|
|
|
|
|
|
|
|
John BURROUGHS – L’Art de voir les choses |
|
L'Art de voir les choses - John BURROUGHS. Traduction Joël Cornuault. Editions Fédérop |
Oh, la fatigue, le vide, les intrigues, le besoin de repos impossible à trouver, qui se déplace dans les équipages ! tandis que le piéton se réjouit toujours, allant revigoré, renouvelé, le cœur dans la main et la main disponible. Il ne regarde personne de haut ; il se trouve au même niveau que tous. Ses pores sont grand ouverts, sa circulation active, sa digestion parfaite. Son cœur n’est pas froid, ni ses facultés endormies. Il est le seul vrai voyageur, lui seul savoure le « sentiment gai et frais de la route ». Il n’est pas isolé, mais il ne fait qu’un avec les choses, avec les fermes et les industries d’autre part. Les courants universels, vitaux, se donnent libre carrière en lui. Il sait que le sol est vivant ; il sent les pulsations du vent et lit le langage muet des choses. Ses sympathies sont constamment sollicitées ; ses sens envoient d’incessants messages à son esprit. Le vent, le gel, la pluie, la chaleur, le froid signifient quelque chose pour lui. Il participe au panorama de la nature ; il n’est pas seulement son spectateur. Il fait l’expérience sensible de la campagne qu’il traverse – il la goûte, la sent, l’absorbe, alors que le voyageur dans sa belle voiture ne fait que la voir. Ce qui fait le charme et la fraicheur de cette catégorie de livres que l’on peut appeler des « paysages pédestres », ainsi que les récits de chasse, les livres de nature, les récits d’explorateurs, etc. Le marcheur n’a pas besoin d’un vaste territoire. Le voyageur en train a besoin d’un continent et le voyageur à cheval d’une ville, tandis qu’un marcheur comme Thoreau trouve tant et plus sur les rives de l’étang de Walden. Le premier n’a, pour ainsi dire, le temps de lire que les titres des chapitres ; mais si le second ne manque par une seule ligne, Thoreau, lui, peut lire entre les lignes. Le marcheur, en outre, a le privilège des champs, des bois, des collines, des chemins écartés. A lui, les pommes sur le rebord de la route, et les baies, et la source, et l’abri accueillant ; et par temps froid, il se nourrit de raisins gelés et des fruits du plaqueminier, voire des navets à la chair blanche, arrachés dans le champ qu’il vient de traverser, avec une incroyable délectation. Partir à pied sur la grand-route, c’est prendre enfin un bon départ dans la vie. Les obstacles ont disparu. Posons en premier notre meilleur pied. Nous sommes au niveau humain le plus large, celui des plus nobles lois et des plus hauts exploits. De cette hauteur, toutes les chances sont permises. On soupirait après l’âge d’or ; rejoignons-le à pied. Chaque pas nous en rapproche. La jeunesse du monde se trouve à quelques jours de voyage seulement. Je connais, en effet, des personnes qui pensent avoir fait retour aux sources du temps par un dimanche lumineux d’automne ou aux premiers jours du printemps. Avant midi, ils sentaient un souffle frais sur leurs joues et, à la nuit tombée, sur les rives de quelque ruisseau tranquille, ou sur un sentier forestier, ou au sommet d’une colline, ils affirment avoir entendu les voix, et ressenti la merveille et le mystère, qui enchantaient les premières races d’hommes. |
|
|
Le diable n’a jamais encore proposé à personne de faire une marche en sa compagnie. En un rien de temps vous auriez percé à jour pareil compagnon. Tous ses masques tomberaient. Ses pores s’ouvriraient, mettant son caractère à nu. Son moi profond et intime apparaîtrait en pleine lumière. Peu importe avec qui vous voyagez en voiture, pourvu que ce ne soit pas un pickpocket ; car vous vous enfermerez, presque toujours, dans une réserve de plus en plus impénétrable et résolue, tassés et secoués comme des grains de maïs au fond de la mesure par les cahots de la route. Marcher implique un compagnonnage autrement plus vital la relation est plus chaleureuse et plus sociable, et vous ne vous sentez guère de faire dix pas avec un étranger sans lui adresser la parole. C’est pourquoi le marcheur professionnel se montre tellement exigeant lorsqu’il choisit ou accepte un compagnon, et c’est également pourquoi Emerson a raison de dire qu’il vaut généralement mieux emmener avec soi un chien que son voisin. Votre bâtard est un authentique piéton, et votre voisin probablement un homme politique de petite pointure. Le chien partage à fond l’esprit de l’entrepris ; il n’est ni indifférent ni préoccupé ; il part nez au vent à l’aventure, lape l’eau de chaque source, regarde le moindre champ et le moindre bois comme un nouveau monde à explorer, suit constamment quelque nouvelle piste, sait que quelque chose d’important va se produire un peu plus loin, regarde avec les yeux du véritable découvreur de merveilles, quel que soit l’endroit et quelle que soit la route, se trouvant heureux d’être là – en bref, il est exactement ce vagabond joyeux, délicieux, flâneur, qui vous ressemble d’aussi près, et dont le prototype humain en votre compagnon soulage de moitié la fatigue causée par les milles et les lieues. |
|
«Dénicher un oiseau ou quelque animal, découvrir un nid, n’est pas difficile si vous faites leur siège; mais découvrir ce que vous ne cherchiez pas, surprendre les clignements et les frémissements timides, voir le spectacle qui se joue partout au second plan (...) voilà ce qui s’appelle être un bon observateur et posséder “un œil aussi exercé que le toucher d’un aveugle” – un toucher capable de distinguer entre un cheval blanc et un cheval noir.» John Burroughs |
|
|