûcherons professionnels. Quand, au terme du combat, le membre tomba silencieusement dans le tapis de neige feutrée, tous, nous ne pûmes nous retenir d’applaudir d’un élan généreux sans limite. Madame Mireille voulut s’emparer aussitôt du long morceau de chair inerte dont un bout avait déjà noirci. Elle le garderait, disait-elle, avec les meilleures précautions qu’on voyait en usage dans le siècle, précieusement empaillé, ou plongé dans un tube de formol d’excellente qualité. Enfin, comme on fait d’habitude d’un trophée distingué. - Il n’est pas question de s’embarrasser de poids morts inutiles! trancha sévèrement l’éminent tronçonneur. Notre retour ne sera pas une mince affaire non plus. |
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C’était vrai. Nous dûmes affronter deux jours durant un vent glacial contraire et, toute une nuit, des aurores boréales mal dosées dont l’électricité nous agaça beaucoup. Sans compter l’attaque malencontreuse de deux morses mâles, terriblement musclés, et très fâchés qu’on ne les eût point laissés se farcir, sans combat homérique, cette madame Mireille qui sortit de l’aventure rougeoyante et confuse. - Excusez-moi! avait-elle fini par conclure. D’ailleurs, vous avez tous été témoins, ce n’était vraiment pas ma faute si... Intermède terminé, nous reprîmes douloureusement la route. Nos pas sur la glace faisaient comme des claquettes sonnantes et trébuchantes. On ne s’étonna point immédiatement qu’elles fussent si nombreuses à se répercuter gaiement, et surtout en aussi joyeuse forme, tant des quatre coins du paysage gelé, nos propres bruits nous revenaient, copies conformes, en échos multiplicateurs. A chaque arrêt, qu’il fût technique ou de repos, la cavalcade sonore se prolongeait toujours un temps de trop, selon madame Mireille qui, la première, eut la puce à l’oreille. - Nous sommes suivis! fit-elle, un rien désemparée. Je suis certaine qu’on nous suit!... - C’est très possible! trancha Julien, prudentissime et levant haut la main. La petite troupe fit halte. Le bruit de cavalcade, en effet, se prolongeait outre mesure. En ce cas précis, on l’entendit encore s’arrêter net, d’un arrêt trop tardif toutefois pour qu’il parût honnête, voire logique. A l’arrière, chacun pouvait à présent percevoir également de faiblards petits cris, plaintes et gémissements de texture variée. - C’est peut-être le chant d’une baleine! suggéra timidement madame Mireille. - Oui, mais alors de fort petite taille, conarde! lui répliqua sèchement le guide. Quand, pourtant, la glace se fit tout à coup plus remuante que de coutume sur notre flanc arrière gauche, Julien ne put retenir un immense éclat de rire: - Ah, ah, ah! fit-il entre deux spasmes étouffants qui lui firent mal aux côtes. Un scolopendre! Un inoffensif scolopendre!... Bien sûr, ses pattes de plomb, alourdies par le givre, en martelant le sol, nous avaient tous mis dans des émois terribles, proches de la panique. Mais maintenant que nous savions, nous éprouvions beaucoup de gêne de nous être tourne-chambourluturés à ce point pour si peu. Pour éviter d’être une fois de plus traité de conard, chacun fit mine de trouver cette présence naturelle et sensée, ne pouvant toutefois s’empêcher de se demander, en son for intérieur, comment un tel bestiau avait pu logiquement atterrir en des terres aussi inhospitalières pour lui-même et ses pairs. Car l’animal - femelle - était suivi de la cohorte nombreuse de ses petits terriblement frigorifiés. Et ceux-ci que les blizzards avaient affaiblis, et les mamelles gelées et donc impraticables, atrocement affamés, trottinaient derrière leur mère par pur automatisme. Salomon eut encore pitié d’eux. Avec des pieds devenus pareils à des tonneaux de bière brune, à quoi eussent pu servir encore des lacets? se demanda-t-il. Pour lui maintenir au bout du corps ses désormais sabots de métal dur en pis de vache? Allons donc! Il en fit aussitôt des laisses et parvint à brider les animaux que la crainte avait paralysés. - La démocratisation des voyages! soupira Julien, mécontent. Aujourd’hui, même les touristes viennent jusqu’ici! Avec leurs animaux de compagnie préférés, ces mignons chéris, qu’ils délaissent quelquefois, après que l’amour s’en est allé... Julien semblait avoir réponse à tout et sur tout. Sauf, évidemment, sur l’éventuelle existence de crocodiles en ces lieux. Mais il ne répondait jamais, c’est vrai, à des questions qui fussent jugées par lui impertinentes et grotesques. |
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