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Le festin des ours |
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Il est des jours, enfin, où les désirs deviennent des réalités…Que de souvenirs d’enfant passent alors dans cette petite tête blonde, qui, au cours de sa vie, a pu rendre réelles les douces pensées de sa jeunesse. Je me rappelle parcourant les grands espaces, au fil de mon imaginaire, à la recherche de quelques bêtes à surprendre. Aujourd’hui, les images se matérialisaient. Le décor était planté, une lagune grise au milieu de l’océan Arctique avec pour fond des montagnes enneigées s’étalant doucement en une toundra d’automne saupoudrée de neige fine vers la mer encore non gelée. Je marchais, le dos courbé, l’épaule contre l’épaule du russe Toly. À nous deux, recouverts chacun d’un manteau de caribou, nous ressemblions à l’animal qui nous avait prêté sa pelisse. Cette drôle de créature progressait sur l’avancée de sable au milieu de la mer. Tout droit sorti d’une légende russe, les mouettes roses, comme un très bon présage, nous souhaitait chance et bonheur. Nous avancions comme cela, serrés, à pas lents, nous arrêtant au moindre mouvement des géants qui nous entouraient. J’étais heureux, heureux d’un enchantement tellement attendu, tant désiré. Seul, avec ma seconde moitié de caribou, Toly, j’explosais d’une jubilation intérieure, d’une sensation heureuse qui vous inonde le cœur pour le restant de votre vie. C’était l’une des plus pages de mon existence de naturaliste qui s’ouvrait à moi : Le petit garçon, dévoreur d’espaces, de voyages et de grands animaux, était enfin là, après tant d’années d’impatience, de piétinement. Il hurlait sa joie de vivre, son plaisir assouvi de curiosités. Son visage s’irradiait de cette chaleur interne, qui faisait battre plus vite le cœur. Et, il y avait de quoi ! C’est vrai, le gosse avait rêvé de Darwin, d’explorations, d’aventures planétaires. Il s’était imaginé suivre les grands explorateurs autour du monde, en bateau, en avion, en traîneau, vers les mers froides du globe… Et il était là, avec Toly, le spécialiste russe, approchant l’animal, la bête mythique, dangereuse mais fascinante.
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À terre, sur une plaque de neige non fondue, des traces fraîches. Le vent incisif cinglait le visage. Quelques bouffées de chaleur parvenaient parfois d’une bise plus douce, apaisaient la morsure du froid. Le soleil, tout à coup, dora la montagne en arrière-plan. Le corps restait glacé. Les bottes s’enfonçaient dans le sable noir de la grève. Les vagues venaient lécher la lagune et déferlaient sans violence. Un lien d’amitié venait de naître entre Toly et moi. Il était, non seulement la moitié de ce drôle de caribou que nous formions, mais la moitié de ce bonheur que nous partagions en communion silencieuse. Il ne parlait que la langue russe et quelques mots d’anglais. Pourtant, il savait ce que je ressentais. Nous nous comprenions parfaitement. Dans nos regards échangés et complices, dans nos gestes lents et calculés. Nous n’étions qu’un, exilés solitaires dans ce grand Nord sibérien, sur la même plage, la même lagune, au pays du formidable ours polaire. Et moi, le gamin d’hier, qui paressait à côté de livres d’aventures, était là physiquement, vivant, marchant, humant l’air glacé de l’Arctique avec ce scientifique passionné, ce nouvel ami rencontré, son épaule contre la mienne, au milieu d’une vingtaine d’ours polaires, qui nous encerclait de tous côtés. À droite, à gauche, devant, derrière, il y en avait partout. Malgré la joie quasi-euphorique, le calme, la vigilance et une attention extrême étaient de rigueur. La situation pouvait devenir dangereuse, nous n’avions pour arme qu’un gros pétard et un pistolet d’alarme, ce qui est bien dérisoire comparé à 400 Kg de muscles, de griffes et de dents effilées. Mais nous ne comptions pas sur une arme pour nous défendre. Notre force et notre sécurité étaient l’expérience de Toly. Notre comportement serein, notre calme, notre connaissance des ours assureraient notre réussite.
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Stop! Toly s’arrête, immédiatement suivi par sa seconde moitié d’ongulé. Un gros ours a levé la tête. Il regarde dans notre direction. Il hume l’air pour détecter notre présence. L’ursidé a une mauvaise vue, mais un très bon odorat. Heureusement, nous avons le vent pour nous ! Nous attendons de bonnes minutes, sans bouger, parfaitement immobiles. Plein de belles choses défilent alors dans ma tête. Je jubile. L’ours est à moins de 100 mètres ! Plus loin une femelle avance avec ses deux petits. À droite, légèrement derrière nous, un jeune mâle de 2 ans se frotte le dos sur le sol, les quatre pattes en l’air. Notre premier ours se décourage : Ce n’est, sans doute, qu’un caribou égaré sur la lagune de Somnitelni, qui le regarde ! Cet ours a le visage rougi par son dernier festin. Il n’a plus faim. Il a simplement envie de dormir, gavé, le ventre gonflé de ses agapes. Il se retourne sur le côté, trouve une bonne position et voilà qu’il s’endort ! Nous attendons quelques instants pour continuer notre progression. L’étrange caribou se remet à avancer vers la pointe de la presqu’île. C’est là que se trouve le véritable spectacle, l’aboutissement de tout ce voyage. Sur cette avancée de sable noir, balayé par le vent, dormaient 35 000 morses, car la banquise est absente autour de Wrangel cette année. Les gros phoques viennent se reposer sur la péninsule quand les radeaux de glaces flottantes ont disparu. Les ours l’ont su. Ils sont venus au festin. Quatorze morses sont morts aujourd’hui, une vingtaine de grands carnivores viennent se régaler de la graisse des pachydermes marins, dont le poids dépasse la tonne. C’était là, le vrai but du voyage, de l’expédition hasardeuse, l’intérêt de tant d’heures de combats administratifs, d’aventures financières et de petites querelles de vie de groupe au cœur de l’Arctique sibérien.
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L’île de Wrangel, au nord de la Tchoukotka, dans l’extrême est du continent eurasiatique est un aimant pour les passionnés de faune du grand Nord. Malgré son accès malaisé, l’intérêt est de taille. L’île de Wrangel est l’île aux ours par excellence, puisqu’elle abrite dans ses eaux presque le tiers de la population mondiale de l’espèce. Un paradis pour les naturalistes! Le Feodor Matissen, un navire océanographique russe, nous a déposé au village d’Uschakovski, à l’est de l’île de Wrangel. La mer, qui environne cette île perdue, abrite en été plus de 100 000 morses. Ils migrent plus au sud, pendant l’hiver, quand la mer est gelée au Nord, en direction du détroit de Béring, aux portes de l’océan Pacifique. Cette année de 1993, il n’y a pas de couverture de glace autour de Wrangel, fait relativement exceptionnel. La banquise est remontée vers le Nord. L’événement se produit tous les dix ans. Les morses, qui ne peuvent se reposer sur la banquise dérivante, se regroupent alors à terre sur les lagunes peu élevées : une proie rêvée pour les ours affamés en quête de nourriture ! Carnivore, l’ours maritime est un grand chasseur de phoques. Il se nourrit de leur graisse. Le phoque vit dans la mer et se repose sur la glace. C’est là que l’ours le chasse. L’ours doit se gaver de graisse pour passer correctement l’hiver. En décembre, en plein cœur de l’hiver, les femelles vont mettre bas dans un antre igloo et alimenter leurs petits. Elles perdront jusqu’à 30% de leur poids pour survivre et alimenter les oursons. Puisque, faute de banquise, les phoques sont absents, la solution cet été, ce sont les morses… Cent, deux cents, quatre cents morses sont montés pendant la nuit sur la grève. L’absence de glace les oblige à stationner sur la lagune. D’autres marsouinent encore dans l’élément liquide, s’éclaboussant de gerbes d’écume. Les ballets aquatiques des mastodontes de la mer font oublier le drame qui se prépare à terre. Les énormes canines d’ivoire ressemblent à des sabres, qui fendent l’élément liquide. Tels des chevaux d’un mystérieux manège, ils montent et descendent dans les vagues. Toute la côte est animée par ce flot de créatures titanesques. Des rôts bruyants s’élèvent au-dessus de la mêlée sonore et odorante. Pour un ours, comment tuer ces gigantesques masses de graisse sans prendre de risques inutiles ? Comment trouver un point vulnérable pour immobiliser la proie ? Ce n’est pas chose facile, vu l’épaisseur du lard. Les plus chanceux peuvent isoler un jeune de sa mère et tenter de la tuer en le mordant à la nuque. La mise à mort est cependant très dangereuse. Cette année, un ours a payé de sa vie son audace. Il a été transpercé, massacré par un mâle en colère. Le combat a dû être colossal!
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La meilleure façon de tuer un morse reste de semer la panique en harcelant les animaux. Quand la peur se propage dans cette masse de chair mouvante, des dizaines de milliers de morses se précipitent à la mer pour trouver refuge. : Le repas des ours est servi ! Sous la déferlante de corps paniqués, des animaux vont en effet se trouver écrasés, piétinés par leurs congénères. Aujourd’hui, vingt ours s’alimentent sur les carcasses de la dernière panique. Le plus étonnant est de les voir rassemblés dans un même lieu. Les ours sont des solitaires, qui s’évitent. Ils ont pour habitude de dévier leur chemin quand ils se rencontrent. Exceptionnellement, en baie d’Hudson, au Canada, on peut observer des rassemblements près de la ville de Churchill, dans le Manitoba. Certains phoquiers relatent aussi de tels attroupements autour de carcasses de baleines échouées. |
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C’est ainsi que viennent les ours au festin des morses écrasés, attirés par un odorat excellent. Pour cela, ils parcourent des dizaines de kilomètres. Pour le naturaliste, la rencontre est stupéfiante. Cheminer au milieu de vingt ours requiert une suprême vigilance. Les ours sont de nature curieux. Ils viennent vous voir, puis repartent. Parfois, un ourson est plus insistant. La mère pourrait charger pour protéger son petit, si elle le croyait menacé. Il faut donc éloigné le rejeton au plus vite. Un bon gourdin fera l’affaire, suffisamment menaçant pour repousser doucement le petit ! Quelques petits attouchements sur le museau lui font comprendre qu’il faut déguerpir. La famille s‘éloigne. Ouf ! Que d’émotions à quelques mètres, en terrain découvert, en gardant à l’esprit qu’un ours peut atteindre environ 40 Km/h à la course ! Pas question donc de courir et de devenir une proie potentielle. Il faut garder son calme, ne pas provoquer l’animal. Une fois, deux fois, le même scénario. Les ourses passent et chaque fois continuent leur chemin. Elles vont dormir un peu plus loin, le ventre gonflé. Un ourson essaie de casser de la glace, en la frappant de ses deux pattes avant, pour boire. Un autre joue avec un morceau de bois. Leur mère s’étire en regardant encore une fois dans notre direction avant de s’endormir. Elle retournera au charnier un peu plus tard, avant de céder la place, dans le calme et avec un semblant d’ordre, à une autre maman ourse entourée de ses petits. Ainsi va la vie au pays des ours et c’est bien ainsi. Après des siècles de tueries de la part des hommes, n’est-ce pas singulier de se trouver là, témoin d’une scène banale de la création ? Que vivent encore longtemps ces seigneurs de la faune sibérienne que l’homme a épargnés, juste à temps! Texte et photos © Patryck Vaucoulon 2007 |
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