|
|
|
|
|
|
|
|
Karel DLOUHY - Aventures au Paraguay |
|
|
I - SurvivreCela fait près de deux ans que je prospecte la région Nord du Paraguay dans le but de faire l’inventaire de la faune sauvage. Il s’agit d’une région calcaire couverte de pâturages ras et de «caatinga», une sorte de savane arbustive. On peut y observer une faune particulière. Des aras rouges dont le vol flamboyant est un plaisir pour les yeux, ainsi que de nombreux grands rapaces. Quelques ondulations baptisées sous le nom emphatique de « sierras », chaînes de montagnes, font frontière avec le Brésil. On y trouve encore de «l’incienso» et du «trebol» des essences en voie de disparition. Les nombreuses petites rivières aux eaux claires regorgent de petits poissons de couleurs. Lorsque l’on se baigne dans les petits lacs qui se forment sous les cascades, ils viennent batifoler sans peur autour de vous. On se croirait immergé dans un immense aquarium. J’ai installé mon campement dans l’estancia Laguna Negra. Il s’agit d’un lieu historique de recherche. Rien n’a changé depuis que les premiers relevés furent faits par de grands naturalistes qui nous ont montré la voie. Pour aller me ravitailler au village il me faut pour le moins une journée à cheval. En revanche faire ce trajet en canot est beaucoup plus rapide et agréable. Pour ce faire j’utilise une petite embarcation en aluminium qui ne nécessite qu’un moteur de 3 CV et ne pèse que 30 kilos. Elle est facile à traîner jusqu’au fleuve qui borde la propriété. L’Aquidaban, le plus grand fleuve de la région est un fleuve aux eaux de couleur ocre chargées de sédiments. Ce cours d’eau tout en rapide est traître, surtout après les pluies. J’avais pourtant l’habitude de l’emprunter. Ce jour là, catastrophe! Le canot buta sur un rocher caché et se retourna. Tout ce qui n’était pas attaché coula ou s’en alla au fil de l’eau. Après le choc initial, dû à la perte de tous mes appareils photos, de ma tente, de mes papiers et d’une bonne partie de mon argent, que je prenais avec moi pour ne pas me faire voler, l’avenir ne se montra pas trop catastrophique. Me retrouver presque sans rien m'obligea à m'adapter. D’ailleurs je n’avais pas trente six solutions. Ou je rentrais, ce qui était un constat d’échec, ou je résistais de la meilleure manière possible. L'être humain est une drôle de machine. Il ne se met souvent à réagir que lorsqu'il se retrouve dos au mur. Ce n'est que lorsque tout parait perdu, qu'il ne lui reste, à première vue, qu'à se laisser aller et à abdiquer que, des tréfonds de son être montent des forces insoupçonnées. Ce qui paraissait impossible à réaliser une seconde auparavant devient faisable. Il surmonte les obstacles. Il survit. J'ai survécu. En me conformant aux coutumes des gens du pays. En me mettant à leur rythme, qui au début me rendait fou, j'ai assimilé de nouvelles vérités. J'ai peu à peu acquis une certaine sérénité vis à vis de la vie et de ses soubresauts. De mes mains, alors que je déteste bricoler, j'ai construit une petite cabane en bois. Près d’elle passe un petit ruisseau qui se transforme en un torrent rugissant lors des grandes pluies. Chaque fois il déborde et détruit complètement mon potager. Je ne peste presque plus lorsque cela arrive. Je me mets tranquillement au travail et le reconstruis en espérant pouvoir récolter quelques salades. Je vis principalement de la chasse et de la pêche. Pour acheter le minimum indispensable je sers de guide à des expéditions touristiques ou scientifiques.
|
|
Certains des participants sont devenus des amis. Ils m'envoient, de temps en temps, des journaux et des revues. Je ne leur en veux pas lorsqu'ils oublient. Ils ont tellement de choses à faire dans leur monde de fous. Les obligations, toutes plus primordiales les unes que les autres, dont ils se surchargent, leur font oublier l'olibrius, le doux dingue dont ils ont partagé le feu de camp. Dans ces revues je revois parfois des visages connus des connaissances que j'avais fréquentées, il y a déjà une éternité. Il y en a de moins en moins. Au fil des années la grande faucheuse fait des coupes sombres, aidé dans son labeur par le train sauvage de la vie civilisée. Je me rends également compte que tout se déroule très bien sans ma présence. Bien sûr, je n'ai pas encore l'énorme tranquillité des gens du pays. Il m'arrive encore de temps en temps de vouloir faire avancer le char plus vite que les bœufs. Cependant cela m'arrive de moins en moins. J'ai plus ou moins assimilé la formule du vieux chevelu. Celle qui sert à concocter les grands boums radioactifs. Je me suis rendu compte qu'elle sert aussi pour les choses simples. Lorsque je meurs de soif, un peu d'eau prise dans un marigot est aussi bonne à mon palais qu'un champagne millésimé. Lorsque mon estomac crie famine, un morceau de barbaque dure me parait aussi délicieux que des canapés au foie gras. La relativité c'est aussi et très simplement cela. Parfois il me prend l'envie de revoir du monde. De me replonger dans le tumulte. Je saute alors dans un bus, l'avion n'étant plus dans mes possibilités. Entouré d'une foule de pauvres gens attirés par le mirage de la grande ville, je me rends à Sao Paulo, à Rio de Janeiro, à Buenos-Aires. Dans ces grandes «urbes», je reprends un bain de foule. Je remange des plats dont j'avais perdu le goût. Je m'habille de façon décente. Je partage ma couche avec des filles dociles et douces. Je réapprends à parler de futilités intéressantes. L'esprit et le corps désintoxiqués je retrouve avec joie de vieux et de nouveaux amis. Lors de mes séjours dans la maison de Grigor à Buzios j'apprécie pleinement de pouvoir écouter le bruit des vagues. Je trouve grand plaisir à fêter l'anniversaire d'un ami d'amis d'amis à l'El Kasar. Ecouter du jazz en compagnie de mon hôte et de Cybèle, la comtesse aux pieds nus, est fantastique. Sans compter tous les autres petits plaisirs comme de pouvoir chanter accompagné par la guitare de Julio, les ballades de notre adolescence, de flirter avec une belle inconnue rousse dont le bras, orné d'un bracelet d'esclave, me replonge dans le puits de mes souvenirs, et de parcourir les magasins avec Irène qui fut reine des nuits cariocas. Lorsque mes poumons se retrouvent à nouveau plein de dioxyde de carbone. Que j'ai les oreilles cassées par le bruit des moteurs et des avertisseurs, que mon foie arbore le drapeau rouge, que mon épiderme commence à me démanger sous l'effet de la pollution, que les belles mulâtres commencent à m'indifférer, je retourne me réfugier dans ma cabane. Là, je retrouve la tranquillité. Mon grand plaisir est de me rendre sur les petites plages qui bordent les ruisseaux. J’emporte un livre ou quelques vielles revues, mon calepin de notes et prends le temps d'analyser et de savourer toutes les sensations emmagasinées dans ma tête. A part ces quelques escapades je vis au même rythme que les habitants du pays. Les «estrangers» du dehors et même ceux qui résident dans le pays, les prennent pour des semi débiles mentaux. Ce n'est pas vrai. Leurs vérités sont seulement presque totalement différentes des nôtres. Ils ne se cassent pas la tête. Ce qui ne peut se faire aujourd'hui, se fera demain... Ou alors plus tard... Il se peut aussi que cela ne se fasse jamais... Quelle importance... L'an nouveau arrivera le même jour pour ceux qui ne seront pas morts. Malgré certains soubresauts et quelques restants d'homme civilisé, je me suis adapté et ne pique plus de grandes colères pour des futilités. Je ne porte même plus de montre et vis au rythme de mon estomac et de ma fatigue. Je me contente de choses simples. Je ne m'excite plus s'il me manque ce qui me semblait essentiel dans ma si lointaine vie passée. Par exemple, en ce moment, j'écris au dos d'une vieille facture. La feuille de papier toute froissée est posée sur mes genoux. Je me passe très bien d'une écritoire sophistiquée et de papier de bonne qualité. Il suffit seulement que je puisse me relire. © Karel Dlouhy - Novembre 2006 |
|
II - Expédition en Alto ParanaJe reprends mes lignes après plusieurs jours d'arrêt. La piste, après les pluies était devenue presque impraticable. Cela n'a pas été facile de rejoindre notre nouveau campement. Tout le monde en a bavé. Nous nous sommes payés un petit «Camel Trophy», mais sans camions ateliers d'assistance et sans reporters. Lorsque les véhicules se plantaient, c'était pour notre pomme. Nous avons dû remuer des tonnes de boue pour nous dégager. Heureusement les ponts avaient presque tous tenus le coup. Un seul avait son tablier, fait de simples rondins, emporté par l'eau d'une rivière en crue. Le camion et le Toyota sont passés par les poils en roulant sur les poutres maîtresses. Ce n'est pas moi qui ai accompli l'exploit. Je ne suis pas complètement demeuré. Le fond de la rivière se trouvait à quinze mètres plus bas. Heureusement, comme dans toute équipe qui se respecte, nous avons notre fou. Un «z'héro» qui se prend pour Rambo. Nous l'avons laissé faire ses conneries tout seul et sommes tranquillement passés à pied. Dès leur arrivée à l'étape mes camarades sont allés fêter l'exploit dans le petit village voisin. Ils vont jouer au billard, boire des coups et aller voir les filles. Une fois de plus, je me suis offert pour garder le camp. En partant, mes camarades, m’ont lancé les immuables plaisanteries sur les vieux qui n'en peuvent plus. Cela ne m'affecte pas outre mesure. Je les laisse dire sans répliquer. Ils reviendront Dieu sait quand ? Quelle importance. On repartira quand on repartira. Ce soir est un soir parfait. Nous avons monté le campement au bord d'un grand fleuve sur une plage de sable fin. Le si court crépuscule a été flamboyant. Sur l’horizon un fort vent amoncelle les nuages chargés de pluie. Leur ruée au fond du firmament est semblable à la sauvage charge cavalière de gauchos de la pampa dont les ponchos déployés teintent l'horizon d'orange et d'incarnat. Puis la nuit est arrivée dans sa grande cape violette et le paysage s'est fondu dans le noir le plus total. Je monte tranquillement mon campement. Bien qu’il y ait une annonce d’orage le ciel est encore dégagé. Je m’installe dans une chaise longue et je regarde les étoiles. Le firmament est si pur qu’il est possible de distinguer la galaxie de Magellan à l’oeil nu. J'ai l'estomac lesté de viande grillée. Un grand verre de jus de pamplemousse plein de glaçons enrichi de «caña», le rhum paille du pays, est posé à portée de ma main. Ce soir j’ai choisi d’écouter la Bohème de Puccini. J’ai mis la cassette dans le lecteur. Il a été assez gentil pour ne pas dévorer la bande. Les immense voix de Dame Kyri te Kanawa et de Luciano Pavarotti s`élèvent. Je ferme les yeux et par la pensée me transporte dans une salle d’opéra. La bande s'est déroulée jusqu'au bout. Le silence est revenu. Il fait encore nuit noire. De l'autre côté du grand fleuve clignotent les lumières d'une petite ville. Un chaland remonte lentement le courant. C'est le bateau d'une secte religieuse. Des bouts de psaumes et de cantiques me parviennent par bribes. Je suis bien. J'ai posé à terre la Winchester, symbole de ma fonction de gardien de nos biens... Pauvre symbole dérisoire... Si quelque imbécile veut piller le camp, je n'aurai pas une chance. Il ne viendra pas me demander la permission. Il me flinguera de loin. C'est ce qui est arrivé le mois dernier à deux de nos compagnons. En principe je ne risque rien. Après ce petit incident nous avons fait un accord de gentlemen avec les braconniers et les contrebandiers du coin. Lorsque nous nous rencontrons, au coin d'un tronc, nous nous saluons bien poliment et oublions dans la seconde nous être vu. A l'horizon, du côté du pays d'en face, une vague lueur commence à poindre. Une mince ligne de clarté surgit. Elle grandit très vite et la lune prend possession du ciel.
Ce soir, elle ressemble à une énorme sucette au citron un peu rongée sur un bord. Sa lumière fait apparaître à mes yeux, toujours aussi émerveillés, le décor de ma nuit. Un large trait argenté et scintillant coupe le fleuve en deux et arrive jusqu'au rivage, presque sous mes pieds. Les silhouettes des palmiers et des fourrés de bambous bordant le rivage sortent de la pénombre et se découpent en ombres chinoises... Haïkaïs fantastiques dessinés par le pinceau de Phoébé. Sur la table pliante la lampe à gaz chuinte. Il me suffit de fermer à demi les yeux. Le vol des insectes nocturnes qui viennent se fracasser contre le verre de la lampe se transforme alors en feu d'artifice. Je commence à flotter dans un grand espace sans dimension définie. Je suis là et je suis en même temps ailleurs. Je sens d'une manière physique les lignes du temps qui s'écoulent autour de moi. Le ciel se couvre rapidement et je me réfugie sous ma tente. Les premières gouttes tombent. Je prie tous les dieux du ciel pour que cela ne se transforme pas encore une fois en tempête. Et bien non! Ils ne m’ont pas entendu. La petite pluie s’est transformée en tempête Le reste de la nuit à été infernal par la grâce d'une pluie, glacée et torrentielle, venue en droite ligne de l'Antarctique. Elle a fait chuter la température de quinze degrés en deux heures. Le vent a emporté le double toit de la tente et je me suis réveillé sur un matelas trempé. Il fait glacé dans le petit matin. Avec de vieilles planches et deux tôles ondulées rouillées, abandonnées dans un coin, je me suis construit un petit abri branlant. La pluie étant encore menaçante, j'ai installé mon feu sur une vieille jante de camion pour que l'eau passe par-dessous et ne l'éteigne pas. Les nuages laissent tomber leur trop plein d'humidité au passage. Un petit ruisselet d'eau coule sur mon épaule par un des trous de la tôle. Pour l'éviter, il me faudrait tout chambarder. Je n'en ai pas le courage. Les couilles au chaud et le dos au frais je me sens bien et n'ai pas envie de bouger pour ce petit rien. Ce n'est que de l'eau et je me sécherai au soleil lorsqu'il reviendra. J'ai dû somnoler un moment. Le feu est presque éteint et le vent a dispersé les nuages. Les oiseaux sont sortis en foule de leurs abris et s'égosillent dans les arbres. Un vol de perroquets nains, bleus et verts, vient de passer en sifflant presque au ras de ma tête. Les pigeons sauvages lancent leur doux «rouuu ou, rouuu ou». Dans le grand pin voisin, il y a toute une troupe de gros oiseaux noirs à dos rouge. Ils se chamaillent et se poursuivent de branches en branches en lançant des cris stridents. C'est la saison des nids. Ceux qu'ils construisent ressemblent à de grandes chaussettes pendant aux branches. Le soleil revenu chauffe si fort que le sol commence à fumer. C'est le moment de sortir mes pauvres choses trempées de la tente et de les étaler sur les buissons alentour. Toute cette activité m'a donné faim. Pour fêter le retour du beau temps je vais me payer un repas de roi. Je fais repartir le feu et pique un gros morceau de viande sur un simple bout de branche. Il commence à rôtir. La graisse en tombant sur les braises fait entendre un léger «tchipp tchipp» et lorsqu'elle s'enflamme fait parvenir à mes narines une délicieuse odeur qui me fait saliver. Aujourd'hui, je terminerai le tout par un «Ness» corsé et sucré qui réveillerait un mort et des bananes que j'ai été disputer aux oiseaux dans la plantation proche. Au loin j'entends un bruit de moteur. C'est éventuellement mes compagnons qui reviennent ? Tout est bien dans le plus imparfait des mondes et nous allons peut être faire un peu de travail aujourd'hui. © Karel Dlouhy - Novembre 2006. |
|
III - Requiem pour une forêtNous les humains, les animaux les plus prédateurs de la planète, avons toujours plus besoin de ressources énergétiques. Pour pouvoir nous les procurer nous dévastons sans pitié les forêts, nous asséchons et polluons les fleuves et rivières, et pillons sans penser au lendemain, les ressources naturelles. L’utilisation des cours d’eau parait, au premier abord moins nocif. Billevesées et poudre aux yeux. Elever un barrage sur un fleuve interrompt son cours et provoque de nombreux changements biologiques. La mise en eau inonde des hectares et des hectares de terrain. Un exemple typique est le barrage hydroélectrique d’Itaipu. Le plus puissant au monde. Il a été construit sur le cours du Rio Parana, fleuve frontière entre le Brésil et le Paraguay. Itaipu veut dire, plus ou moins, car la traduction du guarani dans notre langue n’est que l’adaptation d’une idée ou d’un concept, « pierre sonore » ou également « l’eau qui chante sur la pierre ». L’œuvre est pharaonique et, il faut l’admettre, une merveille du point de vue technique. Il a fallut tout inventer, tout surdimensionner. Toutes les normes connues relatives à la construction de ce genre d’œuvre ont dû être décuplées. Sur le chantier on pouvait voir des boulons de trois mètres de haut et des grues pouvant soulever des centaines de tonnes. Les roues de certains tracteurs dépassaient la hauteur des autobus. En plus, tout a dû être multiplié par deux, l’œuvre étant binationale. L’entreprise a donc eu l’obligation de construire deux petites villes, une dans chaque pays, pour loger les milliers des personnes qui ont été engagées. Ceci sans compter plusieurs hôpitaux, des locaux administratifs, des clubs sociaux, des routes, etc. Toute l’infrastructure nécessaire pour pouvoir mener à bien cette oeuvre colossale. Les salaires dépassent également de loin les salaires minimums en vigueur dans les deux pays. Cette entrée de devises n’a pas beaucoup d’incidence dans les statistiques nationales brésilienne. En revanche, au Paraguay, on a pu se rendre compte de son impact direct sur le niveau de vie. Non seulement à niveau local, mais dans tout le pays. La croissance économique de la région a été pour le moins décuplée. Un vrai succès. En revanche l’impact de l’œuvre sur l’environnement a été catastrophique. Le lac artificiel mesure 250 km. de long sur une vingtaine de kilomètres de large et à une profondeur de 195 mètres.. Ce n’est pas un lac symétrique. Il ressemble à un détroit norvégien avec ses fjords qui entrent profondément dans les terres. Ils ont été formés par les nombreux affluents du grand fleuve. Plusieurs merveilles de la nature ont disparu, dont les impressionnantes chutes de las Setes Quedas près de la ville de Salto del Guaira, ainsi que celle du rio Karapa, ainsi que toutes celle qui se trouvaient sur les affluents. La disparition de ces barrières naturelles a eut un effet catastrophique sur la faune. En particulier sur les poissons. Diverses espèces endémiques, dont plusieurs étaient encore inconnues de la science, ont été décimées par les prédateurs. Lors de la mise en eau environ 135 000 hectares ont été inondés. Villages, maisons et entreprises agricoles ont disparu sous les eaux. En plus de cela une grande partie de forêt primaire, un reliquat encore presque vierge de la Mata Atlantique a disparu avec sa flore et sa faune particulière, tels les perroquets à poitrine violette, les chiens de forêt à queue courte (Speothos venaticus), les pénélopes (oiseaux ressemblants à de gros faisans), etc. La cathédrale de verdure Il ne faut surtout pas croire que toute cette région a été dévastée à la sauvage. Que nenni. Tout a été fait dans la plus stricte légalité. Les associations de protection de la nature peuvent se lamenter et pousser des hauts cris, légalement il n’y a aucun recours. Des recommandations péremptoires furent envoyées par les financiers internationaux aux directeurs de l’œuvre. Pour éviter toutes critiques ils devaient faire une étude sur l’environnement avant la mise en eau. Demande qui a causé un grave problème aux responsables de l’entreprise. Trouver sur le pays des spécialistes acceptant de rester des mois en campagne étant une tâche approchant les travaux d’Hercule. En désespoir de cause, ils ont demandé de l’aide aux responsables d’une école formant des gardes forestiers et qui était financée par un pays européen. Étant professeur de zoologie dans cette école on m’a demandé de former le groupe d’étude. Notre tâche consistait à faire l’inventaire de la faune et de la flore et de collecter et capturer des spécimens pour le futur Musée de l’entreprise ainsi que pour son zoo. Notre premier travail fut d’établir un superbe chronogramme, pleins de flèches en couleurs fluo pointant dans tous les sens. Le directeur du département, n’étant pas un spécialiste, n’a absolument rien compris. Heureusement cela ne l’a pas empêché de donner son approbation au programme. Nous nous sommes mis en campagne et avons commencé par faire l’inventaire des forêts galeries qui se trouvaient le long des cours d’eau de la région. Une mine d’or pour un naturaliste. De forêt galerie en forêt galerie nous sommes arrivés à l’orée de la sylve néotropicale, un reliquat de la Mata Atlantica, la grande forêt primaire qui s’étendait depuis les côtes brésiliennes et qui finissait Paraguay. Il n’en reste plus que quelques lambeaux qui diminuent de jour en jour. Nous avons monté notre campement permanent dans une clairière située près du fleuve Itabo, un affluent du Rio Parana. Le lendemain nous avons pénétré dans cette immense cathédrale de verdure. Les cimes des arbres formaient une épaisse couverture qui laissait passer des colonnes de lumières, dans lesquelles dansaient une infinité de particules. Notre collègue botaniste collectait à tout va. Il y avait des centaines d’espèces différentes. De temps en temps nous rencontrions des orangers sauvages dont les fruits aidaient à étancher notre soif. Il nous arrivait aussi d’abattre un palmier de dix mètres pour extraire la partie tendre qui se trouve dans un étui juste sous les feuilles. Accrochés aux troncs des centaines, que dis-je, des milliers de plantes épiphytes composaient de somptueux jardins suspendus. Le sol était tapissé de mousses, de fins bambous et de lianes. La futaie était tellement touffue que pour avancer nous devions tailler dans le tas à la machette. En me rappelant les somptueux jardins suspendus composés d’orchidées, de broméliacées et de plantes épiphytes diverses que j’ai pu admirer, je souris dans ma barbe en pensant à mes amies européennes. Surtout à celles qui invitent des amis pour voir pousser LA nouvelle feuille de leur philodendron. La canopée occultait les rayons du soleil et les feuilles exsudaient une fine brume au moment de la plus grosse chaleur. Sous cette voûte verte il faisait une chaleur de serre. Tendues entre les branches et barrant notre chemin il y avait de grandes toiles d'araignée tissées en fils de couleur or. Un fil si résistant que je me suis toujours demandé s’il ne serait pas possible de l'utiliser. De minuscules insectes vrombissaient autours de nos têtes. Le grand silence de la forêt était à peine troublé par quelques pépiements d'oiseaux et le bruit de nos machettes. Nous avancions machinalement, pas après pas, dans cette chaleur moite. À moitié engourdis par la fatigue mon esprit commençait alors à vagabonder. Les jeux d'ombres et de lumières faisaient apparaître à mes yeux des formes bizarres. Parfois il me semblait avoir vu quelque dryade cachée derrière un tronc. Les grands arbres dans leurs chutes ouvraient parfois des clairières. Nous en profitions pour faire une halte et nous restaurer. Dans ces endroits les plantes pionnières s’en donnaient à cœur joie. Ce n’était qu’exubérance, que lutte pour la survie. C’était à qui pouvait pousser le plus haut et le plus vite. En pleine forêt il nous arrivait de pénétrer dans des endroits en plein défrichage. Au milieu de l’endroit dévasté il y avait généralement une cabane faite de branchages et au toit recouvert de palmes. Ceux qui l’habitaient étaient des pauvres hères, des « boias frias », comme on nomme ces journaliers au Brésil. Ils venaient principalement du Nord-est brésilien, une région en proie à la sécheresse, où la disette est tragique. On les avait chargés comme du bétail dans un camion qui avait parcouru des milliers de kilomètres, puis les personnes qui les avaient embauchés leur avaient fait traverser le fleuve. On leur avait remis quelques aliments, quelques outils et l’ordre de se mettre à défricher. Sans pitié ils coupaient les grands arbres avec leurs pauvres outils. Cependant une hache bien affilée vient à bout des plus gros troncs. Lorsqu’ils avaient abattus assez d’arbres, ils laissaient sécher quelques semaines, puis ils mettaient le feu. Les premier temps ils brûlaient tout. Ils nous ont dit que maintenant, en plus d’abattre les arbres, ils récoltaient les plantes de valeur, orchidées et broméliacées et les oisillons au nid. Surtout les poussins des gros perroquets qui ont une grande valeur marchande. Ils nous ont montré avec fierté les pièges qui leur avaient été fournis. Ils étaient contents. En plus d’un supplément de salaire ils se procuraient ainsi un peu de viande. Dans les brûlis nous avons pu voir quelques maigres cultures vivrières, manioc, courges, maïs, parfois il y avait me un petit carré de riz. Une variété qui pousse au sec comme le blé. Ces pauvres gens ne parlaient que le brésilien et ne savaient même pas qu'ils étaient au Paraguay. Ils nous ont dit que leur « patrao » était un « doutor » qui vivait à Sao Paolo. Ils nous ont dit que le défrichage de cet endroit terminé le contremaître les amènera dans un nouvel endroit. Avec leurs pauvres outils, ces presque esclaves ont peu à peu rogné la forêt. De cette façon ont été conquis des milliers d'hectares. Ce qui n’a pas été inondé a été transformé en champs de soja transgénique. Les bassins versants ont été déboisés et les petits ruisseaux comblés. Plusieurs cours d’eau ont été ainsi asséchés. Le long des fjords formés par la montée de eaux les colons, principalement brésiliens, ont installé de grands élevages de porcs. Les agriculteurs lavent leurs récipients ayant contenu des agro toxiques ou autres produits dans l’eau du lac et les effluents des élevages s’y déversent sans avoir été traités au préalable. La qualité de l’eau se dégrade un peu plus chaque année. De la grande cathédrale de verdure il ne reste pratiquement plus rien, à peine quelques souvenirs dans l’esprit de quelques hurluberlus épris de nature sauvage intacte. Lors de la mise en eau du barrage, la Itaipu a organisé une grande opération de sauvetage de la faune. Ceci dans le but d’apaiser les critiques des associations de protection de la nature. Comme d'habitude cela a été fait au dernier moment et en suivant l'avis «d’experts» plus aptes à se mettre une partie de la somme mise à disposition dans les poches que de faire du travail effectif. Pour montrer que le sauvetage n’était pas que du vent, l’entreprise a fait appel à la télévision qui a filmé une partie du travail. Dans une des séquences on peut voir quelques pauvres types engoncés dans des gilets de sauvetage essayant de capturer un superbe crotale qui nageait tranquillement et ne leur demandait rien. Ils ont manqué de se faire crocher dix fois avant de le laisser continuer son bout de chemin en toute tranquillité. Dans la liste des animaux qui ont été recueillis, il y a surtout des animaux domestiques abandonnés. Quant à la faune sauvage, presque tous les serpents capturés ont terminé leurs jours à l'institut Butantan de Sao Paolo ou alors en bocaux dans le Musée de l'entreprise. Néanmoins, aux yeux de l'opinion internationale, tout est bien dans le meilleur des mondes. Maintenant il ne reste presque plus rien de la grande sylve. La Itaipu a théoriquement établi une frange de sauvegarde le long du lac et deux ou trois réserves biologiques pour préserver le peu qu’il reste. Sans grand résultat, les braconniers et les bûcherons entrent pratiquement comme ils le veulent dans ces endroits «protégés». Un garde forestier, un de mes anciens élèves, qui prenait son travail à cœur a tout simplement été assassiné. Depuis lors les contrôles sont annoncés par avance et les gardes ne rencontrent jamais personne. © K.D. 2006. |
|
|