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Duchesse d'Abrantes - Voyage au Vignemale (Pyrénées)1ère partie - extrait du Journal des jeunes personnes, 1833 |
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Ce fut le 28 août de l'année 1809 que j'entrepris de monter au sommet du Vignemale, la plus élevée des cimes françaises, puisque le mont Perdu est considéré comme appartenant à la chaîne espagnole. Depuis mon arrivée à Cauterets, chaque jour voyait croître en moi le désir de faire ce voyage entrepris jusqu'alors par une seule femme (1) et qui depuis ne le fut que par quelques hommes courageux, dont le but était même de décider une question de science. Chaque soir, en voyant le soleil couchant colorer d'une teinte rosée le haut sommet du Vignemale, couronné de neiges éternelles, je me transportais par la pensée au milieu de ses régions inconnues. Je voulais aller fouler de mon pied ces neiges vierges, et de ma propre main tracer mon nom sur le rocher triangulaire qui domine l'Aragon et le Bigorre, et, malgré les dangers que présentait ce voyage, mon désir devint bientôt une volonté ferme qu'il me fallut exécuter.
Il était déjà tard pour entreprendre une course aussi sérieuse. Martin et Clément, les deux chefs des guides de Cauterets, ayant été consultés par moi, me conseillèrent de remettre l'exécution de mon projet à l'année suivante. Cet avis était sans doute bien désintéressé ; il avait de plus l'avantage d'être donné par des hommes parfaitement au fait de tout ce qui pouvait être à redouter dans un voyage de cette nature; j'aurais dû les écouter ; mais je tenais à accomplir mon projet. Je dis donc à Martin de monter jusqu'au lac de Gaube, de passer ce lac et de pénétrer jusqu'au petit glacier; il devait avoir en cet endroit tous les renseignemens nécessaires. Il partit et revint le lendemain me rapportant une réponse satisfaisante. La neige était encore très dure, et depuis plusieurs jours le pâtre solitaire qui demeure au-delà du lac de Gaube n'avait entendu aucun bruit annonçant la chute d'une avalanche. Enfin, le résultat de ses observations était que je pouvais entreprendre mon voyage. - Je sautai de joie !.... j'avais vingt-trois ans et je désirais avec passion ce que j'allais exécuter ! Dès le même jour, Martin s'occupa des crampons, des bâtons ferrés, du choix des guides, et ma femme de chambre prépara ma toilette de voyage. Le lendemain Martin vînt m'avertir que tout était prêt et qu'il me conseillait de me hâter, parce que depuis la veille le temps menaçait de tourner à l'orage, et lorsqu'à cette époque de l'année les nuages s'abaissent sur les hautes cimes, on n'a plus l'espoir de voir revenir le beau temps. - Mais au moment de partir un singulier empêchement faillit me contraindre à remettre, comme le voulait Martin, mon voyage à l'année suivante. Bien que je fusse entourée de beaucoup d'amis, je n'avais personne que je pusse emmener : l'abbé de Cherval, dont l'esprit si supérieur et les connaissances profondes me le faisaient désirer, avant tout autre, pour mon compagnon, ne pouvait entreprendre une si longue course dans l'état de santé où il était et surtout à son âge. Mme la baronne Lallemand ne pouvait qu'avec peine venir à pied à la source de la Rallière, où les malades même les plus faibles vont chaque matin boire leur verre d'eau. Le général Lallemand réunissait pour moi toutes les qualités que je pouvais demander à un compagnon de route au milieu des glaciers et des rochers du Vignemale; mais il n'était pas encore arrivé d'Espagne où il faisait alors la guerre. Il y avait bien à Cauterets et dans les lieux d'eaux environnans plus de prétendans à faire ce voyage que je n'en avais même besoin; mais j'étais alors trop jeune et dans une position trop remarquable dans le monde pour me mettre à courir non pas les champs, mais les montagnes, avec une personne qui n'était au fait pour moi qu'un inconnu, car on sait que les connaissances d'eaux sont encore plus passagères que toute autre rencontre de voyage. Cependant il fallait me décider. Je le fis d'une manière qui tranchait toute difficulté et ne blessait personne par une préférence. - Je partis seule, n'emmenant avec moi que le médecin des eaux, M. Labbat, Joseph, mon valet de chambre particulier, les deux guides, Clément et Martin, et quatre autres montagnards choisis par eux ; de plus nous prîmes avec nous deux chasseurs d'isard afin de tenter cette chasse difficile si nous avions le bonheur de rencontrer une troupe de ces cousins ou plutôt de ces frères des chamois des Alpes suisses. M. Labbat, le médecin des eaux de Cauterets, depuis, je pense, que les eaux existent, m'avait connue toute petite enfant lorsque ma mère était venue à Cauterets. C'était bien le meilleur des humains ; il avait alors cinquante-huit ans et marchait comme un isard. - J'eus d'abord quelque peine à le décider, car depuis le moment où j'avais mis dans ma tête d'aller au sommet du Vignemale, M. Labbat n'avait jamais pu comprendre ma folle envie de courir au travers de mille dangers, dont pour lui le plus important était de mal déjeuner. Lorsqu'il fut rassuré par moi à cet égard-là, en voyant le menu de tout ce que contiendrait une vaste corbeille confiée aux soins particuliers d'un jeune garçon de Cauterets, M. Labbat consentit enfin à m'accompagner , quoiqu'il se fit une pauvre idée, disait-il à M. Cherval, de ce que nous allions voir là-haut; car, après tout, ce sont des pierres, de la neige, et puis de la neige et des pierres. Et il se mettait à rire, tout enchanté qu'il était de sa plaisanterie; c'était, du reste, un digne homme, honnête créature s'il en fût jamais, mais ennuyeux assez souvent, chose très compatible malheureusement avec la probité. Toutes mes dispositions étant faites, le 27 août à sept heures du soir je pris avec Martin mes derniers arrangemens; il devait venir m'éveiller à trois heures le lendemain matin, parce que le chemin bien connu de Cauterets à la Cerisay pouvait se faire dans l'ombre du crépuscule et c'était autant de gagné sur notre fatigante journée. Martin était joyeux et fier d'être mon guide; lui et ses camarades n'ont pas beaucoup de vénération pour les noms et les titres, choses pour eux assez insignifiantes; mais quelqu'un , une femme surtout qui marche bien et longtemps, qui gravit, descend et saute les rochers; une telle femme inspirait la plus profonde vénération à Martin et à Clément. C'était ainsi qu'ils me considéraient comme la femme la plus parfaite qu'ils eussent encore vue à Cauterets. La reine Hortense, qui marchait aussi comme une biche, avait captivé leur admiration; mais dans leur balance montagnarde j'étais de plus de poids, parce que, plus robuste que la reine Hortense, je gravissais plus rapidement et marchais plus long-temps. Dans cette partie de la chaîne des Pyrénées, elle et moi nous sommes connues, surtout des guides-porteurs de Cauterets, pour notre manière de marcher. - Marcher ! pour eux c'est tout ce que l'on peut faire de plus admirable. Aussi ne s'inquiètent-ils aucunement de ce que vous êtes. Si vous marchez mal hum ! ils vous regardent..., secouent la tête, sourient entre eux et vous voilà jugé.- Après cela, faites demander, le jour d'après, Martin et Clément pour vous servir de guides pour aller au Mouné ou bien aux Granges de la reine, s'ils n'ont rien à faire ils iront avec vous ; mais si la bonne marcheuse les demande en même temps, ils refuseront toute autre proposition pour aller avec elle, et ce n'est pas du tout, je le répète, pour le nom ni le rang. - Ils appelaient la reine Hortense la reine, ils m'appelaient la duchesse, comme ils nous auraient nommées Marguerite ou Pasqualita; et c'est si vrai qu'il y a eu bien souvent des duchesses à Cauterets et que pour eux j'étais moi, sans que mon nom fût mis au bout de mon titre; tout-à-fait comme la duchesse de don Quichotte. C'était donc une vraie fête pour Clément et pour Martin que d'entreprendre avec moi la grande course du Vignemale!... la plus élevée de nos Pyrénées françaises !... Monter sur le Vignemale ! quelle gloire pour Martin depuis si long-temps obsédé par la réputation de Laurence !... Laurence, ce guide fidèle de Ramond ! ... Laurence qui est monté plus haut que M. Ramond sur le pic du midi !... Eh bien! Martin va gravir une cime plus élevée.... Oh ! il était bien content, Martin; aussi fut-ce avec une sorte de joie délirante qu'il me montra le soleil couchant colorant de mille feux éblouissans le sommet neigeux du Vignemale, et faisant étinceler ses chatoyans reflets d'émeraudes et de rubis sur un ciel bleu vif et pur. - Je n'étais pas moins satisfaite que lui, et je le congédiai pour faire ma toilette, car j'avais un bal pour le même soir, et à cette époque il n'existait aucun motif qui pût me faire priver d'un bal. Je dansai donc jusqu'à une heure du matin, et me jetai ensuite sur mon lit pour, y prendre deux heures de repos. Mais quelle fut ma contrariété lorsque ma femme de chambre, en tirant mes rideaux avec les yeux à demi ouverts et comme disposée à les refermer la minute d'après, me dit que Martin était là avec tout mon monde, mais qu'il ne croyait pas que le voyage pût se faire, attendu que depuis une heure le brouillard enveloppait tous les environs du lac de Gaube et qu'il croyait que... Je l'interrompis au milieu de sa période, et sautant à bas de mon lit je
courus à la fenêtre, et l'ouvrant aussitôt je jugeai mot-même ne ce
qu'elle m'annonçait. Je vis en effet la vallée de Cauterets totalement noyée
dans cette mer de brouillards qui descend sur elle et l'enveloppe aussitôt
que les jours d'été sont passés. Une brume épaisse était surtout plus
particulièrement abaissée sur le Sommet de la nuit, première montagne que
nous avions à passer pour nous rendre au lac de Gaube. Cette déception qui
remplaçait une joie espérée me fut tellement désagréable et presque amère
que j'éprouvai un sentiment désagréable et presque pénible. Je repoussai
vivement la fenêtre et je regagnais lentement mon lit quand une réflexion
vint rapidement éclairer tout ce qui m'entourait. Il était évident que ce
brouillard si voisin de nos toits, plus il était prés de nous, plus les
pics élevés devaient en être dégagés. J'appelai Martin et Clément et
leur communiquai mon idée en leur demandant s'ils me garantissaient le
voyage jusqu'à la cascade de la Cerisay. A peine eus-je dit ce mot qui fit
deviner mon projet à Martin, qu'il fit un saut en pirouettant et faisant
fortement claquer ses doigts au-dessus de sa tête... Tandis que M. Labbat faisait sa toilette, je faisais aussi la mienne, et voici comment j'étais habillée : mon costume n'était pas précisément un modèle d'élégance, mais pour ce que j'allais entreprendre il convenait admirablement. J'avais pour chaussure de gros souliers faits par un M. Ackert d'Argelès qui les avait soignés comme pour sa Marianous ils devaient m'épargner une partie de la douleur que je devais nécessairement trouver en traversant des plaines entières de lavanges pierreuses aux arêtes vives et saillantes. Ce soulier était fait pour supporter le crampon, car aussitôt que nous aurions gagné le bas du principal pic du Vignemale, Martin m'avait prévenu que nous trouverions de la glace sur ces plaines aériennes, ces nappes formées par une neige primitive qu'un oiseau ne froisse même jamais de son aile. Au talon de ces souliers on avait mis de gros clous destinés à servir de crampons sur une sorte de neige congelée qui est plus dangereuse peut-être pour marcher que ne l'est la glace bien durcie. J'avais en outre des guêtres pour garantir mes jambes des ronces, des bruyères et des genêts épineux qui croissent en foule autour de la cascade du pont d'Espagne et dans la forêt du vieux monde. Je portais un pantalon de nankin, une petite redingote en casimir extrêmement léger, venant seulement au-dessous du genou, et sur ma tête une grande capote de batiste écrue. Mon costume montagnard était complété par un bâton ferré surmonté d'une corne d'isard bien noire et bien polie; mais ce qui achevait de le rendre parfait, c'étaient une taille svelte et des jambes qui savaient gravir les montagnes les plus rodes, franchir les torrens, descendre dans les précipices, et ne reculaient devant aucun péril. Peut-être bien la tête y était-elle pour quelque chose. Mais n'importe; dans cette journée si remarquable dans mes souvenirs d'une bien grande et bien utile ressource. La suite sur Textes Rares. |
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